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 Billets anciens


Ci dessous seront archivés, par ordre anté-chronologique, les billets précédents.

46. Pour commencer à sortir du fossile, vive le vélo (mobilité urbaine, début octobre 2017)
45. On ne peut pas vivre bien sans microbes (lecture de M-A. Selosse, début septembre 2017)
44. Tout changer pour que rien ne change (retour sur des mois de fièvre électorale juillet 2017)
43. Contre Trump, tous écolos?  (affichages politiques et réalités début juin 2017)
42. "Business as usual", les affaires vont pouvoir reprendre (Macron élu, début mai 2017)
41. A qui appartient le monde ? (appropriation et bien commun, début avril 2017)
40. Réflexions sur un lave-linge (petite fable politique, fin février 2017)
39. Triomphe du cynisme (espoirs ténus dans une fin d'année égarée, fin décembre 2016)
38. Milliardaire populiste, l'oxymore de la démocratie malade (Trump, mi novembre 2016)
37. Défi démographique, défi climatique (attention aux arguments biaisés, mi-octobre 2016)
36. Impressions de lecture: philosophie, connaissances et pratiques (début septembre 2016)
35. A propos du "Brexit" (retour sur le passé européen des Britanniques, fin juin 2016)
34. Le bonneteau, l'habileté dévoyée (passe-passe fiscal, politique intellectuel, début juin 2016)
33. Progrès et productivité (les excès du productivisme, début mai 2016)
32. Démesure technologique, Fukushima 5 ans (certains aspects du bilan mi mars 2016)
31. Mauvaise nouvelle, le pétrole baisse (après le livre de M. Auzanneau début février 2016)
30.Année 2016, fraises, malaise, ascèse et catéchèse. (retour sur la COP 21 début janvier 2016)
29. Expliquer, comprendre, excuser. (après les attentats début décembre 2015)
28. Le retour du réactionnaire (polémique sur les néo-réacs début novembre 2015)
27. Ingénieux ingénieurs, du carburateur à l'ordinateur (tests truqués VW, début octobre 2015)
26. Compétition et dopage (sport et économie, deux morales, début septembre 2015)
25. La fable de Nauru (les dégâts de la cupidité, mi juillet 2015)
24. L'électricité française 100% renouvelable ? (un rapport occulté de l'ADEME, mi-juin 2015)
23. Laissez dormir le carbone fossile (Leave it in the ground, début mai 2015)
22. L'impôt publicitaire (un prélèvement obligatoire pour les intérêts privés, début avril 2015)
21. On aurait dû le savoir depuis longtemps (l'obstination nucléaire française, début mars 2015)
20. Oncle Picsou écologiste (les marchés de la compensation environementale, mi-février 2015)
19. Parlons un peu de religion(s) (suite aux massacres à Paris en janvier 2015)
18. Remettre l'argent fou à sa place (lecture de Piketty, fin novembre 2014)
17. Antichambres, coulisses, où est le pouvoir ? (mi-septembre 2014)
16. Les populismes à l'assaut de l'Europe ? (début juin 2014)
15. Finance et jardinage (début mai 2014)
14. A propos du pic de pollution du mois dernier (début avril 2014)
13. La planète peut attendre, pas les marchés (dette financière et dette écologique, mars 2014)
12. La nature est-elle réactionnaire? (retour à la bougie et néopétainisme, mi février 2014)
11. Comment j'ai vu le Brésil (colonialisme, croissance, inégalités, début janvier 2014)
10. Vive le sport ? (sur la religion du sport, opium du peuple, début décembre 2013)
9.   En avant, fuyons ! (sur la géoingénierie, fin oct 2013)
8.   Extension du domaine de la ville (Notre Dame des Landes, Grand Paris, juin 2013)
7.   Idéologie, réalisme (climatologie versus économie, mi mai 2013)
6.   Mensonges, morale, argent (suite à l'affaire Cahuzac, le lobbyisme, mi avril 2013)
5.   Transition énergétique (mauvais traitement médiatique , fin mars 2013)
4.   Du temps pour lire et pour penser ( H. Kempf, M. Dufumier, J.M. Truong, mi février 2013)
3.   Prophéties, pronostics, prospectives (Bonne année 2013, début janvier 2013)
2.   Importance du passé quand le futur est bouché (Ivan Illich, début décembre 2012)
1.   Mue, mutation  (premier billet, changement de vie, changement du monde, novembre 2012)

46. Pour commencer à sortir du fossile, vive le vélo.

début octobre 2017
Le gouvernement a lancé début septembre et pour trois mois des "assises de la mobilité" et à cette occasion les médias font l'éloge de la bicyclette, maintenant reconnue comme un moyen de transport urbain qui parvient à concilier commodité, rapidité et écologie (*).

Ce mode de déplacement remarquablement intelligent et porteur d'avenir est le résultat d'une série d'inventions qui, au delà de l'invention très ancienne de la roue, s'échelonnent pour la plupart au cours du dix-neuvième siècle.
Après la roue qui contribuait déjà à réduire notablement l'énergie des déplacements terrestres, un gain supplémentaire et décisif est acquis par l'amélioration des routes grâce en particulier au rouleau compresseur (années 1790) et au revêtement à base de goudron (Macadam 1819).
A la même époque, l'allemand Karl Drais invente un deux-roues à chevaucher dont la roue avant est orientable. Cette "Laufmaschine" de  1817, popularisée en France sous le nom de draisienne, est un peu lourde et peu maniable, car constituée d'un cadre en bois, de roues à rayons en bois cerclées de fer et de quelques éléments en fer, mais elle rencontre un certain succès.
Vers 1860, Pierre Lallement installe des pédales montées directement sur la roue avant, après quoi la production industrielle du fer et de l'acier permettent de construire des cadres plus solides et moins lourds pour ce qu'on appelle maintenant des vélocipèdes, et d'améliorer d'autres éléments mécaniques (roulements, articulations, assemblages)
La roue légère à rayons tendus avec bandage en caoutchouc plein apparaît en 1870, puis le pneumatique et ses améliorations (Dunlop 1887 - Michelin 1891)
Les freins sont perfectionnés (à sabot, à patin, à mâchoire). Une amélioration décisive est la transmission démultipliée (inventée en1884), qui permet de concilier une taille de roue raisonnable avec une position de pédalage aisée et une meilleure vitesse d'équilibre (**). Les changements de vitesse apparaissent en 1895 et la roue libre en 1897.

Face aux deux inventions un peu plus tardives - car liées au moteur à essence - que sont la voiture (poids lourd emblématique de l'économie) et l'aviation (une saga héroïque), l'histoire du vélo fait figure de parent pauvre. Mais cette invention permet dès le début du vingtième siècle, de proposer pour le grand nombre et à prix raisonnable un moyen de déplacement remarquablement efficace (2 à 3 fois plus que la marche). Le vélo est une machine qui grâce à la seule force humaine rend possible un déplacement relativement rapide, à fatigue mesurée et à bonne distance. Il est du reste rapidement popularisé par le sport, et connaît aussitôt une grande expansion.

Le vélo est par nécessité un produit de l'industrie, mais d'une industrie moins lourde que l'automobile. Les cadres, les pièces mécaniques, les éléments de roulement, les accessoires sont sujets à une certaine normalisation qui permet un montage en petite industrie et même dans des ateliers artisanaux.

Une fois fabriqué, un vélo peut être entretenu et réparé par des mécaniciens non affiliés au fabricant, ainsi que par le propriétaire. Sa vie peut être prolongée assez longtemps,  et on voit aujourd'hui encore circuler couramment et sans difficulté des vélos âgés de plusieurs décennies, ce qui n'est qu'exceptionnel pour les voitures et les deux roues motorisés).
Le vélo est ainsi un mode de déplacement efficace et convivial (au sens d'Ivan Illich) Il connaît du reste un grand développement dans les pays pour qui l'accès généralisé au moteur à essence reste limité. L'image des ouvriers français de l'entre deux guerres partant au travail ou en vacances pour leurs premiers congés payés, ou celle de la circulation urbaine dans la Chine de l'après Mao sont parlantes.

Mais dans les pays de grande industrie, le moteur à essence, relativement léger et puissant, connaît un grand développement avec l'automobile, machine réservée dans un premier temps aux plus riches, qui se popularisera rapidement lorsque la productivité accrue par la rationalité industrielle s'adressera à un marché plus "démocratique". Dans ces pays, l'automobile pour tous sera la grande affaire de la deuxième moitié du vingtième siècle, transformant l'urbanisme, les priorités économiques, les modes de vie et même la culture. Dominé par la voiture, le vélo subsiste, mais plutôt associé aux loisirs et au sport (***), à moins qu'il ne soit motorisé.
Car la motorisation du vélo est facile avec moteur le moteur à essence qui permet d'avoir une réserve d'énergie sous un faible poids. Deux choix sont alors possibles: conserver la légèreté avec un moteur petit qui n'est qu'une assistance partielle (Solex), ou rechercher une assistance complète avec un moteur plus lourd, qui nécessite des renforcements et du poids, et s'engager dans la course à la puissance (Mobylette, moto ou scooter) et l'escalade du confort. La moto en vient presque à se rapprocher de la voiture (nombre de roues, confort, abri contre la pluie). Ce n'est que pour échapper aux encombrements et gagner en vitesse urbaine que le motard accepte de sacrifier une part de son confort.

Les encombrements démontrent en effet, selon les logiques soulignées par Illich, que le succès de la voiture a ses revers manifestes: embouteillages chroniques aux heures de pointe et lors des grands départs, pollution sonore et surtout atmosphérique, et dépendance massive au pétrole. Et c'est pourquoi, repensant aux quelques villes qui ne l'avaient jamais abandonné (****), on a peu à peu redécouvert les vertus du vélo. Les grandes villes en sont venues à organiser des systèmes publics de vélos de location, et les coursiers à vélo se multiplient.

A cela s'ajoute que, pour le vélo, de nouvelles possibilités se sont ouvertes grâce au moteur électrique (en lui-même pas si lourd) et surtout grâce à la légèreté des batteries au lithium. L'assistance électrique devient techniquement viable et change les choses: le vélo devient plus ouvert à tous, sans pour autant trop s'alourdir ni se complexifier à l'excès. Avec sa motorisation silencieuse et sans émission de gaz, avec son autonomie de quelques dizaines de kilomètres, le vélo électrique devient idéal pour la circulation en ville. Seule la pluie le rend encore inconfortable (*****). Ces progrès du moteur propre laissent pourtant ouvertes deux questions techniques (pas seulement pour le vélo mais aussi pour les voitures électriques) qui sont celle de l'origine de l'électricité (qui n'est vertueuse que renouvelable) et celle du recyclage des batteries. Retenons pour le moment que plus la part du transport léger sera importante, moins ces problèmes seront aigus.

Le vélo est un exemple emblématique de l'utilisation judicieuse des possibilités de l'industrie. Fabriqué sans secrets industriels déterminants (pas de dominance incontournable d'industriels surpuissants), il améliore notablement l'équation des déplacements quotidiens, sans créer de dépendance (à une énergie fossile, à un monopole industriel). Et cet exemple n'est pas unique puisque d'autres secteurs industriels présentent aussi ces qualités notamment dans le domaine de l'outillage et des équipements domestiques. Prétendre que la révolution écologique implique la disparition des acquis de l'ère industrielle est faux. Ce n'est le plus souvent qu'un argumentaire biaisé pour défendre les excès techniques que sont l'abus du transport à grande distance et la débauche énergétique tous azimuts.


(*) voir cet article de Libération allant contre certaines idées reçues notamment sur la vitesse moyenne en ville, et sur les supposés dangers du vélo.(retour)
(**) le "grand bi" aux proportions pour nous si étranges du fait de sa roue avant immense était un engin pour la vitesse réservé aux sportifs quelque peu équilibristes.(retour)
(***) Il y a même des vélos d'appartement (qu'on retrouve en nombre dans toutes les recycleries) et même des simulateurs pour le cyclotourisme en chambre et la course sur place.(retour)
(****) Rendons hommage à la Hollande, ainsi qu'au Danemark, pays il est vrai assez plats et moins marqués par l'industrie automobile.(retour)
(*****) l'assistance électrique rend plus raisonnable les vélos carrossés (encore très exotiques) , ainsi que les vélopousses pour la promenade des touristes, et les diverses formules de vélos utilitaires.
 (retour)


  45. On ne peut pas vivre bien sans microbes

début septembre 2017
J'ai lu cet été avec grand intérêt l'excellent livre du biologiste Marc-André Selosse, "Jamais seul" (Actes Sud) écrit pour mieux faire connaître et réhabiliter le monde des microbes.

Il y a depuis quelque temps un retour d'intérêt évident pour les micro-organismes, jusqu'ici délaissés du grand public car innombrables et invisibles. On peut penser à l'étonnant succès en librairie l'an dernier du livre de Giulia Enders sur l'intestin qui entre autres soulignait l'importance du microbiote (*), et à celui plus récent du livre de Peter Wohlleben sur la complexité des écosystèmes forestiers et le rôle essentiel des mycorhizes (**). Ce champ d'études a bénéficié depuis quelques années de nouvelles techniques d'analyses génétiques (ce qu'on appelle la méta-génomique) qui permettent, sans avoir à entrer dans des observations de détail en laboratoire, de connaître la composition d'une population microbienne, et  aussi de méthodes de traçage chimique permettant de suivre plus précisément les échanges métaboliques.
Ainsi on comprend mieux aujourd'hui comment le monde microbien s'organise à son échelle en écosystèmes complexes et comment ces écosystèmes participent de façon déterminante à la vie des organismes de grande taille que sont les animaux et les végétaux. On comprend aussi à quel point est simpliste la vision initiée par Pasteur, voyant les microbes principalement comme vecteurs de maladie, vision qui pousse à une conception de l'hygiène par l'éradication des microbes. En réalité, en étant des animaux, nous avons au fil de l'évolution apprivoisé à notre insu ce monde microscopique qui est donc probablement plus amical et favorable qu'hostile et néfaste.

Les biologistes observent l'omniprésence des symbioses dans de nombreux phénomènes de la vie, et si les microbes sont les partenaires les plus fréquents de ces symbioses, cela vient de leur petitesse, de leur grande variété et de leur omniprésence car les microbes ont une grande capacité à coloniser toutes sortes de milieux. Les bactéries sont largement plus anciennes dans le monde vivant que les eucaryotes (***) et donc que les plantes ou les animaux, qui ont émergé dans des milieux déjà façonnés par les microbes.
Et si les plantes et les animaux sont parfois victimes d'envahissements microbiens qui ruinent leur santé, ils vivent aussi dans une symbiose permanente avec une multitude de microbes "amicaux" et "serviables" qui ont un rôle majeur dans leur métabolisme nutritif et leur système immunitaire. Pour ne prendre que ces deux exemples fondamentaux, sans leur mycorhize, la plupart des plantes seraient incapables d'extraire les nutriments du sol, et sans la fermentation microbienne, la digestion des animaux ne fonctionnerait plus.
Les microbes prédigèrent la nourriture, ils occupent le terrain, colonisent les cavités et la surface des gros organismes, vivant avec eux en symbiose, échangeant des nutriments, neutralisant certaines toxicités, leur apprenant à ajuster leur défenses ou les protégeant des infections néfastes, etc... Ces microbes symbiotiques (surtout ceux qui sont transmis d'une génération à l'autre de façon héréditaire) ont coévolué avec les organismes qui les hébergent, devenant plus spécialisés et "efficaces" dans leurs "services", mais aussi moins autonomes dans leur capacité à une vie autonome.
L'évolution par la symbiose est du reste un mode d'évolution qui permet à un organisme d'acquérir à peu de frais des capacités complexes "mises au point" par des micro-organismes déjà existants: C'est le cas des mitochondries, des chloroplastes, et d'autres endosymbiotes divers (****). Pour Marc André Selosse, on est conduit à réfléchir à ce qui fait partie de l'individu, ou à ce qu'est une espèce, et à se demander s'il ne serait pas plus judicieux d'adjoindre à l'animal son microbiote interne et même externe.

Mais la réhabilitation des microbes ne concerne pas que l'organisme des individus, elle touche aussi aux sociétés et à leurs cultures:
En effet, dans leur évolution culturelle, les hommes ont appris le recours aux services des microbes, notamment lors de la transition néolithique pour s'adapter à de nouveaux régimes ou pour conserver ou désinfecter des aliments. Ils ont ainsi (sans le savoir) domestiqué certains microbes: les bières, les vins, les fromages, les préparations fermentées de légumes de lait ou de viandes sont apparues tôt et dans des civilisations diverses. Ces pratiques sont constitutives des cultures. On notera au passage que l'énergie abondante, en rendant possibles les transports rapides, la stérilisation à haute température et la conservation par le froid (*****), est un facteur important de l'uniformisation culturelle et de l'oubli de ces pratiques, qui sont pourtant riches de possibilités dans le contexte d'une transition écologique soucieuse de relocaliser les circuits alimentaires et de gérer à faible énergie la conservation des denrées. Souvenons-nous que les transports et l'énergie du froid font partie des gros postes de consommation d'énergie.
Une certaine agriculture commence à comprendre qu'il est vain de vouloir cultiver des sols sans vie microscopique, et fait de plus en plus la preuve qu'il est possible de produire la nourriture en quantité suffisante sans avoir à tuer les sols ni à nourrir les plantes de chimie industrielle. Les rendements mirobolants de l'agriculture productiviste (scandaleusement qualifiée de "conventionnelle") ne sont pas durables: ils ne durent pas car la mort des sols conduit à une escalade technique dévorante en énergie et en ressources.
Parallèlement en matière de santé, la conception pastorienne de la microbiologie a donné au monde des microbes une image hostile et a poussé les cultures modernes à un hygiénisme probablement abusif en bien des points. Par exemple, on fait de plus en plus le lien entre la bonne santé et l'existence d'un microbiote (interne et externe) équilibré et stable. Pour éviter les maladies infectieuses, la suppression de tous les microbes est une fausse bonne idée. Il semble le plus souvent préférable que la microbiodiversité ambiante neutralise le développement excessif des pathogènes, par des effets de concurrence, en occupant le terrain, en éduquant les réactions de défense. S'il faut certes penser à réduire les occasions de contagion dangereuse que la vie contemporaine a multipliées, il faut aussi ne pas craindre de cultiver une saleté propre, et apprendre à jardiner son environnement microbien (interne et externe). Cette voie plus subtile devrait être un enjeu majeur de bonne santé.

"Jamais seul" de Marc-André Selosse est un livre riche en connaissances, bien hiérarchisé et très lisible. Il embrasse et rapproche des domaines variés (écologie, santé, cultures alimentaires). En nous montrant la complexité et la richesse des circuits du monde microbien, il change notre regard sur le monde vivant et dénonce la vision trop mécanique qui conduit à le traiter selon des pratiques simplistes mais destructrices et contreproductives (hygiène, agriculture engraissée et bombardée aux pesticides). C'est une incitation à plus de subtilité dans la conduite du vivant, au respect (pour notre bien et celui de l'environnement) de ce foisonnement invisible des microbes qui sont un constituant essentiel dans les cycles de la nature.

(*) Giulia Enders, Le charme discret de l'intestin (Actes Sud) le microbiote est l'écosystème microbien qui colonise l'intestin. (retour)
(**) Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres (Les Arènes) Les mycorhizes sont les des structures de champignons microscopiques assurant une liaison essentielle entre les racines d'une plante et le sol. (retour)
(***) Les Eucaryotes correspondent à la branche des êtres vivants qui ont des cellules plus complexes: chromosomes regroupés dans un noyau, organites tels que les mitochondries et les chloroplastes. Ils peuvent être monocellulaires (protistes) ou polycellulaires plus ou moins complexes et hiérarchisés (plantes, animaux, champignons).(retour)
(****) Dans une cellule, les mitochondries sont responsables du métabolisme énergétique et les chloroplastes assurent la photosynthèse dans les cellules des végétaux. Depuis quelques décennies, la plupart des biologistes sont d'accord pour considérer que les mitochondries ou les  chloroplastes des eucaryotes sont en fait des bactéries vivant en symbiose interne avec les cellules qu'elles approvisionnent en énergie ou en matière organique. (retour)
(*****) les transports et les équipements réfrigérants sont parmi les gros consommateurs d'énergie. Par comparaison, les processus de fermentation (contrôlés) assurent à relativement faible énergie la conservation des denrées. (retour)

44. Tout changer pour que rien ne change,

(retour sur des mois de fièvre électorale)

juillet 2017
Le grand changement institutionnel est maintenant achevé: les têtes ont certes pas mal changé, les étiquettes des partis ont changé ou changent, mais si on s'intéresse aux politiques qui vont être conduites, le changement est plutôt en trompe l'oeil:
A la présidence, on a remplacé un social-libéral indécis et qui se prétendait encore à gauche par un libéral assumé. C'est une clarification qui met fin ouvertement à l'ancien clivage droite-gauche, mais cette distinction était devenue très artificielle après des décennies de dérive des étiquettes politiques loin de leur sens d'origine.

A l'assemblée nationale le personnel change notablement mais les grands blocs d'opinion demeurent, avec des effectifs qui au fond n'ont bougé qu'assez peu:
Le Parti Socialiste est en fin de compte en grande partie substitué par le mouvement du président LREM (*), c'est-à-dire que là aussi, le social-libéralisme masqué a cédé la place au libéralisme ouvert et "progressiste" avec à peu près le même nombre de députés,
Le Modem (qui a par ailleurs raté son entrée au gouvernement) a pu gagner des places et maintenir son identité à la faveur d'une alliance on ne peut plus logique avec le mouvement du nouveau président. Mais une fusion à venir ne serait pas illogique.
La droite républicaine garde sa position même si elle s'érode et si elle est risque de se fissurer en particulier sur la question du soutien au gouvernement mais aussi sur la question des valeurs traditionnelles.
Les écologistes "canal historique" se voient remplacés par la France Insoumise, avec le même petit nombre de députés mais avec un positionnement plus souverainiste et plus hostile aux compromis.
Le Parti Communiste conserve son petit pré carré, grâce à la survivance d'une tradition idéologique pas encore éteinte.
Le Front National, malgré sa percée à la présidentielle, ne gagne que quelques députés et reste maintenu en marge au parlement.
On le voit, on est bien loin des bouleversements que les analystes politiques annonçaient pendant les élections.

En réalité, le système électoral français est toujours aussi injuste, car il favorise les dominants de façon caricaturale: si on met en correspondance l'opinion telle qu'elle s'exprime au 1er tour des législatives avec le nombre de députés finalement obtenus, on constate qu'un député En Marche ou Modem correspond à presque deux fois moins de voix que la moyenne nationale, alors que les députés des partis minoritaires représentent de 2 à 8 fois plus de voix que la moyenne (
**).
Le parti au pouvoir, libéré de la fausse opposition droite-gauche, a l'intention de faire usage sans complexe des possibilités institutionnelles favorables de la Cinquième République. Certains commentateurs parlent même à propos de Macron de bonapartisme. Il faut dire que notre nouveau monarque - manager est arrivé au sommet à l'issue d'un trajet aussi habile et rapide que chanceux, n'ayant auparavant jamais affronté les suffrages. Une fois élu il favorise l'accession aux responsabilités de personnes à qui il trouve des compétences, mais dont une forte proportion n'est pas non plus passée par la case démocratie (***). Ces nouveaux venus dont beaucoup ont auparavant occupé des responsabilités dirigeantes ont pu ainsi apparaître aux électeurs comme vierges de tout passé politicien et auréolés d'une réputation sans tache. En réalité, on les voit maintenant se comporter en bon partisans godillots, éludant les questions à coup de langue de bois, votant à sens unique et faisant tout pour écourter les débats.

La chance a donc souri aux opportunistes et aux influents qui préparaient en coulisse l'après-Hollande:
Le fauteuil de De Gaulle est maintenant occupé par un jeune technocrate moderne et charmeur, entouré de managers ambitieux qui veulent plier le pays à l'économie main stream. Les eurocrates de Bruxelles saluent l'avènement en France d'une orthodoxie qu'ils n'attendaient plus. L'été est consacré au tour de vis budgétaire et à asseoir l'image présidentielle en invitant quelques chefs d'état choisis sans trop de scrupules (****).

Quid de l'écologie dans tout çà ? Elle est politiquement dispersée, et son discours est récupéré, sans qu'on puisse savoir quelle place cela prendra dans les politiques menées dans le quinquennat à venir. On peut craindre que la tonalité principalement "libérale moderne" des nouveaux dirigeants politiques ne conduise à une écologie minimale, attentiste, faite pour l'affichage et réduite dans son action par le respect des incontournables règles européennes de gestion libérale. Au mieux pourrons-nous saluer quelques réformes gadgets qui n'engageront pas de remise en cause trop forte.

Quant au véritable tournant écologiste, il sera selon toute vraisemblance reporté une fois de plus. Le courant social écologiste, qui à en croire les résultats de premier tour des présidentielles pèserait près d'un quart des suffrages exprimés (*****), reste clivé par les divergences de stratégie et par la question européenne: d'un côté les fidèles de Mélenchon voient dans l'Europe un des principaux obstacles aux changements souhaités (notamment sociaux) et de l'autre côté ce qui reste du parti écologiste et des soutiens de Hamon forme une nébuleuse plutôt europhile, l'Europe devant à leurs yeux être un levier pour opérer certaines avancées écologiques.

L'accession d'écologistes revendiqués à des postes en vue (Hulot ministre d'état et De Rugy au perchoir) manifeste une volonté de paraître dans l'air du temps mais ne dit pas ce qui en résultera dans la réalité, car ces nominations paraissent très décalées par rapport à ceux qui sont aux responsabilités. On en saura plus lorsque viendront les premiers arbitrages de poids.

Pour ne pas être entièrement pessimiste, souhaitons que la séquence de recomposition à venir permette de clarifier les choses et de repartir sur un meilleur pied. Souhaitons aussi que l'arrivée au pouvoir des centristes favorise, par l'introduction d'une part de proportionnelle, une meilleure représentation de l'opinion. Nos nouveaux dirigeants semblent convaincus que les structures économiques du pays doivent être assouplies, on aimerait qu'ils aient le même souci à propos des structures politiques.


(*) un article du JDD note d'ailleurs qu'une forte proportion des élus LREM proviennent du Parti Socialiste. Ce qui reste du PS est encore en suspens. Maintenant que Hamon a quitté le PS, ira-t-on vers une disparition ou vers la subsistance d'un résidu plus ou moins rallié à la majorité présidentielle ? Une renaissance est improbable. (retour)
(**) en divisant le nombre de voix obtenues au 1er tour des législatives (représentatif des opinions) par le nombre de députés obtenus à l'issue du 2e tour, on peut compter combien d'électeurs "représente" un député: La moyenne est de 39537 votes de 1er tour par député, mais pour LREM, c'est 20885, pour le Modem 22196, pour LR 31623, pour le PRG 33473, pour l'UDI 40425, pour le PS 58130 et pour le PC 61550. La distorsion devient criante avec la France Insoumise 146921, Debout la France  265433, le FN 339879, et l'écologie 973739. C'est là un effet du système majoritaire à deux tours qui amplifie la dominance dans l'opinion et écrase les idées un peu trop minoritaires. (retour)
(***) Il est vrai aussi que ce passage est loin d'être si vertueux, encourageant les discours creux, les promesses en l'air, des tactiques de séduction pleines de duplicité, et que nombreux sont les électeurs qui se sont promis de ne plus croire à tous ces discours formatés pour la campagne. (retour)
(****) Austérité budgétaire pour les collectivités locales et pour l'armée, tapis rouge pour Trump, Poutine ou Netanyahou. (retour)
(*****) Addition du vote Mélenchon et du vote Hamon, et indication des sondages. (retour)

43. Contre Trump, tous écolos ?

début juin 2017
Quand j'entends les réactions désolées ou horrifiées au dernier discours de Trump dénonçant l'accord de Paris,
Quand j'entends les commentateurs saluer la nomination comme ministre d'état de Nicolas Hulot et espérer que son pouvoir puisse aller au delà du minimum symbolique,
Quand je vois aux législatives la couleur verte s'étendre sur les affiches et les tracts, et de plus en plus de candidats se revendiquer de l'écologie,
Quand je lis en bas des pages de publicité que les grosses voitures agressives qu'elles nous vantent ne consomment que 5 litres aux 100 km,
Quand je vois mon supermarché mettre en évidence le vin bio et le chocolat équitable, quand il proclame ne plus mettre en rayon que des oeufs de poules élevées en liberté,

J'ai l'impression que tout le monde est ou devient écologiste, et je me dis que je suis bien entouré. Je me prends à rêver qu'au delà du petit monde des déjà convertis, de ceux que je vois autour de moi, famille ou amis, amapiens (*) du jeudi, du petit public des films militants, la conscience écologique commence vraiment à gagner l'ensemble de la société.

Mais .....

Quand je vois dans ma rue ou sur l'autoroute les voitures se multiplier, et pire encore grossir et s'alourdir (**)
Quand les jours d'anticyclone je vois le bleu du ciel virer au gris au voisinage de l'horizon,
Quand, en allant accueillir quelqu'un à Orly, je vois l'aérogare de plus en plus saturée,
Quand je vois les engins de chantier de plus en plus puissants déplacer des volumes de terre de plus en plus gros, quand j'entends le chant des tondeuses, des tronçonneuses et des soufflettes envahir l'espace sonore,
Quand je vois devant moi dans la file du supermarché des caddies remplis de produits de qualité douteuse mais tellement emballés,
Quand je mesure le temps d'antenne mobilisé par la vacuité des engouements sportifs et les espoirs misés dans l'organisation de jeux olympiques, d'expositions universelles et autres éléphants blancs d'une modernité à bout de souffle,
Quand je vois les sondages politiques toujours si favorables à ceux qui pensent qu'on ne peut se sortir du marasme actuel qu'avec plus de croissance, en "libérant" l'économie, en devenant encore plus compétitifs,
Quand je constate qu'on a si peu parlé d'écologie dans les débats présidentiels et que les journalistes ne se passionnent que pour les carrières brisées des ténors politiques,
Quand je lis qu'au nom du maintien des emplois il faudrait continuer l'exploitation du carbone sale (***) ou maintenir en service des centrales nucléaires plus que vieillissantes, mais que les nouveaux emplois de la transition écologique sont regardés comme trop utopistes pour justifier l'aide publique,
Quand je mesure la force des enjeux pétroliers, et le rôle du cynisme marchand dans l'arrière plan des grandes crises géopolitiques qui occupent la une des médias (****)
Quand je mesure le retard pris depuis le Sommet de la Terre à Rio il y a un quart de siècle et celui de Kyoto il y a deux décennies,

Je me dis aussi que les hommes n'en finissent pas se construire une conscience mondiale pour prendre le virage vert.

Et j'ai bien peur que l'unanimisme écologique qui à certaines occasions émerge un peu partout ne soit d'autant plus fort qu'il n'est en réalité que l'affichage d'une vertu de principe nettement moins difficile à pratiquer que les changements concrets sans cesse retardés.

Sauvons donc (si nous y pouvons quelque chose) l'accord de Paris, accord mondial certes, mais qui ne contient que des engagements de principe assez lointains,
.... et en attendant, cessons de chipoter sur les imperfections du projet de taxe carbone ou sur les nuisances de l'éolien, de douter des capacités ou de la validité économique de l'agriculture bio, de fustiger l'indiscipline des cyclistes, de dénigrer les voies sur berges rendues aux piétons, de gloser sur les contorsions politiques des écolos, et bien d'autres choses encore....

(*) "amapien": membre d'une AMAP, association qui tisse entre les consommateurs et les paysans producteurs des relations directes et solidaires (retour)
(**)les "nouvelles Mini" ou les "nouvelles Fiat 500" sont plus grosses et plus lourdes que bien des voitures "moyennes"(retour)
(***) l'élection de Trump marque la prééminence du charbon sur la Silicon Valley, donc du carbone contre le silicium. Il est singulier de noter que ces deux éléments sont des cousins chimiques, situés l'un au dessus de l'autre sur la même colonne du tableau de Mendeleiev. La chimie du carbone est à la base de la vie sur la Terre, mais c'est ce même carbone accumulé par la vie sous forme fossile et brûlé par l'industrie qui dérègle le climat. La chimie du silicium est le fondement de la magie technique moderne, dont on ne sait pas bien encore si elle rendra les hommes collectivement idiots ou intelligents. (retour)
(****) le pétrole est l'énergie dominante dans le secteur des transports, qui jouent un rôle de premier plan dans le commerce mondial, mais peinent fortement à passer aux énergies propres. (retour)

42. " Business as usual ", les affaires vont pouvoir reprendre

début mai 2017
Dans cette élection présidentielle pour le moins fertile en imprévus, les tenants du "business as usual" comme on dit ont eu quelques alarmes, mais aujourd'hui, tout s'arrange. Il faut reconnaître que dans les cercles dirigeants, on a su jouer la bonne carte au bon moment, puis bénéficier d'une bonne dose de chance qui a mené à la victoire. Les scandales d'argent à droite et l'émiettement à gauche ont ouvert une opportunité à un ovni politique habile mais apparemment un peu isolé (en réalité soutenu par des réseaux influents) qui s'est retrouvé en finale face à une adversaire trop caricaturale et trop inquiétante pour l'emporter.

Si la personne de l'élu incarne un renouveau, son positionnement politique annonce une continuité dans la gouvernance qui n'échappe à personne, en particulier pas aux milieux d'affaires ou aux eurocrates qui ont largement salué sa victoire. Le nouveau président issu de cette surprenante séquence électorale est en réalité une sorte de surimi politique, reconstitution composite revendiquée à partir d'éléments de provenance diverses (*), bien arrangé par quelques additifs et artifices de présentation, et accompagné d'un discours assez creux, mais bien dans le sens du vent. Une recette éprouvée dans le monde du commerce.

Plusieurs commentateurs ont souligné que le vote Macron provenait surtout de ceux qui voient l'avenir positivement, alors que les votes FN ou FI manifesteraient une vision pessimiste de l'avenir (**). Mais dans le monde d'aujourd'hui, est-il bien sûr que les optimistes soient réellement clairvoyants ?

Sous un visage aimable, l'ex-ministre des finances représente en réalité le camp libéral (au sens plein du terme), le camp de ceux qui misent tout sur l'affairisme galopant de notre époque, mais ne veulent pas voir qu'il ne fait que faire mousser l'argent par toutes sortes d'artifices et de futilités et surtout que cela se paie par la montée de la précarité, corollaire de la concurrence généralisée, et la surexploitation des ressources. Cet affairisme si couvert d'éloges en haut lieu ne peut que conduire à de graves crises, menaçant très gravement l'équilibre de la biosphère et ruinant des vies humaines par le chômage, les délocalisations et le démantèlement de l'action publique.

Au cours de la campagne électorale,  les reproches faits à ce mode dominant de la gouvernance émanaient schématiquement de trois camps politiques: une droite républicaine et libérale prêchant ouvertement la cure d'austérité et le retour aux vieilles valeurs, une extrême droite xénophobe surfant sur le mécontentement des laissés pour compte de la mondialisation, et une gauche critique du capitalisme qui enfin a décidé d'articuler dans son raisonnement la question sociale et l'impératif écologique, mais qui hélas peine encore à se recomposer.

Ceux qui se croient progressistes en prolongeant un mythe technique et économique à bout de souffle et pensent que la politique doit avant tout se conformer à la doxa économique condamnent l'extrême droite comme la gauche radicale par le même mot de populisme, mais ce procédé commode est bien trop politicien pour être honnête.

De fait, l'extrême droite n'a eu aucun complexe à jouer de la corde populiste, confirmée dans sa stratégie par le mépris autiste de la classe politico-médiatique, mais plus que son populisme, ce qui la discrédite, c'est avant tout sa xénophobie et son attitude antidémocratique.

Sur l'autre bord, à gauche, s'il est vrai que certains propos relevaient du populisme (***), l'essentiel du discours était surtout plus radical que populiste, exempt de racisme et avide de plus de démocratie. Les gros espoirs mis dans la transition écologique, la volonté de sortir des carcans libéraux dominants ont trop vite été qualifiés d'utopistes, d'irresponsables ou même de réactionnaires, alors que bien des exemples en montrent la validité, dans notre pays ou dans d'autres. Ces propositions ont du reste rencontré elles aussi une importante adhésion des électeurs, même si à cause d'une mauvaise conjoncture politique ils ont malheureusement été contraints à perdre leur pouvoir en divisant leurs votes.

Si les enjeux de fond sont plutôt clarifiés, la géographie partisane est plus que brouillée et incertaine que jamais. Le paysage politique est même littéralement un champ de ruines, ce qui en soi n'est peut-être pas si mal tant les partis et les acteurs étaient discrédités. Les élections législatives vont donc se dérouler sur un fond de décomposition-recomposition complète sans qu'on sache vraiment quel renouveau on peut en espérer. Et il y a fort à craindre hélas que sous l'emprise d'une culture politique centralisatrice et défavorable aux nuances, la reconstruction en France d'une gauche à la mesure des problèmes ne se fasse que beaucoup plus tard (****).

L'opposition simpliste entre les intérêts du business mondialisé et le repli nationaliste bas du front a monopolisé le débat une fois de plus et rejeté aux oubliettes les questions d'écologie. Quand sortirons-nous enfin de ce manichéisme si favorable aux détenteurs réels du pouvoir que sont les milieux d'affaires pour s'atteler sérieusement aux urgences planétaires ?

(*) en particulier cette combinaison de libéralisme économique et de libéralisme sociétal que Jean-Claude Michéa considère comme indissociables, du fait d'une origine commune dans l'histoire des idées. (retour)

(**) les cartes du vote par communes montrent le contraste caractérisé entre les zones urbaines et ce que le géographe Christophe Guilluy appelle la France périphérique. (retour)

(***) par exemple les diatribes "dégagistes" du candidat de la France Insoumise. Sur le populisme, voir cet article dans la rubrique philosophie de Think-thimble. (retour)

(****) le système politique français favorise la personnalisation à outrance, mais cette dernière rend difficile la coopération autrement que par allégeance à un leader possible président. La position dure adoptée par les partisans de Mélenchon face à ceux qui défendent les mêmes causes et dont bien des électeurs ont contribué au score de leur champion incite au pessimisme. (retour)

41. A qui appartient le monde ?

début avril 2017
Dans plusieurs pays et sous divers visages, des souverainismes émergent en opposition aux logiques de la mondialisation. Une bonne partie des débats de la présidentielle et de ses enjeux européens ramène à cette question, l'actualité est occupée par le Brexit et les premières décisions du nouveau président des Etats-Unis qui, avec pour mot d'ordre America First, prétend fermer ses frontières et revenir à une politique énergétique ignorant délibérément les impératifs planétaires de sauvegarde du climat.
L'argument de Donald Trump qui (comme le dit Nicolas Hulot dans une tribune récente) penche de plus en plus vers le crime environnemental planétaire est que la terre des Etats-Unis appartient aux américains, et qu'ils sont y donc souverains pour décider ce que bon leur semble. Ce raisonnement oublie deux choses:

Premièrement, sans contester l'appartenance juridiquement reconnue de la terre des Etats-Unis au collectif des concitoyens de Trump, on doit rappeler que cette appartenance résulte d'un processus historique entaché d'injustices nombreuses et importantes (*), qui devraient au moins tempérer les certitudes arrogantes des Etatsuniens et sans doute impliquer en retour quelques devoirs envers le reste du monde.

Deuxièmement, les Etats-Unis (territoire et population) appartiennent aussi à la planète Terre, et à ce titre, comme l'ensemble de la biosphère, ils seront concernés (ils le sont déjà) par les effets du dérèglement climatique. Le renforcement des frontières n'empêchera pas les gaz à effet de serre émis par les Etats-Unis de se répandre dans la totalité de l'atmosphère, ni les ouragans de balayer l'Amérique du Nord.
Il n'y a pas que les circuits marchands ou financiers qui se jouent des frontières.

Plus généralement, peut-on répondre clairement à la question: A qui "appartient" le monde ? Du point de vue juridique, bien sûr, mais aussi et surtout dans les faits, même si bien souvent dans ces matières, le droit (édicté par les puissants ou sous leur influence) vient confirmer des positions acquises de fait (**).

Si on pense que la terre appartient à celui qui en dispose, elle appartient en premier lieu au chasseur-cueilleur, à l'éleveur, ou au paysan (***). Mais ceux-ci, faute de se doter d'un pouvoir suffisant pour défendre leur terre peuvent se voir assujettis à de plus puissants qu'eux, prédateurs, seigneurs et rois, états, colonialistes, qui exproprient ou plus souvent prélèvent leur dîme "en échange" d'une administration collective plus ou moins heureuse. Il ne faut donc pas s'étonner qu'au cours de l'histoire, les régimes juridiques de propriété du sol se soient constitués selon des modalités qui ont largement favorisé les puissants.

Il suffit d'observer un peu le monde contemporain pour constater qu'il "appartient" relativement peu aux hommes ordinaires qui forment le plus grand nombre et beaucoup aux puissants, aux menaçants, aux énergivores, aux mobiles, aux ubiquistes opportunistes, aux capitalistes. Les institutions mondiales et le droit international ont dans leur ensemble confirmé cette appartenance: le conseil de sécurité de l'ONU est sous l'égide des puissances militaires, les institutions économiques mondiales propagent le libre échange, le système des transports maritimes, et surtout aériens a tissé son réseau sur l'ensemble de la planète (pour le rail et la route, c'est inégal selon que les états ont ou non les moyens d'entretenir la continuité des infrastructures). Il y a bien  quelques territoires qui échappent à cette logique, qu'ils soient réservés aux "peuples premiers ou autochtones", ou protégés comme curiosités naturelles ou réservoirs de biodiversité, mais ces exceptions sont un peu la clause de bonne conscience qui autorise à ouvrir le reste de la planète à la convoitise déchaînée des intérêts marchands.

Tous les terriens n'ont pas les mêmes possibilités d'exprimer leur "possession" du monde:
Un occidental moyen peut décider de voyager où bon lui semble, il peut choisir de résider un peu partout dans le monde, aidé par son argent, sa mobilité, et ses liens à toutes sortes de réseaux. Une grande compagnie mondiale peut décider d'investir partout où elle trouve de l'intérêt, exploiter une mine, construire des usines, ouvrir des bureaux et des agences. Les gros armateurs de pêche peuvent réunir assez de moyens techniques pour continuer à prélever une ressource qui s'amenuise, au détriment de la bonne santé des mers et au détriment des petits pêcheurs fragilisés par la baisse des cours et la rareté des prises.

Un paysan sans terre du Brésil ou un éleveur de chèvres malgache n'a pas accès à tous ces outils. Il est limité dans sa mobilité, dans ses moyens techniques et pécuniaires. Il suffit de comparer la facilité offerte aux touristes des pays riches aux difficultés rencontrées par les migrants fuyant la misère et la guerre. Les gens ordinaires, par nécessité ou par sagesse ne possèdent de la terre qu'une portion mesurée à la modestie de leurs moyens, et ils peuvent parfois s'en trouver expropriés par les appétits et la démesure des dominants.

La mondialisation marchande en cours reprend, sous une forme rénovée,  la logique que Tocqueville décrivait au début du XIXème siècle par laquelle l'état américain constitué par les colons venus d'Europe expropriait peu à peu de la totalité de leur territoire les populations autochtones. Constater ainsi qu'en fait, la terre appartient ainsi à ceux des humains qui participent le plus à mettre la biosphère en crise ne rend pas optimiste sur l'avènement si nécessaire de civilisations durables et donc modérées. Certains pensent pouvoir contrer la logique prédatrice actuelle en conférant à la Nature un statut de personne juridique ou une valeur économique, mais il semble que ce raisonnement n'aboutisse qu'à des palliatifs peu efficients, sans compter qu'en intégrant la Nature dans le droit ou l'économie, on la soumet plus complètement encore à la logique des hommes.  Si le droit et l'économie sont parvenus à partager la propriété du sol, ils ont des difficultés en ce qui concerne le sous-sol, les eaux, et n'ont aucune prise sur l'atmosphère ou le climat. Un écosystème n'est donc en bonne logique pas appropriable.

D'un point de vue philosophique ou moral, la Terre (la Biosphère) n'est la propriété de personne en particulier, ni même une propriété partagée entre tous les hommes, ni même la propriété de l'humanité. Elle fait plutôt ce qu'on appelle "les biens communs". Et aujourd'hui, du fait de notre puissance d'agir et de notre conscience des choses, nous avons envers ce bien commun une responsabilité vitale.

Ce qui se passe avec les sociétés humaines, leurs modes de vie, leurs organisations et leurs cultures, est (à une échelle plus globale) dans la même logique que ce qu'on peut observer dans les écosystèmes naturels. Certains organismes y semblent dominants, quoique bien souvent, ils soient aussi tributaires des services qui leur sont rendus par d'autres plus modestes, Chacun s'arrange pour trouver sa niche à son échelle, sa stratégie de survie, voire de durabilité, de propagation. Dans ces ensembles complexes, on trouve aussi des ubiquistes, des opportunistes, des invasifs, dont le succès excessif peut mettre en danger la prospérité de l'ensemble du milieu vivant.
L'écosystème forestier semble dominé par les arbres qui mettent en jeu de grandes quantités de matière vivante, règlent la lumière et l'humidité, et offrent nourriture et abri à quantité de commensaux. Mais il n'est pas possible de dire qu'une forêt appartient aux arbres qui la peuplent et la façonnent, plus qu'aux animaux qui l'habitent, ou qu'aux myriades de petits organismes qui contribuent à maintenir son sol vivant ?
Des notions juridiques ou morales comme la propriété et la justice sont inapplicables à la nature en tant que telle. Par contre elles doivent servir aux hommes à organiser collectivement la prise en compte de la responsabilité qu'ils ont prise en s'appropriant leur planète.

(*) Pour ne citer que les deux principales injustices, mentionnons la spoliation des Amérindiens par le nouvel état constitué par les colons venus d'Europe (très bien décrite par Tocqueville dans "De la démocratie en Amérique"), ainsi que la déportation massive d'Africains ayant contribué comme esclaves à la prospérité des plantations. (retour)
(**) Le sens juridique du mot appartenir est son sens premier. Par l'appartenance, la société reconnaît qu'une chose est à la disposition de quelqu'un qui peut en faire ce que bon lui semble, avec toutefois des limites, car la propriété n'est pas un droit absolu. Le propriétaire ne peut torturer son chien, abattre sans raison un arbre centenaire, construire n'importe quoi sur son terrain, ou s'y livrer à des activités nuisibles, en particulier au voisinage. Par ailleurs, l'appartenance est souvent partagée entre plusieurs, voire un très grand nombre de propriétaires. (retour)
(***) Et encore on fait là abstraction du reste du monde vivant dont on oublie de se poser la question de savoir s'il n'aurait pas des droits. Une des grandes lacunes du droit (même celui qualifié de "naturel") est de ne s'intéresser qu'aux hommes et aux sociétés qu'ils forment, en oubliant que leur appartenance à la Biosphère est un facteur essentiel de la nature humaine. (retour)


40. Réflexions sur un lave-linge (petite fable politique)

fin février 2017
Depuis deux mois, les actualités plus ou moins inattendues se succèdent et j'ai eu du mal à me décider sur le sujet de mon premier billet de cette année. Sans même aborder les scandales qui visent des candidats, il y a évidemment pourtant beaucoup à dire, en particulier sur l'écologie devenue aujourd'hui un thème marquant à gauche, sur la sclérose de notre Cinquième République ou sur les chausse-trappes qui piègent la quête de l'homme (ou de la femme) providentiel(le) par laquelle tout passe en France.
Jeux de masques, connivences ou défiances, espoirs et rancunes, émaillent un millésime 2017 déjà riche en surprises. Comment faire croire au collectif démocratique quand notre système politique impose les conciliabules et le regroupement autour du chef unique, comment siphonner l'électorat (potentiel) d'un concurrent sans se faire siphonner soi-même, comment afficher la nécessaire sincérité sinon des promesses, au moins des engagements après les désillusions des précédents quinquennats, comment faire croire à un volontarisme novateur quand depuis longtemps, la politique est corsetée par l'immuable doxa économique qui depuis plusieurs décennies et avec la complaisance des dirigeants a pris le pouvoir réel ? Certains brandissent les peurs et s'affichent comme nos protecteurs, d'autres repeignent en couleurs chatoyantes un "pragmatisme de manager" dont l'opinion a appris à se méfier, d'autres encore veulent se montrer plus visionnaires, avec cette difficulté que les utopies des uns sont le cauchemar des autres et réciproquement.
Il y aurait beaucoup à dire sur toute cette séquence en cours, mais pour le billet qui suit j'ai préféré prendre les choses plus légèrement, en proposant une petite histoire d'électroménager un peu allusive.

En politique aussi, on lave plus blanc !

(A lire en écoutant la Complainte du Progrès, chanson de Boris Vian)
On dit souvent que le lave-linge est un des véritables progrès en matière d'électroménager. On dit aussi que les régimes démocratiques sont un progrès en matière de paix sociale. La petite fable qui suit parle donc de lave-linge mais elle n'est pas sans relation avec nos actuelles échéances démocratiques.

Imaginons un moment que votre lave-linge, pas si vieux au fond, commence à faire des pannes à répétition, s'agite beaucoup à l'essorage, fuie quelque peu et même en vienne à faire des taches sur vos belles chemises. En plus vous trouvez qu'il consomme beaucoup, en eau comme en électricité, et que ce n'est bon ni pour les factures, ni pour la planète. Que faire ?

Au grand magasin ou vous l'avez acheté, le chef du service après-vente vous conseille sans ambages d'en acheter un nouveau. Il y en a justement en promotion. Vous hésitez devant la dépense et à l'idée de mettre au rancart un appareil qui n'est pas si vieux.

Mêlé opportunément à votre courrier, un petit flyer pimpant vous conseille Emmanuel, un jeune réparateur astucieux qui vient justement d'emprunter à la banque pour se mettre à son compte (*). Dans un devis très étudié et très raisonnable, établi gratuitement bien sûr, il vous propose une remise en marche sans trop de changement. Pourquoi changer un appareil qui rend encore service ? Pour cela, il préconise de court-circuiter une sonde dont les alertes intempestives provoquent des arrêts, de connecter un programmeur de récupération à la place de celui qui fatigue, de débrider le limiteur de pression et d'augmenter le diamètre du tuyau de vidange, ajoutez deux ou trois joints à colmater, quelques rustines, le changement des charbons du moteur et une nouvelle courroie, votre appareil sera comme neuf et repartira pour une nouvelle vie. Pour combien de temps ? On ne peut pas garantir, de même que pour le bruit, la consommation d'eau et d'électricité, ça sera comme avant, pas pire, mais pas mieux. Mais en prime, il offre un produit miracle pour rattraper les chromes un peu piqués, blanchir le plastique jauni et rénover l'émail de la carrosserie.

Le casse-tête se complique lorsque François, votre voisin du dessus, vous raconte qu'il a un lave-linge à céder pour cause de double emploi. Il envisage en effet de se mettre en ménage avec la dame blonde à grosse voix qui habite en face sur son palier et à qui il fait de l'oeil. Il vous propose donc de racheter (un peu cher à votre goût) son appareil "de marque réputée", celui là ou peut-être celui de sa future compagne. Très peu servi, mais d'un modèle qui ne vous convient décidément pas : intolérant à certains usages (**), d'une couleur brun flammé "rustique" qui va jurer dans votre salle de bains, et tout aussi bruyant et agité, voire plus, que votre appareil en fin de course.

Décidé finalement à changer d'appareil et à vous équiper désormais selon les dernières normes écologiques (***), vous retournez donc au grand magasin et là, vous hésitez entre deux modèles assez comparables: très économes en eau et en énergie, dosant la lessive au microgramme, ménageant les textiles même les plus délicats, ils affichent tous les deux  dans un bandeau du vert le plus frais le même classement AAAA++. Le modèle BenHam est certes de la même marque qui fait aujourd'hui votre déception, mais au dire du vendeur, il est d'une conception entièrement nouvelle. Le modèle JeL'M (une marque en plein essor récemment arrivée sur le marché) est paraît-il conçu avec la plus grande rigueur, mais il nécessitera probablement, si vous ne dénichez pas le kit d'adaptation, de modifier les branchements. Le vendeur JeL'M vous assure que ça se fait sans problème et pour pas cher, mais le vendeur BenHam qui craint pour l'avenir de sa marque surenchérit et vous propose en prime deux ans gratuits de lessive écolo au savon végétal et une garniture au joli décor vert pour personnaliser votre achat.
Gagné par une perplexité croissante et la migraine qui couve, vous quittez le magasin en laissant les deux vendeurs, collègues mais concurrents, qui échangent maintenant des propos aigres-doux, s'accusant mutuellement de tourner la tête du client qui s'éloigne.

Le soir même, vous vous endormez et vous faites un rêve:
Les marques BenHam et JeL'M comprenant qu'elles visent le même marché, on décidé de fusionner. Encore mieux, leurs appareils sont maintenant conçus pour être entretenus, réparés et même améliorés par le client lui-même. Les deux vendeurs redeviennent bons amis, et s'associent pour fonder un nouveau magasin-atelier qui propose à prix promotionnel l'outillage, les pièces détachées, le mode opératoire et des conseils pour soigner et faire durer votre lave-linge. Le succès est au rendez-vous et le modèle fait école ailleurs.
Ce rêve est si beau que vous faites tout pour ne pas vous réveiller, ....
.... et dans le rêve suivant, vous voilà flottant voluptueusement dans un monde paradisiaque, où la douceur du climat et le confort des nuages, ainsi que les moeurs pacifiées autorisent une vie d'innocence, enfin libérée du linge et des lessives .....


(*) En plus, il travaillait jusqu'alors pour le même grand magasin, intéressante coïncidence, non ?  (retour)
(**) Fonctionne mal avec les lessives écologiques, n'admet pas le mélange du blanc et de la couleur, même à basse température, (retour)
(***) C'est un des inévitables paradoxes de la transition écologique que la perspective d'un meilleur fonctionnement sur le long terme nous pousse à penser comme obsolètes des objet (ou des systèmes) qui fonctionnent ou sont réparables. (retour)

39. Triomphe du cynisme

fin décembre 2016
On ne peut pas dire que l'année 2017 soit annoncée partout avec espoir. En ces derniers jours de 2016, ce sont en effet plutôt les inquiétudes qui dominent, et si on y réfléchit un tant soit peu, cela vient de loin.

Dans le troisième quart du XXe siècle, après le traumatisme moral du nazisme, pendant la parenthèse enchantée des fameuses trente glorieuses, les valeurs avaient encore un sens dans le débat public. Sans que cela n'exclue la duplicité ou même le franc mensonge, hélas fréquents en politique, les peuples qui rêvaient à des jours meilleurs croyaient encore qu'une partie de leurs dirigeants (à défaut de tous) partageaient leurs valeurs et faisaient sincèrement en sorte d'agir dans le bon sens. il y avait bien entendu des divergences sur ces valeurs, selon les bords politiques, mais dans chacun des deux camps de la guerre froide qui s'était installée après la deuxième guerre mondiale on se référait à un idéal moral: bonheur libéral-consumériste ou bonheur socialiste planifié, paix des peuples, droits à l'autodétermination, droits de l'homme, progrès universel. L'insouciance environnementale et la gestion keynésienne de l'économie (*) donnaient aux dirigeants des marges de manoeuvre suffisantes pour que tout cela prenne, au moins temporairement, un minimum de vraisemblance.

Mais après la pénurie pétrolière de 1974 et la contestation soixante-huitarde, vint la revanche néolibérale des années 1980 (**), avec les yuppies prônant l'enrichissement plutôt que la niaiserie peace and love des gentils hippies. A cette époque, la mentalité dominante a amorcé un tournant qui se révèle aujourd'hui dans toute son ampleur.

Tandis que les réformes du commerce international et de la finance instauraient une guerre économique généralisée, on s'est attaché à faire admettre aux peuples le démantèlement des états-providence. Ainsi, pendant de longues années et de façon répétée dans le discours politico-médiatique, les bons sentiments ont été dénigrés, parce que réputés inefficaces, sources de faiblesse et donc inadaptés au monde actuel. Dans ce monde décrit comme dur et compétitif, qui comme on le dit souvent de façon très significative "n'est plus le monde des bisounours", le pragmatisme devait l'emporter sur l'idéalisme. Le libéralisme économique, devenu dominant après la chute de l'URSS, est fondé sur une philosophie pessimiste qui croit à un homme mauvais par nature, qu'il serait vain de chercher à améliorer, mais que l'alchimie des marchés parfaits transformerait sans qu'il le sache en acteur du bien collectif. La libération des moeurs irait indissociablement de pair avec la libération des forces économiques, et de même que l'Etat n'a pas à imposer de morale aux particuliers, il n'a pas à intervenir dans les affaires économiques. Raisonner à partir de valeurs morales serait un piège comparable à celui que dénonçait Nietsche lorsqu'il parlait de moraline, piège dans lequel tombent tous ces "droits-de-l'hommistes" qui, sous des prétextes moraux dépassés, veulent entraver la liberté d'agir ou de créer.

L'imaginaire culturel contemporain (quand il ne propose pas un manichéisme primaire pour endormir les braves gens) développe sous prétexte de catharsis un culte sournois de la violence. La méchanceté consubstantielle au monde serait nécessaire pour ne pas dire bénéfique, et les vrais héros, dont la psychologie est ambigüe à force de se vouloir complexe, sont volontiers sans pitié. La pire des crapules est rendue attachante par ses fêlures secrètes et les circonstances les plus désespérantes recèlent des oasis de noblesse ou d'héroïsme. Ces lieux communs de la fiction contemporaine autorisent à montrer la violence ou l'ignominie avec une complaisance malsaine et à prétendre que le mal est souvent source de biens cachés.
A ceux qui s'en inquiètent ou qui prônent des discours plus édifiants, on répond qu'on ne fait pas d'art avec des bons sentiments, qu'il vaut mieux agresser le spectateur ou le lecteur que le noyer dans la guimauve. Et il n'y a rien à répondre à cela.

Voilà pourquoi il n'est pas étonnant que de plus en plus, et aujourd'hui de façon quasi paroxystique, le cynisme (***) le plus décomplexé prenne le dessus dans tous les domaines:

Cynisme des ultra-riches qui abusent de "l'optimisation fiscale", et des lobbyistes qui agissent en coulisse pour saboter le bien public,
Cynisme des dirigeants chinois, russes ou arabes qui poussent jusqu'à l'abus leurs avantages géopolitiques, cynisme des potentats africains qui bradent leurs pays, et cynisme de ceux qui croient malin de faire affaire avec eux,
Cynisme des marchands d'armement qui sont fiers de sauver des emplois en vendant des avions de combat payés par la manne pétrolière,
Cynisme de ceux qui enveniment le conflit en Palestine en favorisant la poursuite de la colonisation et en étouffant par tous les moyens l'éclosion d'un état palestinien,
Cynisme en Syrie non seulement du dirigeant qui massacre son peuple, mais aussi des puissants qui le soutiennent, font bombarder des hôpitaux "qui seraient des refuges terroristes", cynisme aussi des moins puissants qui, realpolitik oblige, font passer le malheur des victimes par pertes et profits.
Cynisme des médias racoleurs et des pubards omniprésents qui prennent manifestement leur public pour des idiots,
Cynisme des candidats aux élections (primaires ou autres) et de leurs communicants qui calibrent les discours en fonction des sondages, se renient publiquement par calcul électoral, et promettent tout ce qu'on veut la main sur le coeur, mais invoquent in petto à la formule si rebattue "des promesses qui n'engagent que ceux qui sont assez naïfs pour y croire".
Cynisme de ceux qui spéculent sur la hausse du pétrole et la reprise de l'exploitation des hydrocarbures de schiste. alors qu'on sait que pour maintenir changement climatique dans le domaine du maîtrisable, il faudrait laisser dans le sous-sol 80% des réserves.
Cynisme des semeurs de doute au sujet des gaz à effet de serre, des pesticides, des OGM ou des dangers du nucléaire, cynisme de tous ces partisans du après nous le déluge.

Plus on s'approche des puissants, plus il devient difficile d'échapper à cette contamination car la logique de l'ascension dans nos sociétés contemporaines favorise les sans scrupules, les écraseurs ou les sournois.

Le cynisme de Trump, affairiste décomplexé qui se fait élire avec un discours populiste à la tête des Etats Unis, et n'a pas honte de se trouver des connivences avec la froideur calculatrice de Poutine, puis qui prétend nommer entre autres un lobbyiste des énergies fossiles (Myron Ebell puis Scott Pruitt) à l'agence de l'environnement, un ancien de Goldman Sachs (Steven Mnuchin) aux finances, un vautour des affaires (Wilbur Ross) au commerce, ou le PDG d'Exxon (Rex Tillerson) comme chef la diplomatie, ce cynisme là est la synthèse et le couronnement de toute cette évolution.

Le monde si dénigré des bonnes actions, des actes qui donnent de l'espoir, n'a pourtant pas disparu, mais il a perdu en visibilité. Il existe encore sous forme dispersée chez les simples citoyens, dans le monde associatif ou même à l'échelle de villes entières. Il fait éclore un peu partout des germes de révolte, d'insoumission et d'invention du changement. Ce monde-là n'est pas sur le devant de la scène, mais il est réel, il s'étend à bas bruit et on devrait en espérer la floraison massive. Pensons au succès inattendu il y a quelques mois d'un film documentaire comme Demain, couronné d'un césar en 2016, ou à la sortie, hélas plus confidentielle du film Qu'est-ce qu'on attend ?

C'est à cet espoir qu'il faut se raccrocher si on veut que l'année qui vient soit à la hauteur de tous ces voeux que la tradition répand partout.


(*) Au moment de définir les politiques économiques et de configurer les institutions financières internationales après la guerre, l'influence de John Maynard Keynes fut déterminante. Les interventions des états et institutions publiques pour relancer l'économie furent massives, cela en opposition aux vues des néolibéraux comme Friedrich Hayek qui croyaient essentiellement au moteur de l'intérêt privé et aux vertus équilibrantes des marchés libres. Voir sur ce sujet le dernier livre de Jacques Généreux, La Déconnomie. (retour)

(**) Le retour des idées néolibérales favorisée par les élections concordantes de Ronald Reagan et Margaret Thatcher est une véritable revanche idéologique de Friedrich Hayek et de ses successeurs. Selon ses partisans, la reprise après la crise du pétrole de 1974 devait résulter de la suppression des obstacles étatiques au libre jeu des dynamiques économiques, cela sans considération pour les conséquences sociales désastreuses. Le livre de Serge Halimi, Le grand bond en arrière décrit tout cela en détail. (retour)

(***) Au sens actuel le cynisme est le mépris de toute morale sociale. Il dérive d'un sens originel plus nuancé attaché notamment à Diogène qui prônait la vertu par le dénuement frugal et une liberté sans conventions hypocrites comparable à celle du chien errant. (retour)


 38. Milliardaire populiste, l'oxymore de la démocratie malade.

mi-novembre 2016
A la surprise de la plupart des commentateurs, les Etats-Unis ont porté à leur présidence "un milliardaire populiste". Au delà des commentaires sur l'aveuglement des élites politiques et médiatiques et leur surprise, ou sur les inquiétudes d'avenir, on souligne à juste titre que le phénomène s'inscrit dans un mouvement plus large. Avec beaucoup de distance et de raccourcis, on pourrait résumer ainsi la logique de cette évolution:

Le capitalisme libéral a pris son essor il y a plus ou moins trois siècles à la faveur des démocraties occidentales. Depuis, ayant fait alliance avec le progrès technique (*), il n'a fait que gagner en ampleur. Avec le retour néolibéral amorcé il y a quarante ans sous Reagan et Thatcher, puis la chute du contre-modèle communiste, l'argent a atteint un degré de puissance qui lui permet aujourd'hui encore plus qu'avant d'être au dessus des autres formes de pouvoir (politique ou religieux). Face aux grandes sociétés mondiales, les pays sont maintenant petits, ils sont vassalisés, et ceux qui se regroupent pour garder du pouvoir engendrent des structures politiques bancales et trop grandes où la démocratie fonctionne mal, du fait de l'éloignement croissant entre citoyens et dirigeants.

Aujourd'hui, le monde de l'argent devenu transnational tient les états sous contrôle, par la finance et la dette, par la mise en concurrence des régimes fiscaux et des lois sociales, par le chantage à l'emploi, par son influence intellectuelle (**), par la connivence ou la collusion avec les milieux gouvernants (pour ne pas parler de corruption).

Dans le même temps, pour s'assurer la docilité des populations (en particulier des citoyens ordinaires qui, lorsqu'il ne sont pas complètement perdants, n'ont que les miettes du gâteau), il faut continuer à entretenir les apparences démocratiques: Le spectacle du cirque électoral est soigneusement alimenté à grand renfort d'argent, de pronostics et de commentaires, mais en coulisse, les intérêts financiers jouent de leur influence dans le monde politico-médiatique pour éviter ou faire avorter (s'ils le peuvent) les candidatures qui les inquiètent, en faire émerger d'autres, et pour orienter l'opinion dans un sens qui leur soit acceptable. Mais avec le temps, ce système est arrivé à sa limite. Le public de moins en moins naïf finit par comprendre la mascarade des promesses électorales si mal tenues et cette vague de désillusion finit par profiter à des ambitions politiques moins conventionnelles, mais pas toujours sincères ni honnêtes.

Par ailleurs, l'extension mondiale du système financier et commercial exacerbe les concurrences internationales et accroît la pression sur les populations et les environnements. Un vaste mécontentement émerge donc un peu partout, fait d'un mélange extrêmement composite et pas toujours cohérent de rejet de la politique et de repli individualiste, de retour aux valeurs traditionnelles, de regret des trente glorieuses (voire d'époques plus anciennes), d'inquiétudes face à la dégradation de l'environnement ou à la mise en crise de la biosphère.

Instrumentalisées par les puissances d'argent, les démocraties perdent la confiance de leurs peuples: Elles sont incapables de rassurer leurs citoyens ordinaires autrement qu'en les poussant à la compétition pour "doper la croissance" et maintenir leur petite part dans des bénéfices de plus en plus hypothétiques. Les dirigeants, y compris ceux qui se proclament de gauche, ont choisi (ou ont parfois été contraints) de s'adresser aux "marchés" et aux "investisseurs" et de ne satisfaire leurs électeurs que sous condition de ne pas sortir du cadre imposé par la doxa néolibérale qui a envahi les esprits et les institutions à différents niveaux depuis plus de trente ans. Confirmés dans leur certitude de détenir la seule vérité par l'écrasante majorité des grands médias, les gouvernants réduisent les politiques sociales ou environnementales au minium cosmétique et rejettent toute critique comme relevant au choix, de l'utopie, du retour en arrière, de la protestation stérile ou du populisme. Grâce à cette condamnation sans appel, les élites dirigeantes croient pouvoir ramener l'électeur velléitaire à la raison, et quand un histrion effectivement populiste accède par le vote à la présidence des Etats-Unis, tout le monde tombe de haut (***). Les mêmes éditorialistes qui vantaient le dynamisme et les vastes opportunités du modèle américain se prennent soudain d'intérêt pour les perdants aigris de la Rust Belt, prétendent du jour au lendemain être à leur écoute, et après avoir prêché des années durant la rigueur face à la dette et la honte de l'assistanat, ils saluent le retour de la relance keynésienne. On remarquera en même temps que les Bourses, après quelques heures d'émotions, ont bien vite retrouvé leur bonne humeur (****).

Les parallèles avec d'autres pays, Italie des Cinque Stelle, Grande Bretagne du Brexit, mais aussi France du FN montant, sont d'autant plus pertinents que la logique de fond est à peu de choses près la même: virage libéral de la gauche de gouvernement, mépris à l'égard des perdants de la mondialisation (*****), matraquage médiatique pour la compétitivité et la rigueur budgétaire, faiblesse politique face aux intérêts d'argent, régression sociale, procrastination au sujet des questions écologiques.

Face à l'élection bien réelle de l'épouvantail, les acteurs de la politique et des médias s'aperçoivent tout d'un coup qu'ils vivent dans un monde coupé de la réalité, fait de courbes et d'indices, où l'on ne prend conscience de la pression insupportable exercée par la folie économique sur les gens et sur la nature que de façon abstraite, épisodique ou lointaine par des échos assourdis lors d'une réunion au sommet, par des images fugitives aperçues dans la presse ou à la télévision, et plus rarement lors d'une confrontation un peu rude, mais sous bonne protection, avec des mécontents excédés qui ont oublié les codes de la bienséance démocratique. De là à remettre en cause leurs certitudes et à cesser de penser toute contestation comme réactionnaire, irréaliste ou populiste, il y a encore un grand pas à franchir.

Le plus regrettable dans cette bascule politique n'est probablement pas la résurgence du protectionnisme qui alarme tant les milieux d'affaires, mais bien que la colère se soit cristallisée de la façon la plus imbécile par l'élection d'un goujat climato-sceptique entouré de réactionnaires rances. Là aussi, on paye des décennies de dérive des médias avec l'inexorable ascension de la presse de caniveau et la télé poubelle.
Comment échapper au populisme politique si on laisse la bride sur le cou au populisme médiatique ? Après, on accuse en se pinçant le nez internet et les réseaux sociaux, qui loin d'être innocents contribuent en effet à exacerber les dérives des médias à l'ancienne. Mais il faut insister sur le fait que la presse de caniveau et la télé-poubelle sont justement nées avec les vagues de privatisation et le rachat par les barons du capital des grands médias classiques et leur dépendance à l'argent de la publicité (voir Berlusconi, Murdoch, Bouygues, Dassault ou Bolloré).

Pourquoi des électeurs de plus en plus stressés au travail, menacés par le chômage et abreuvés de distractions débiles devraient-ils voter selon la raison des privilégiés ?

Le capitalisme débridé qui règne maintenant sans partage n'est pas seulement destructeur pour l'égalité et l'harmonie sociale ou encore pour l'environnement, il participe au premier plan à l'aveuglement ou à l'abêtissement des peuples. Il serait temps que les démocraties (leurs dirigeants et leurs citoyens) s'emploient à reprendre la main.

(*) puissance mécanique, transports, exploitation du sol et du sous-sol, armement, etc...  (retour)
(**) Il suffit de voir partout la prédominance en politique du discours économique.  (retour)
(***) Il semble selon certaines analyses, que l'élection de Trump soit due à la démobilisation de l'électorat au moins autant sinon plus qu'au réveil brutal de déclassés silencieux qui même sans réel espoir ont voulu par le vote Trump rappeler leur existence aux élites.  (retour)
(****) Le lendemain de l'élection hausse dans les valeurs associées aux pétroles de schiste et au bâtiment, ainsi qu'à la pharmacie qui espère que la fin de l'Obamacare permettrait d'augmenter les prix.  (retour)
(*****) voir à ce sujet le géographe Christophe Guilluy qui voit des correspondances entre la carte du vote Front National et ce qu'il appelle la France périphérique
 (retour)


37. Défi démographique, défi climatique

mi octobre 2016
Un ancien président avide de revanche cherche un écho dans les médias en multipliant les provocations.  Une bonne part d'entre elles mériteraient d'être ignorées, tant les ficelles sont grossières.

Sans vouloir en rajouter, j'aimerais pourtant revenir sur le revirement (*) affiché par l'ex-président  au sujet du changement climatique: Tout en faisant mine de toujours se préoccuper des questions environnementales et planétaires, il a déclaré en substance que la question n'était en réalité pas tant climatique que démographique, et que pour lui le problème numéro un est celui de la surpopulation, bien avant le défi de la conversion énergétique.

A première vue, on pourrait admettre que ces deux questions sont d'importance comparable, et que loin de s'exclure l'une l'autre, elles sont liées. En effet, si on la prend en bloc, la crise écologique dite de l'anthropocène est effectivement due à l'impact trop fort des hommes sur la biosphère, notamment du fait de leur nombre croissant. Il faut pourtant inclure aussi dans ce raisonnement un deuxième facteur, qui est le niveau d'impact des individus.

Cela revient à poser le problème en termes d'empreinte écologique collective et individuelle. Le nombre des hommes ne pose problème que dans la mesure où leur empreinte collective dépasse les limites, ce qui est le cas depuis quelques décennies. Mais lorsqu'on regarde un peu dans le détail, il apparaît que l'empreinte écologique d'un humain est extrêmement variable. Elle dépend en très grande partie de la quantité d'énergie que dépense cet humain, et cette quantité fluctue fortement selon le mode de vie (donc selon le pays) et la position socio-économique de l'individu. On s'aperçoit ainsi que la plus grande partie des humains (ces populations dont la prolifération serait inquiétante) a une empreinte écologique individuelle basse, voire très basse, cela à cause de leur pauvreté et des moyens très limités dont ils disposent, et que chacun d'eux ne contribue que de façon réduite au déséquilibre planétaire.

En réalité, c'est bien dans des pays à démographie maîtrisée (où le mode de vie correspond à une forte empreinte écologique) que les individus pèsent le plus fortement sur le dérèglement climatique (**). Et cela de deux façons: Ils pèsent par leur forte consommation d'énergie d'origine fossile (avec de gros rejets de gaz à effet de serre), et ils pèsent aussi en proposant l'exemple d'un mode de vie dépensier en ressources qu'ils diffusent grâce à leur influence dominante dans l'économie mondiale.

Si la Chine ou l'Inde ont rejoint le club des plus gros pollueurs, c'est moins du fait de leur démographie que du développement de leur activité industrielle pour fournir au commerce international les produits qu'il répand sur la planète tout en faisant bon marché des droits sociaux et du respect de l'environnement. C'est aussi parce qu'avec la prospérité économique, l'amélioration du niveau de vie de nombreux Chinois ou Indiens (pas tous) se traduit par l'adoption des mêmes pratiques polluantes que les Européens et les Américains.

On pourrait schématiser ainsi le discours de l'ancien président: avant de passer du 4x4 diesel à la petite voiture propre, avant de renoncer à faire le tour de la planète en avion tous les deux ans, avant de réduire sa ration de viande ou de s'interdire les cerises à Noël, attendons que les pauvres du tiers monde réduisent leur population, puisque ce sont eux qui par leur trop grand nombre pèseraient sur la biosphère (***).

Et de façon subreptice, il sous-entend que ce sont les pays pauvres qui, avec leur démographie galopante, alimentent le flux des migrants. Une version proprement malthusienne de l'écologie dans un air du temps xénophobe.

De tels propos sont non seulement insidieux, mais ils sont injustes, faux et scandaleux.

Dans la mesure où c'est dans les pays du tiers monde qu'elle se pose, la question démographique n'est pas directement l'affaire des habitants du monde riche, mais ils ne peuvent pour autant se défausser entièrement de leur responsabilité. Parmi les solutions à l'inquiétude démographique, les plus reconnues supposent l'amélioration du niveau de vie des populations et les progrès de l'éducation, notamment celle des femmes (****). La communauté internationale (si ce mot a vraiment un sens), peut déjà par différents canaux, travailler à la promotion de ces moyens.

Et les pays riches ont un rôle de premier plan à jouer dans ce domaine, notamment pour promouvoir des relations économiques équitables et des aides aux politiques de santé et d'éducation. Du reste, dans les pays dits "émergents", avec l'amélioration du niveau de vie, les taux de fécondité redeviennent raisonnables (ce que les démographes appellent la transition démographique). Du côté des pays riches, il n'y a pas de meilleur moyen de favoriser la transition démographique des pays pauvres que d'agir pour éviter que la logique actuelle de l'économie internationale ne pousse à l'extraction forcenée  des matières premières et à l'exploitation éhontée de la main d'oeuvre.

Mais par dessus tout, ce que nous pouvons faire ici en Europe et dans les pays riches, et que nous devons faire, c'est de réformer le modèle technique et économique que nous proposons de façon à ce qu'il soit viable du point de vue environnemental. Ce faisant, les pays développés, et notamment l'Europe, montreraient qu'un certain confort de vie de hommes est compatible avec la bonne santé de la biosphère.

Il nous faut donc apprendre à constituer notre prospérité non pas en exploitant sans réserve les ressources du (pas si) vaste monde, en gaspillant l'énergie, en rejetant sans souci pollutions et gaz à effet de serre. C'est techniquement possible, nous en avons les moyens en termes de savoir, de possibilités d'investissement, de capacité à produire. Si nous tardons à le faire, c'est beaucoup à cause d'une inertie dans le monde des dirigeants, qui sont pour la plupart formatés à une pensée politico-économique aveugle aux enjeux écologiques, et par ailleurs trop effrayés à l'idée de proposer à la population le programme pourtant enthousiasmant de la reconversion à un futur durable.

Pour résumer, pour nous, pays riches, le défi démographique n'est pas notre priorité. C'est plutôt celle des pays "du sud", ce qui n'exclut nullement une aide de notre part. Par contre, notre véritable priorité est le défi de la conversion écologique, et au lieu de chercher des faux fuyants, nous devrions travailler pour faire entrer dans les moeurs le moins lentement possible cette véritable et nécessaire révolution dans la civilisation occidentale.

(*) Rappelons que ce président est celui de qui Nicolas Hulot avait obtenu le Grenelle de l'environnement.(retour)
(**) On dit couramment qu'il faudrait 3 à 4 planètes pour supporte une humanité vivant comme les occidentaux, alors que les habitants du tiers monde ont une empreinte individuelle 5 à dix fois plus faible.(retour)
(***) C'est sur cette logique qu'avait buté le sommet de Copenhague. Cette justice distordue est aussi à l'oeuvre dans le domaine budgétaire et fiscal: il serait plus efficace de trouver des économies du côté des moins riches qui sont nombreux que du côté des privilégiés. Une augmentation de TVA ou une réduction des intérêts du livret A rapporterait plus qu'une surtaxation des très hauts revenus ou des grandes fortunes. (retour)
(****) Si la Chine a traité la question démographique avec une redoutable efficacité par une politique autoritaire, les autres pays émergents ne manquent pas de faire d'importants efforts. La plupart des démographes sont optimistes sur les résultats, sachant que ces questions fortement liées aux cultures locales supposent une certaine progressivité pour être bien traitées. (retour)

36. Impressions de lecture: philosophie, connaissance et pratiques

début septembre 2016
L'été est propice aux lectures longues, mais malgré les titres et les quatrièmes de couverture prometteurs, j'en ai retiré une impression pour le moins mitigée. Je m'attarderai ici sur l'insatisfaction, pour ne pas dire l'agacement qu'ont provoqué chez moi certains "auteurs philosophes", à qui je dois reconnaître le mérite d'interroger la pertinence de nos modes de vies contemporains, nos valeurs, notre rapport à la nature et au monde vivant (questionnement qui relève de la philosophie), mais qui donnent de leur sujet un traitement pour moi trop souvent décevant (*).

A distance salutaire de la frénésie technico-économique, mais assez souvent réticents vis-à-vis des sciences, les cercles philosophiques baignent aussi dans une culture qui aujourd'hui tourne à vide (du moins à mes yeux). Lucides lorsqu'ils regardent avec distance, les philosophes posent souvent les bonnes questions. Ensuite, pour cerner leur problème ils retracent l'histoire des idées, parfois de façon ciblée et condensée, mais plus souvent sur un  mode trop exhaustif et laborieux. Dans leur volonté de "remonter aux fondamentaux", ils se perdent trop facilement dans l'étalage fastidieux de leur vaste culture philosophique et dans des arguties absconses autant que dépassées.

Les interrogations que suscite le monde contemporain sont souvent nouvelles, et si les auteurs canoniques les ont abordées, ce n'est en général que de façon très spéculative, avec un corpus de connaissances et des préjugés qui étaient ceux de leur époque. Cet éclairage rétrospectif permet certes parfois de déceler quelques précurseurs ou de saisir la source d'un mode pensée révélateur, mais la plupart du temps, il ne contribue que très vaguement aux débats d'aujourd'hui.

Croyant gagner en généralité, les auteurs philosophes manipulent trop volontiers un jargon dépassé et vidé de son sens par le développement des connaissances. Ou bien encore, ils accumulent des citations érudites et prestigieuses, mais qui ne valent pas preuve. Pas toujours à l'aise avec la culture scientifique ou technique, soucieux en affichant leurs nombreuses lectures de montrer leur qualité de philosophe, ils écrivent surtout pour commenter d'autres auteurs de philosophie, classiques incontournables ou références en vogue, dont la pertinence sur les questions contemporaines est souvent problématique. Les raisonnements sont peu rigoureux, les analogies parfois élégantes mais douteuses quant au fond, ils dévoient le vocabulaire savant et invoquent des concepts ou des catégories à la définition fluctuante, souvent très abstraite. A vouloir être trop général, ou même universel, le discours en devient vide de sens précis.

Un exemple particulièrement pénible de ce travers consiste pour ces auteurs, sous le prétexte de revenir au fondamental, à explorer leur questionnement sous l'angle de la phénoménologie. La phénoménologie, qui se refuse aux méthodes par décomposition ou séparation, manipule des concepts on ne peut plus vagues comme "l'être", "l'étant", l'être-là", "la chose en soi", et explique avec constance que les autres modes de connaissance ont pour premier défaut de négliger ces aspects essentiels. J'oserai le dire, cette discipline, si c'en est une, confine pour moi à l'escroquerie intellectuelle, notamment du fait d'une stratégie par laquelle Husserl, son fondateur, pensait s'autoriser à discourir sur les choses sans avoir à tenir compte des connaissances accumulées par les sciences (connaissances certes imparfaites, mais relativement objectives et bien souvent consistantes). Il est important de critiquer les sciences et de ne pas leur laisser le monopole des certitudes et des jugements, mais plutôt que de dénier toute pertinence aux connaissances qu'elles ont produites, il est bien plus judicieux d'examiner leur histoire, leur ancrage et leur rôle dans la société, d'analyser leurs difficultés et leurs points aveugles, ou de souligner la démesure de leurs ambitions.

Si la philosophie pour rester générale préfère raisonner sur des concepts mal délimités, la science est précautionneuse et rigoureuse dans la construction de ses concepts fondamentaux (**). Au fur et à mesure, les scientifiques ont fait le tri dans leurs notions fondamentales, les ont consolidées, améliorées ou affinées. C'est là un point très important: en essayant d'être objective, la science permet aux savants de partager leur savoir et de tenir des raisonnements valides: observations méthodiques, mesures, recherche de causalités ou lois mathématiques. Les sciences décrivent donc le monde avec rigueur, mais de façon assez partielle, en se réduisant à l'observable et au mesurable. En revanche, dans le domaine limité de son application, la connaissance établie par la communauté des savants prend un caractère de vérité objective. En fin de compte dans l'ensemble, malgré ses lacunes reconnues, l'édifice construit méthodiquement par la science gagne peu à peu en solidité. C'est cette rigueur méthodique et ses succès dans la description des choses qui ont fait l'autorité de la science.

Notre tradition philosophique (***) a cherché son autorité ailleurs, et se coupant de l'approche scientifique du monde, s'est attachée aux domaines que la science n'arrivait pas à traiter de façon convaincante (éthique, harmonie des sociétés, bonheur, beauté, etc...), ou a cherché à contester la science en travaillant sur les doutes et les lacunes. Mais sur les questions touchant à l'humain, la concurrence croissante du savoir scientifique (sciences de l'homme, sciences cognitives, ....) a poussé les philosophes à se légitimer en développant un discours ancré dans l'érudition des anciens, et dans le même temps hautement spéculatif, plus impatient, parfois élégant, mais surtout moins méthodique. Ce discours joue volontiers sur les sens multiples et les emplois différents d'un même mot, sur des formulations habiles autant que générales et abstraites (pour ne pas dire absconses). Souligner des proximités de vocabulaire peut parfois être judicieux, mais trop souvent le discours tourne à une glose confuse qui mélange des concepts issus de systèmes de pensée étrangers les uns aux autres. L'étymologie des mots, leur histoire et leur place dans l'histoire des idées sont intéressantes à rappeler, mais invoquer (pour les confondre subrepticement) les emplois divergents d'un même mot par des auteurs de différentes époques, de différentes disciplines, et broder autour de tout çà pour en extraire des vérités supposées profondes est à mon sens un grand manque de rigueur. D'ailleurs, les fluctuations de vocabulaire sont telles que les auteurs commencent souvent par donner leur définition personnelle des concepts qu'ils reprennent de leurs prédécesseurs avant de les distordre et de les mettre au service de leur propos. Si les phrases sont construites, leur sens réel finit par être une auberge espagnole, car chaque lecteur comprend différemment les mots qui en forment la charpente. Le sommet est atteint avec le vocabulaire hérité de la métaphysique, qu'on ferait bien à mon sens de laisser au musée. Ce n'est pas que le devenir du monde et celui de l'humanité ne pose pas de questions proprement métaphysiques, mais la métaphysique héritée de la tradition philosophique occidentale est trop influencée par des conceptions religieuses dépassées pour être aujourd'hui d'un grand secours. 

Un des problèmes récurrents de cette tradition philosophique est non seulement de continuer, par déférence envers les pères fondateurs, à vouloir maintenir la réflexion sur des concepts anciens (ce qui en soi est acceptable s'ils n'ont pas été déligitimés), mais surtout de s'octroyer par principe une place hiérarchiquement supérieure à la vison cliniquement observatrice proposée par la science. Par son ambition de généralité, la philosophie serait supérieure à la science imparfaite, inachevée et matérialiste. La philosophie pourrait ainsi légitimement spéculer sur l'incomplétude des sciences, et ce qui est pire, discourir sans avoir à tenir compte des connaissances qui ont été fermement établies. On en arrive trop souvent à des élucubrations mal fondées, qui ne vont pas au delà des interrogations (ce qu'on peut admettre à la rigueur), ou qui proposent des réponses dont le seul crédit tiendrait à la justesse d'intuition spéculative de leur auteur.

Comme le disait Russell, une bonne partie des questions philosophiques est appelée à se voir substituée par une question scientifique en bonne voie de résolution. Quelques décennies plus tard, on peut dire qu'il ne s'était pas trompé. Une bonne partie des questions, mais pas toutes. Certaines, parmi les plus importantes pour les individus et les sociétés humaines ne sont pas des problèmes susceptibles d'être traités par la science, ou d'y trouver des réponses dont la finesse soit réellement en rapport avec le questionnement. Que les philosophes s'en saisissent, mais alors qu'ils partent des certitudes de notre époque, et emploient des arguments dénués d'ésotérisme et susceptibles de toucher plus que les seuls initiés.

Si tous les philosophes se considèrent comme des penseurs, et s'ils considèrent en général les autres philosophes comme des penseurs, combien d'entre eux reconnaissent-ils cette qualité à des scientifiques, à des historiens, et notamment à ceux qui, sortant du cadre strict de leurs laboratoires, ont cherché à pousser leur réflexion plus loin à partir des connaissances qu'ils avaient acquises? Si Galilée, Newton, Einstein ou Gödel sont souvent cités, Darwin, Heisenberg, Claude Lévy-Strauss ou Jacques Monod quelquefois, en revanche Ernst Mach, Poincaré, J.P. Changeux, Stephen Jay Gould, Axel Kahn, Stanislas Dehaene, Francis Hallé, Jared Diamond, Frans De Waal, Pascal Picq, Emmanuel Leroy-Ladurie, Georges Vigarello, Edgar Morin, ou même Pierre Rabhi ne semblent pas appartenir au corpus d'étude de la philosophie. On en reste à ressasser Platon, Aristote, Montaigne, Descartes, Spinoza, Pascal, Rousseau, Kant, Hegel, Nietsche, Husserl, Heidegger, Sartre, Deleuze, Derrida, etc... (j'oublie Hume, Hobbes, Leibniz, Locke, Diderot, Marx, et plein d'autres).

Pour la tradition philosophique, on est un penseur et un philosophe parce qu'on montre qu'on a lu les auteurs canoniques et qu'on donne à entendre qu'on les a compris. Celui qui prétend réfléchir et faire partager ses réflexions sur l'homme, la planète, la vie, la société, l'éthique, la politique à partir de connaissances scientifiques et d'observations factuelles sans montrer patte blanche court d'avance le risque d'être disqualifié.

Et pourtant, alors que la discipline philosophique, dans sa tentative de renouvellement, peine à apporter aux bonnes questions qu'elle pose des réponses convaincantes (c'est-à-dire partageables par le plus grand nombre, s'appuyant sur des connaissances établies plutôt que sur l'autorité supposée d'un auteur de référence), des historiens, des scientifiques, des praticiens, produisent une réflexion bien plus pertinente. L'histoire des idées, l'histoire de la connaissance, l'histoire des techniques, l'histoire des moeurs, l'histoire de la biosphère de la vie et des débuts de l'humanité, la réflexion sur les acquis des sciences ou la responsabilité des chercheurs, sur le sens des pratiques techniques, culturelles ou sociales (****), apportent sur les inquiétudes contemporaines un éclairage bien plus enrichissant.


(*) Un livre d'Olivier Rey sur le rôle de la science dans l'absurdité contemporaine, un essai de  Tristan Garcia  sur la vie intense, un livre de Florence Burgat sur la condition animale, mais mon propos concerne aussi des lectures antérieures sur d'autres sujets. (retour)
(**) Rappelons que pour Gilles Deleuze la philosophie consiste à créer des concepts. Certains concepts des sciences sont tirés de ceux de la philosophie (d'autant plus que la science est à l'origine une émanation de la philosophie), mais d'autres sont des créations propres. Une partie des concepts manipulés par la philosophie sont réputés non pertinents en science, même s'ils continuent d'exister dans le vocabulaire et la culture. Certains concepts de science ont du reste aussi perdu leur pertinence du fait de l'avancée des connaissances. Créer des concepts est une chose, tirer quelque chose de consistant de leur manipulation en est une autre. (retour)
(***) Plus précisément celle qui domine encore aujourd'hui en France, à caractère volontiers littéraire et fortement imprégnée par l'idéalisme allemand. Il y a heureusement d'autres branches de la philosophie, comme la filière anglo-saxonne héritière de Russell, ou encore les traditions d'Orient et d'Extrême-Orient, mais elles sont assez mal représentées dans les publications en français. (retour)
(****) Dans cette catégorie j'ai lu avec plaisir et profit un essai sur l'excrément du vétérinaire David Waltner Toews, une histoire de la propreté de Georges Vigarello, le parcours de Philippe d'Escola chez le Jivaros Achuar, un essai du mécanicien-philosophe Matthew Crawford, et le questionnement sur l'animal domestique de Jocelyne Porcher. (retour)

  35. A propos du "Brexit"

fin juin 2016
La Grande Bretagne est en Europe un pays assez particulier:

Insulaire et assez à l'écart, elle a depuis très longtemps constitué sa puissance par ses relations maritimes, commerciales et coloniales avec l'extérieur. Même au XIXe siècle, lorsqu'elle était pionnière dans la révolution industrielle, elle était aussi la première puissance coloniale du monde (il y avait du reste un lien entre colonialisme et industrie). Sa puissance commerciale et son poids diplomatique ont été déterminants dans la façon dont s'est configuré le monde.

Dans le cours du XXeme siècle, elle a passé le relais de la puissance et de la promotion du libéralisme économique à son émanation américaine des Etats-Unis, et perdant de l'influence dans son empire, elle s'est en partie recentrée sur son voisinage européen.

De culture libérale et donc opportuniste, les élites britanniques ont délibérément abandonné l'économie locale (industrie lourde et agriculture) aux vents défavorables de la mondialisation et fait le choix de l'industrie financière en essayant de jouer au mieux de la position ambigüe du Royaume-Uni, à la fois un peu dedans et un peu dehors de l'Union Européenne (*). Issues du parti conservateur mais aussi du New Labour (Tony Blair a été pionnier dans l'émergence de ce qu'on appelle social-libéralisme ou la troisième gauche), l'élite britannique a cherché pendant de longues années à configurer l'Union Européenne comme un simple marché ouvert, en freinant (au nom de sa souveraineté) toute tentative d'homogénéiser les politiques fiscales, sociales et environnementales qui auraient pu et dû constituer le modèle européen. Pour les dirigeants britanniques, l'Union Européenne devait par exemple renoncer à soutenir son agriculture ou à préserver le niveau élevé des compensations sociales, et se contenter de mécanismes de marché pour régler les problèmes d'environnement et de climat.

La prospérité économique apparente (**) de la Grande Bretagne doit beaucoup au pompage de l'économie internationale par la finance de la City (et ses paradis fiscaux satellites). L'argent de la finance miroite en surface, ses chiffres astronomiques permettent aux élites de chanter les louanges du modèle britannique, il fait aussi monter les prix de l'immobilier (***), et relâche au passage quelques miettes qui attirent les gagne-petit du monde entier.

Depuis quelques années, l'industrie financière trébuche (ou bute) sur les limites de l'exploitation abusive de l'économie réelle, qui est elle même limitée par l'épuisement de la biosphère. L'argent ruisselle moins et les classes populaires sous pression accrue depuis la casse de l'état providence s'impatientent et perdent confiance dans leurs élus. Ceux-ci représentent d'ailleurs très mal les citoyens, car le système britannique d'élections à la majorité simple est trusté par les élites et de ce fait extrêmement injuste. Le mécontentement et le populisme (****) montent, et lorsqu'un premier ministre qui se croit habile propose un référendum, celui-ci débouche sur le Brexit. Ce vote probablement moins xénophobe qu'on ne le dit un peu partout, est surtout un vote de défiance envers les élites, avec aussi des nuances de regret de la grandeur passée, et l'envie d'une Europe plus attentive aux petites gens.

Du point de vue de la cohésion de l'Europe, le Brexit pourrait être une clarification, la constatation que la greffe britannique sur l'Europe n'avait pas pris, mais on aboutit à un résultat paradoxal à plusieurs titres:

Coupée de l'Union Européenne, la Grande Bretagne (ou plus précisément ses dirigeants) pourra donner libre cours à son libéralisme, ce qui risque de retomber cruellement sur les petites gens qui ont voté le Brexit. Le pays est fragilisé à l'extrême, fortement divisé entre élites et classes populaires (les cartes du vote sont assez parlantes). Ce fait est loin d'être nouveau mais le paradoxe tient au fait que c'est le peuple qui demande à sortir de l'Union Européenne, mais que c'est lui qui a élu les dirigeants qui à Bruxelles ont rendu l'Europe si indifférente à leur sort. Ce sont ces dirigeants qui ont valorisé la pression concurrentielle sur les peuples, et les règlements tatillons pour uniformiser l'espace de liberté des marchés.

Le Royaume-Uni apparaît maintenant territorialement divisé, l'Ecosse et l'Irlande du Nord ayant eu un vote opposé à celui de l'Angleterre profonde. Les poussées séparatistes vont se ranimer et peut-être aboutir, avec l'entrée de l'Ecosse dans l'Union Européenne et une nouvelle configuration pour l'Irlande. D'une certaine façon on voit ici comment le choix par les élites politiques de droite puis celles de gauche d'une économie financière et libérale sans frein a dangereusement fissuré, sinon détruit une société et une nation.

Libérée des exigences britanniques, l'Union Européenne pourrait de son côté avoir une occasion de se reconstruire sur un consensus politique et fiscal capable de promouvoir le modèle techniquement avancé, socialement apaisé et écologiquement responsable qui est une de ses spécificités. Son poids, son fonds de prospérité, et l'importance de son marché intérieur devraient l'aider à atténuer la pression de la mondialisation marchande, à y résister et même à l'infléchir. Mais encore faut-il que face à la surprise du Brexit, les dirigeants européens (parmi lesquels de fervents défenseurs de l'Europe-marché) parviennent à réfléchir avec hauteur de vue et lucidité. Peut-on espérer, dans la confusion des alertes électorales apparemment contradictoires (Syriza, Podemos, Cinque Stelle, Front National, FPÖ, etc... et surtout abstention massive), qu'ils sachent discerner l'envie d'une Europe dont l'harmonie ne procèderait pas de la prétendue vertu des marchés mondiaux et de la concurrence exacerbée, mais d'une régulation intelligente et responsable, l'envie d'une Europe en paix avec elle-même, oeuvrant pour la paix dans le monde et en paix avec la biosphère ?

(*) Ce terme d'industrie financière est étonnant: il désigne une activité de production, alors que la valeur créée par la finance est fortement virtuelle (spéculation, conseils fiscaux, astuces de marchés et de placements) On rappellera aussi qu'à d'autres époques, la Grande Bretagne s'était ouverte aux importations massives ou convertie au machinisme, sacrifiant sans états d'âme sa production locale, partant de l'idée que les bénéfices de la prospérité marchande ou les opportunités coloniales seraient un dérivatif à la misère des paysans ou des artisans déstabilisés par la concurrence lointaine ou les machines. (retour)

(**) On entend des commentateurs dans les milieux économiques prédire maintenant un éclatement de "la bulle de la richesse" à Londres et dans d'autres villes. (retour)

(***) Ce qui rend le logement dans les grandes villes exorbitant pour les classes moyennes ou populaires, mais fait aussi le bonheur des petits propriétaires lorsqu'ils vendent leur maison pour s'exiler au soleil au moment de leur retraite. (retour)

(****) J'ai consacré il y a deux ans un billet à la question des populismes en Europe (retour)


 34. Le bonneteau, ou l'habileté dévoyée

début juin 2016
L'affaire récente des Panama Papers, comme auparavant l'affaire Lux-Leaks ou d'autres similaires mettent en évidence comment la multiplication des transactions financières et des intermédiaires permet à certains nantis de soustraire leurs avoirs à l'impôt. Avec beaucoup d'à propos, par certains commentateurs ont parlé de ces manoeuvres comme d'un bonneteau fiscal.

On connaît le bonneteau, tour de passe-passe (de cache-cache) où un manipulateur de rue habile fait parier des passants sur la position d'une carte parmi trois, montrées, puis déplacées en position retournée. Il en existe aussi une version avec trois gobelets retournés dissimulant un objet (*). Appâté par quelques premiers gains volontairement concédés, le badaud devient vite un pigeon à plumer, induit en erreur par ce que l'illusionniste lui laisse volontairement voir (la carte qui est en dessous, ce que recouvre un des gobelets, etc..) et souvent poussé à la surenchère par d'autres passants, qui sont en réalité des comparses du manipulateur faisant aussi le guet et prêts à lui porter renfort en cas de contestation trop vive.

bonneteau

Le bonneteau est bien sûr une arnaque: l'opérateur sait ce qu'il fait et peut tromper les observateurs par sa rapidité et son habileté. le passant naïf qui parie est un pigeon un peu consentant, et pour les spectateurs qui ne jouent pas, ce spectacle à la moralité douteuse est divertissant.

Escroquerie véritable mais modeste, le bonneteau est interdit par la loi, mais sitôt que la police montre son nez, les protagonistes se dispersent instantanément, sans traces tant l'installation est légère.

Pour en revenir à la fuite des capitaux vers les paradis fiscaux révélée par les récentes affaires, cette évasion relève bien de la logique du bonneteau, mais cette fois-ci à une toute autre échelle et pour des gains autrement plus substantiels (**): la rapidité des échanges bancaires, la légèreté des procédures, la dissimulation calculée, sont essentielles à ces mécaniques qui permettent de faire passer subrepticement l'argent détourné d'un compte à l'autre hors de portée du fisc.  Avec la complicité de juristes véreux et la couverture complaisante des états locaux, des conseillers financiers sans scrupules, rompus aux jeux de masques des sociétés écrans et au brouillage des pistes par les transactions détournées, organisent ce bonneteau fiscal dont les états (et leurs citoyens-contribuables) sont les pigeons, d'autant plus faciles à plumer qu'ils semblent assez tolérants à tous ces petits jeux.

La rapidité et l'opacité des mouvements d'argent qui sont essentiels dans ce domaine, de même que l'absence de sanctions contre les états receleurs (***) ont été démultipliées il y a une trentaine d'années par les effets conjoints de l'informatisation et de la libéralisation des transferts de capitaux. La complexité du monde d'aujourd'hui, notamment en matière de commerce international et d'argent, fait de nous des pigeons consentants malgré nous, ou plutôt par la complaisance de nos gouvernants. Et dans le même temps, là où on sait pouvoir profiter de ce jeu, des armées d'avocats, d'inventeurs d'algorithmes et de systèmes cryptés affûtent le jeu et redoublent d'influence pour s'opposer à la mise en place de restrictions sérieuses.
A défaut de l'interdire effectivement, les états disent parfois vouloir moraliser ce bonneteau fiscal, ce qui semble bien illusoire, et les législateurs faussement naïfs qui prétendent remédier aux arnaques de la finance sans s'attaquer de front aux paradis fiscaux sont en réalité assez complaisants. La lenteur et la faiblesse de leur action contre l'escroquerie ne peut manquer d'entretenir le soupçon. Exiger la transparence des opérateurs en matière financière, freiner la rapidité des transactions en les taxant, dénoncer tous les paradis fiscaux et prendre contre eux de vraies sanctions, permettrait de réduire le bonneteau fiscal.

transparence

C'est ce que préconisent les connaisseurs du problème, mais de telles mesures s'opposent frontalement au dogme dominant du libre échange salvateur, et en mettant en avant les bienfaits supposés incontestables du libre échange, on nous oblige à accepter la fatalité de l'évasion fiscale. On nous explique ensuite que pour l'éviter, le mieux serait encore de réduire les impôts (surtout ceux des riches) et donc de mettre l'état à la diète.

De façon générale, le libre échange poussé à son maximum multiplie rapidement les possibilités de triche: on triche aussi sur la provenance des marchandises, sur ses conditions de production, sur les procédés douteux pas encore interdits, quitte à changer ou à mettre la clé sous la porte en partant avec le magot quand le régulateur s'en prend enfin aux manoeuvres trop malhonnêtes.

Ces malhonnêtetés ne sont pas réservées aux faiseurs d'affaires économiques. On peut ainsi débusquer entre autres ce qu'on peut appeler du bonneteau politique et du bonneteau idéologique (****).

Dans l'action politique, l'habileté passe par les discours à double sens (d'où le rôle crucial des communicants), et par les diverses manières d'agir sans se soucier des promesses qu'on a pu faire pour se faire élire. Les politiciens chevronnés savent comment retarder des réformes, faire croire qu'elles sont en cours, les reporter sur une réforme ultérieure, etc... Mais aussi ils savent comment faire passer subrepticement dans la rédaction habile d'un article de loi, dans un amendement surprise ou dans un "cavalier législatif" des dispositions contestables en comptant sur l'inattention des députés pour minimiser les débats. Etre discret sur un sujet, en parler à mots couverts, détourner l'attention sur d'autres problèmes pendant qu'on agit en catimini, choisir pour cela la période des vacances, ce sont des procédés bien rodés qu'il n'est pas toujours facile de déjouer (*****).
Au bout du compte, lorsque en France, la gauche "de gouvernement", élue sur un programme relativement social, trahit ses promesses et entreprend (probablement sous l'influence conjointe de lobbys d'argent et d'institutions européennes) des réformes franchement libérales, lorsque tous les commentateurs continuent à la désigner comme "la gauche", on peut dire qu'un vaste bonneteau idéologique s'est produit dans le monde politico-médiatique. Il y a quelques décennies, être de gauche, c'était favoriser l'égalité par des mesures sociales en faveur des plus démunis, défendre les retraites et la réduction du temps de travail, et aujourd'hui, on ne sait plus très bien ce que cela recouvre.

Le procédé du bonneteau peut aussi s'appliquer au domaine des idées. Associer subrepticement certains concepts, certains termes, certaines idées, certains auteurs, les utiliser de façon biaisée, permet de faire dévier le débat sans qu'on y prenne grade. Il y a des auteurs, philosophes, essayistes ou journalistes qui ne se privent pas de le faire, virtuoses du glissement de sens, jouant des amalgames, des associations infamantes, comme par exemple l'antisémitisme ou même le nazisme. On abuse des étiquettes classant des auteurs ou des idées dans les catégories morales à la définition très fluctuante (******),  Certaines idées peuvent ainsi être mises à l'index sans examen critique sur le fond, au prétexte que des infréquentables notoires se les seraient appropriées.
Pour prendre un exemple actuel de ces associations complexes et délicates à maîtriser, je citerai la façon dont des valeurs comme la laïcité (c'est-à-dire la neutralité vis à vis de la religion) ou le féminisme (à savoir la défense de l'égalité des hommes et des femmes) sont invoquées à propos des musulmans (en général, ou plus souvent des fondamentalistes). Chez certains débateurs, laïcité et féminisme sont les masques du racisme ou du mépris de classe, chez d'autres au contraire ce soupçon n'a pas lieu d'être. Comment alors faire correctement la part des choses ?
Il faut comprendre que ces associations rapides, ces jeux d'étiquette débouchent sur une pensée express, qui ne prend pas le temps de l'analyse, de l'examen des arguments, du détail et de la nuance. Elle est omniprésente dans la politique, dans les médias, dans les forums, sur les réseaux sociaux.

Que conclure au sujet de toutes ces habiletés malhonnêtes petites ou grandes? Evidemment que l'habileté est moralement ambiguë, mais c'est si évident qu'on en est guère plus avancé. Par contre, le bonneteau suppose aussi bien souvent des comparses, le bonneteur étant d'autant plus efficace qu'il n'est pas seul. Il suppose aussi des pigeons, badauds complaisants et surtout imprudents. En matière de bonneteau politique ou de bonneteau intellectuel, il faudrait aussi apprendre à se méfier, et dénoncer les connivences, voire les complicités qui amplifient le phénomène, repérer ceux dont les discours trop simples masquent des intentions tordues. Il faut aussi savoir refuser d'être les pigeons, garder son esprit critique, débusquer les substitutions sémantiques, les doubles discours.

Dans ce monde envahi par la communication permanente, il y a beaucoup à faire

bonimenteur

(*) Pour mieux se rendre compte  Wikipédia  ou   youtube (retour)
(**) De nombreux rapports d'organisations internationales ou d'ONG soulignent que le manque à gagner des états dans l'évasion fiscale est du même ordre que ce qu'il faudrait pour résoudre les grands problèmes dont on nous alarme si souvent (résorption de la pauvreté, endettement des états, transition énergétique, etc...) (retour)
(***) Si on imposait des gestes ralentis au manipulateur, ainsi que des cartes découvertes, ou des gobelets transparents, le bonneteau cesserait aussitôt d'être une escroquerie. Et la dénonciation du prestidigitateur malhonnête serait encore le meilleur moyen de ne pas se faire plumer (le bonneteau est d'ailleurs interdit par la loi).(retour)
(****) D'ores et déjà, la première de ces escroqueries politico-idéologique consiste à entretenir en permanence la confusion entre prospérité de l'économie (au sens des économistes) et bonheur des peuples (retour)
(*****) Les négociations pour le moins opaques sur le traité de libre échange transatlantique (TAFTA ou TTIP) sont un cas d'école. (retour)
(******) étiquettes comme par exemple réactionnaire (ou passéiste) opposé à progressiste (ou moderne), irréaliste ou idéaliste opposé à  pragmatique, populiste (ou irresponsable) opposé à élitiste (ou responsable), bien pensant opposé à briseur de tabou. (retour)


  33. Progrès et productivité

début mai 2016
C'est un véritable credo dans les sphères dirigeantes et on nous le rappelle à toute occasion: pour sortir de "la crise", il faut améliorer la compétitivité, augmenter la productivité, et donc redoubler d'efforts dans la course économique globalisée, qu'implicitement on assimile à la marche du Progrès.
Ceux qui osent penser que nos difficultés ne sont pas de cette nature sont des minoritaires, qui ont le plus grand mal à se faire entendre quand ils interrogent sur le contenu du Progrès et sur le sens qu'il faudrait lui donner.

Depuis la fin du Moyen Age (pour le dire sommairement), la civilisation d'Europe occidentale a développé sa science, rendu sa technique plus efficiente, et étendu sa domination à des territoires plus vastes. Elle a ainsi développé une forme de prospérité qu'elle a en quelques siècles propagée comme modèle à la quasi totalité de la planète. Ayant, par leur mode de pensée rationnel acquis une meilleure prise sur les choses, les occidentaux ont pu mettre au service de leurs appétits des armements redoutables, une démographie conquérante, et un esprit de lucre exacerbé. Dans les faits (et derrière la façade hypocritement valorisée des missions évangéliques ou scientifiques), le cynisme marchand a supplanté la charité chrétienne ou l'universalisme humaniste, et c'est au nom de la nouvelle religion mondiale du sacro-saint Progrès (à l'occidentale) que la mise en coupe réglée du monde au service de l'industrie a pu être entreprise.

Or si ce Progrès (scientifique, technique et surtout industriel et commercial) a produit de nombreux et incontestables bienfaits (*), il a aussi produit de considérables dégâts (**). Malheureusement, au nom d'une vision binaire de l'histoire des hommes, on a vite fait de dénoncer comme réactionnaire celui qui s'intéresse un peu trop à la part négative du bilan. Pour beaucoup, il est en effet réactionnaire et surtout illusoire (***) de vouloir réorienter l'évolution technique, alors que très souvent, l'expansion industrielle assimilée au progrès tourne de plus en plus à vide, devient humainement et moralement contestable, s'affranchit de toute prudence et expose le monde des hommes à de graves dangers.

En effet, une bonne partie des problèmes de l'époque contemporaine découle directement de ce qu'on peut désigner comme un excès dans la logique industrielle. Les médias nous alertent sur la surexploitation minière et ses dégâts environnementaux, déplorent les populations marines victimes de la pêche industrielle, dénoncent le traitement industriel du vivant, plantes ou animaux (****). Ils s'inquiètent de l'absurdité du travail parcellisé et mécanisé, des menaces économiques qui pèsent sur les métiers d'artisanat, la petite industrie de qualité ou l'agriculture paysanne, qui sont des refuges pour un travail à dimension humaine et responsable.

La production industrielle en masse croissante exige aussi d'étendre les marchés et induit l'omniprésence d'une propagande publicitaire pour nous conditionner culturellement à la société de consommation (*****).

Ce qui est en cause dans tout cela, c'est ce qu'on appelle le productivisme qui, combiné au consumérisme, vise à maximiser les quantités produites par toutes sorte de moyens, au nom d'un bonheur des peuples pratiquement assimilé à la croissance économique. Le productivisme (promu aussi bien par les sociétés planifiées du bloc communiste que par le capitalisme libéral) est indissociable de la mécanisation (et donc de la rationalisation des processus), d'une forte consommation d'énergie (trop souvent d'origine fossile, donc déstabilisante pour le climat), d'une accélération des échanges commerciaux et d'un assujettissement grandissant des territoires aux logiques des marchés mondiaux. Il passe aussi par des processus réduits à l'utilitaire strict, sans regard pour la gestion des ressources prélevées ou l'accumulation des rejets.

C'est cette conception de l'activité des hommes devenue dominante qui prétend justifier (ou faire accepter avec quelques regrets de pure forme) la course mondiale aux ressources du sous-sol, la dévastation des écosystèmes terrestres et marins à une échelle alarmante pour l'avenir de la biosphère, la transformation plus qu'inquiétante du climat, les déserts écologiques que sont les champs de grande agriculture, l'usage massif et imprudent d'une chimie porteuse de menaces, le traitement des animaux comme de la matière première industrielle, sans compter les risques d'accidents industriels d'ampleur croissante.

On se trouve une fois de plus ramené à la pertinence remarquable de la pensée d'Ivan Illich, qui à partir d'observations sans complaisance, postulait que tout "outil", tout système technique (******) livré à son évolution spontanée, tend après une phase d'optimum, à devenir peu à peu contreproductif. Au delà d'un certain niveau, les nouveaux gains de performance passent par des complexités, des consommations en énergie ou en ressources, des dépendances de l'usager, des aliénations, qui dans la pratique représentent des inconvénients plus grands que l'avantage espéré (ou obtenu). Il appartiendrait alors à la sagesse des hommes de prendre conscience de cette régression et pour s'en tenir au niveau optimal, de résister à la tentation sans fin (et illusoire) du perfectionnement technique.

Aujourd'hui, il est urgent de s'interroger sur ce que seraient les critères pour une "bonne" agriculture, pour un "bon" commerce, ou pour un "bon" système de transports ? Et surtout, comment les sociétés humaines devraient-elles s'organiser pour que leurs activités tendent vers ces optimums sans ensuite trop s'en écarter ?
Le moteur économique dominant, celui du capitalisme financier mondial, a forgé ses certitudes pendant deux siècles de transformation industrielle sans frein et sans considération pour les dégâts sociaux, humains ou environnementaux. Il refuse les constats lucides,  et rejette par principe les limitations qui en devraient en être la conséquence. Efficace pour mettre en place la civilisation industrielle et pour la faire croître, le capitalisme se montre décidément inapte à produire la sagesse collective que son efficacité exigerait. Tant que la gouvernance collective des hommes passera par ce que Naomi Klein appelle "la classe de Davos", il est un peu illusoire d'espérer un virage écologique et humaniste véritable à l'échelle globale.

Chacun à leur manière, les ONG altermondialistes ou défendant la cause climatique, les opposants aux grands projets inutiles, et plus récemment les nouveaux mouvements antispécistes, essaient de faire entendre cette nécessité. 

On objecte souvent à ces critiques du Progrès qu'ils veulent retourner à l'âge de pierre, ou qu'ils sont pétris de contradictions et ne savent pas ce qu'ils veulent. Quand bien même y aurait-il du vrai dans ces objections, il reste que les questions soulevées appellent des réponses à la mesure des problèmes soulevés et des changements radicaux dans le système dominant. Et d'ailleurs, parmi les contestataires, nombreux sont ceux qui expérimentent, proposent et mettent en pratique des solutions, ou des éléments de solutions: techniques écologiques et durables, agriculture respectueuse de la nature, de la biodiversité et des écosystèmes, systèmes commerciaux alternatifs, coopératifs et équitables, systèmes de finances et d'entreprises tournés vers l'intérêt général....
Ce virage dans les faits, et souvent à bas bruit, est largement amorcé. Les solutions concrètes pour un Progrès libéré de l'impératif productiviste émergent ici et là. Toute la question est de savoir si elles pourront amorcer une transition de grande ampleur assez tôt pour amortir des crises qui n'ont que peu à voir avec un manque de productivité.

(*) Amélioration de la qualité de vie pour de vastes populations, progrès de la médecine, progrès de l'éducation, connaissance de la variété des géographies et des civilisations, accumulation d'immenses savoirs scientifiques, entre autres. (retour)
(**) A commencer par les "progrès" dans les techniques de destruction et de mort. (retour)
(***) "On n'arrête pas le Progrès" dit-on couramment, sans qu'on sache si cette remarque est teintée d'admiration ou de regret. (retour)
(****) La logique industrielle appliquée au vivant est particulièrement désastreuse, non seulement pour les animaux d'élevage, mais aussi pour ceux qui font ce travail peu gratifiant fragilisé par les fluctuations des marchés, et bien sûr pour la santé des écosystèmes qu'on voudrait durablement nourriciers. (retour)
(*****) voir un précédent billet sur l'impôt publicitaire. (retour)
(******) les systèmes de transports, le système de santé, mais aussi le système d'enseignement étaient ses exemples les plus frappants, et même provocateurs. Voir notamment La Convivialité.      (retour)

32. Démesure technologique, Fukushima 5 ans

mi-mars 2016
Cinq ans après, le Japon se souvient du tsunami qui a fait plus de 18000 victimes et déclenché la catastrophe nucléaire de Fukushima Daiichi (*). La presse française y consacre aussi des reportages, et on se dit que quelques leçons pourraient en être retenues, notamment en lien avec les difficultés actuelles d'Areva et EDF. Sans chercher à être exhaustif, j'en propose ici quelques unes:

Pour cela il faut d'abord prendre la mesure de ce que les industries nucléaires peuvent produire en cas d'accident. A ce titre, la situation après cinq ans devrait faire réfléchir à l'ampleur des dangers mis en jeu dans ces technologies:

Les matériaux résultant de la fusion des trois réacteurs, appelés coriums sont encore aujourd'hui extrêmement chauds et radioactifs et on ne sait toujours pas comment les manipuler ni quoi en faire. Cinq ans après, la radioactivité dans les unités accidentées peut encore tuer en quelques minutes. Le démantèlement ne sera pas achevé avant encore quarante ans. (Pour ceux qui aimeraient en savoir plus, j'ai mis ici quelques liens vers des articles datant de 2011 à 2015).
Les zones contaminées par les émissions radioactives couvrent des centaines de kilomètres carrés, leur avenir est très largement compromis, tout comme celui des nombreuses populations concernées. Le journal Libération prend l'exemple du village de Naraha, à 16km de la centrale (relativement épargné par le panache radioactif du fait d'une météo favorable), qui est toujours en cours de décontamination, et dont seulement 6% des habitants, pour la plupart âgés, ont décidé d'y revenir, acceptant pour retrouver leur maison de s'exposer en permanence à des radiations du même ordre de grandeur que les limites admises pour les travailleurs du nucléaire.
La plupart des évacués (environ 100000 personnes) ne veulent pas revenir par crainte des radiations pour eux et pour leurs enfants, mais sachant qu'une partie d'entre eux y a été exposée après la catastrophe, on s'attend aussi à voir émerger parmi eux des problèmes de santé dans les années à venir.
Namie_Fukushima
une rue de la ville de Namie à 8km au nord-est de la centrale en 2014       (photo diffusée par Greenpeace)

Et dans tout cela, on ne parle que très peu des conséquences sur les environnements naturels terrestres et marins, qui sont en observation, mais sur lesquels il est un peu tôt pour juger (**).

Les dangers du nucléaire n'ont donc pas d'équivalent et on comprend mal l'obstination de divers décisionnaires français (***) à soutenir contre vents et marées notre filière nucléaire nationale, en difficulté croissante depuis la catastrophe au Japon. Cette attitude relève du déni de réalité et montre leur incapacité à prendre des décisions raisonnables. Ils croient encore que la faible probabilité (supposée) de l'accident majeur justifie d'exposer tout un pays (et une partie de ses voisins) à des dangers vertigineux. Mais si maintenant après Tchernobyl et Fukushima, on peut évaluer l'énormité des conséquences, on en est encore à la querelle de chiffres pour évaluer correctement la probabilité d'un accident majeur dans notre pays. Avec trois accidents majeurs, les statistiques mondiales sur 60 ans de nucléaire industriel devraient être alarmantes pour un pays qui compte sur son sol 58 réacteurs, mais les responsables et défenseurs du secteur leur opposent des calculs théoriques censés évaluer des combinaisons complexes d'aléas techniques. Ces évaluations semblent si optimistes qu'on se demande si les experts qui les font ne se bercent pas d'illusions, histoire de rassurer et de ne pas casser le jouet.

Plus d'un demi siècle de recul sur les industries nucléaires montre aussi que les choix sont arbitrés en dehors de la démocratie et de la transparence. Technocratie en conflit d'intérêt, enjeux militaires et géopolitiques, tout cela conduit à une culture de la décision dans l'entre soi, à la dissimulation, et donc à une forme d'aveuglement dans les cercles dirigeants.

Si sous la pression des lobbys, les autorités japonaises tentent timidement de remettre en marche quelques centrales, aujourd'hui, l'ancien premier ministre japonais, celui qui était en poste au moment de la catastrophe, milite pour la sortie du nucléaire. Il montre aussi que l'arrêt brutal de la production nucléaire n'a pas produit de cataclysme, et que le Japon est loin d'être retourné à la bougie. La production électrique d'origine fossile n'a augmenté que de 10%, les économies (en partie forcées) et d'autres sources renouvelables apportant une contribution importante. (****)

Comme l'avion supersonique Concorde ou quelques autres "merveilles" techniques, le nucléaire doit beaucoup à une fascination pour le gros, le surpuissant et le jamais vu, alors que bien souvent, il serait plus sage de développer de façon très démultipliée des solutions modestes mais réalistes et maîtrisées. On préfère investir dans le chimérique projet ITER des dizaines de milliards (*****) qui seraient probablement mieux dépensés pour développer les énergies propres, et surtout mieux gérer notre consommation et l'adapter aux irrégularités des renouvelables. La plupart du temps, on imagine le progrès comme une course au gigantisme, à la puissance, et on ne le voit que rarement comme la diffusion en grand nombre d'innovations modestes, et pourtant....

Le progrès de l'espérance de vie, c'est surtout celui de l'hygiène et de l'éducation ordinaire. Le progrès du confort lumineux, c'est bien plus l'électricité un peu partout et des lampes  de plus en plus économes que des machines géantes comme on en imaginait au XIXe siècle. Les progrès des nouvelles technologies tiennent peut-être en partie aux gros serveurs et aux machines puissantes, mais ils doivent énormément à la diffusion des réseaux et à la multitude d'appareils chez  les usagers, ou dans leurs poches.

En matière d'énergie, il serait temps enfin d'admettre que des multitudes de solutions astucieuses plutôt que sophistiquées à l'extrême, sont capables de faire autant sinon plus pour nous mettre dans la bonne voie que l'invention hypothétique d'un procédé miracle et surpuissant nécessitant la maîtrise encore illusoire de niveaux d'énergie extrêmes. Il y a plus à attendre des perfectionnements du poêle à bois et d'une meilleure gestion forestière que d'équipements géants au financement et à la mise au point inaccessibles.


(*) rappelons que comme pour les autres accidents majeurs du nucléaire, la défaillance du système de refroidissement (ici à cause du tsunami) conduit à un emballement catastrophique de la réaction de fission. Toutes les centrales nucléaires doivent nous faire craindre les pannes de refroidissement, dont les causes peuvent être différentes. (retour)
(**) les conséquences de la dissémination radioactive dans l'environnement n'apparaissent qu'après un délai important: mutations, pathologies cancéreuses, ... C'est le côté insidieux de ce danger silencieux. Par contre, il est aussi probable, comme on le voit à Tchernobyl, que l'absence des hommes dans ces vastes zones ait aussi des effets paradoxalement "positifs" sur la nature. (retour)
(***) dont notre ministre de l'environnement  ! Voir aussi mon billet d'il y a un an sur  les nucléocrates (retour)
(****)On peut trouver des données sur wikipédia  (retour)
(*****) Sans compter que depuis 2006, le budget estimé a triplé. Cela ressemble à ce qui arrive avec les EPR (retour)


   31. Mauvaise nouvelle, le pétrole baisse

début février 2016
Alors que la plupart des experts prédisaient il y a quelques mois encore la fin du pétrole bon marché, voici qu'une baisse sérieuse a l'air de s'installer. Les Cassandre avaient-ils tort, ou bien la baisse n'est-elle que passagère? que penser de cette conjoncture ?
La baisse actuelle correspond à la combinaison de plusieurs facteurs:
 
•  L'essoufflement de la croissance chinoise fait baisser notablement la demande mondiale en énergie,
•  L'Arabie Saoudite mène une politique de prix bas pour conserver ses parts de marché et tenter d'étouffer le boom des pétroles non conventionnels qui lui font concurrence,
•  Par la même occasion, l'Arabie (probablement sous la pression des occidentaux) en vient à réduire les bénéfices que Daech tire du pétrole, car si Riyad soutenait l'Etat Islamique à son origine, ses exactions l'ont rendu désormais indéfendable.
• Suite à la levée des sanctions internationales, l'abondant pétrole iranien va prochainement arriver sur le marché.

Les conséquences de ces prix bas commencent à avoir des répercussions, qu'on pourra, selon le point de vue, juger plus ou moins heureuses:
• Les investissements baissent pour les pétroles "difficiles" devenus moins rentables à court terme: sables bitumineux, huiles et gaz de schiste, forages offshore en mer profonde.
•  Certains pays producteurs sont en difficulté car ils voient diminuer les revenus de leur pétrole: la Russie, le Brésil, l'Algérie, le Venezuela, mais aussi l'Arabie elle-même qui doit envisager de réduire certains privilèges des saoudiens eux mêmes (comme l'essence à très bas prix).
•  Les investissements dans les énergies renouvelables ou les politiques de sortie des énergies carbonées sont fragilisés.
•  Le prix modéré du carburant libère du pouvoir d'achat pour les consommateurs, notamment ceux dont le budget est serré.
•  Un nombre notable de consommateurs des pays riches reportent à plus tard leurs choix pour un mode de vie moins émetteur de carbone.

Une telle conjoncture n'est pas entièrement nouvelle dans l'histoire du pétrole, comme on peut le voir dans un livre récent de Matthieu Auzanneau (*): à d'autres époques, des pays producteurs soucieux de reconquérir leurs marchés, notamment après des guerres, se sont livrés à des concurrences de prix à la baisse. Ainsi par exemple, en 1998 un peu après la 1ère guerre du Golfe, le prix du baril était tombé à 12 dollars alors qu'il tournait couramment autour de 20 à 25 dollars. Cette baisse n'avait pas duré plus d'un ou deux ans.

En relisant l'histoire à partir des questions liées au pétrole, Matthieu Auzanneau montre à quel point la plupart des historiens du XXe siècle ont méconnu ou sous-estimé les enjeux du pétrole. On peut citer par exemple le rôle décisif qu'a joué l'approvisionnement en pétrole des armées motorisées dans l'issue des conflits mondiaux, en 1917 comme en 1940 (**), ou les multiples ingérences politiques dans des pays producteurs exercées à l'instigation des grandes compagnies, et appuyées par leurs états d'origine. Par ailleurs, le livre montre quelle influence les magnats du pétrole (et notamment les Rockefeller) ont eue dans l'instauration des institutions internationales de la deuxième moitié du XXe siècle et dans l'évolution de la pensée économique dominante (***).
En même temps, il est frappant de voir avec quelle constance les grandes compagnies pétrolières qui sont parmi les fleurons (et aussi les mastodontes) du capitalisme, se sont exonérées des bonnes règles supposées du libéralisme, en constituant des trusts et des cartels, en organisant des ententes, et en suscitant grâce à leurs connivences en haut lieu l'intervention favorable des états.
Ce livre montre aussi combien, quand il s'agit de garnir leur panier de réserves pétrolières, les compagnies et les états des pays gros consommateurs sont capables d'anticipation pour promouvoir une géopolitique favorable aux intérêts pétroliers. Dans le monde du pétrole, on a en réalité très vite compris que les gisements s'épuisaient vite, et qu'il fallait pour renouveler les réserves prospecter au moins une dizaine d'années à l'avance. On a aussi compris que pour conserver leur influence et leur valeur en bourse, il était préférable pour les compagnies de maintenir l'illusion de réserves abondantes, quitte à gonfler quelque peu les chiffres réels des stocks disponibles. Les milieux pétroliers, qui vivent dans la culture du secret autant que dans celle du déni, ont longtemps étouffé toute publication concernant le pic pétrolier au niveau mondial (****).

Malheureusement aussi, lorsque la question du changement climatique a émergé dans le monde scientifique, cette même capacité d'anticipation a aussi été utilisée en toute conscience et en toute mauvaise foi pour brouiller le message du GIEC et faire retarder l'instauration de mesures sérieuses. Par exemple, la Global Climate Coalition (*****) qui regroupait les grands du pétrole et de l'automobile, fut un lobby actif dès 1989 pour discréditer ou ralentir les travaux du GIEC. Cela était devenu tellement voyant qu'il a dû se dissoudre en 2002. Dans un monde idéal et responsable, ces grandes compagnies auraient pourtant pu profiter de leur énorme puissance financière pour en consacrer une part à investir dans la transition énergétique, ne serait-ce que pour ne pas perdre la main.

Pour en revenir au cours actuel du pétrole, on peut penser que la tendance générale de hausse progressive devrait reprendre le dessus avec la diminution géologiquement incontournable du pétrole facile. En effet, depuis longtemps, les nouvelles prospections ne révèlent plus de réserves abondantes comparables à celles du Moyen Orient. Les nouvelles "découvertes" correspondent en général à des circonstances d'exploitation de plus en plus complexes (climats extrêmes, pays lointains, forages en mer profonde, sans compter les sables bitumineux et les huiles de schiste.
Pour le malheur des habitants de la Terre, le pétrole "conventionnel" (c'est-à-dire facile à extraire), dopant numéro un depuis plus d'un siècle des économies dominantes, est non seulement en voie de diminution, mais est surtout assez mal distribué sur le globe. Comble de malchance, ses plus grosses réserves se trouvent dans des régions minées par de potentiels conflits religieux ou impériaux (mer Caspienne, Irak, Iran, péninsule Arabique). C'est à partir de là que s'amorce le cercle vicieux d'une géopolitique que les démocraties qui se pensent vertueuses seraient bien inspirées de ne plus alimenter. Pour cela elles devraient en priorité déployer le maximum d'efforts pour abandonner les énergies fossiles, au grand bénéfice par ailleurs de la stabilité climatique.

Si les gouvernements avaient en tête ces considérations, tout comme les engagements qu'ils ont pris lors de la COP 21,  ils ne laisseraient pas les consommateurs prendre la baisse du carburant comme une aubaine, mais saisiraient cette opportunité conjoncturelle pour augmenter sans trop d'impopularité la taxation du carbone. Cela qui générerait des ressources pour aider à la reconversion et maintiendrait chez les acteurs économiques l'idée que la sortie des énergies fossiles est incontournable. De même que l'augmentation du prix du tabac a contribué à faire baisser le nombre de fumeurs, le carburant cher est un des moyens reconnus pour désintoxiquer nos sociétés accros au pétrole.
Les gouvernants, qui par ailleurs n'hésitent guère à risquer l'impopularité en rognant de plus en plus dans les acquis sociaux des trente glorieuses, en sont encore à penser que l'opinion n'est pas mûre pour accepter de genre de contrainte. Est-ce cohérent ?


(*) Or Noir, la grande histoire du pétrole, par Matthieu Auzanneau, aux éditions La Découverte. Matthieu Auzanneau, journaliste indépendant,  tient depuis longtemps un blog très bien documenté, Oil Man, hébergé par le Monde. (retour)
(**) La défaite de la Turquie à la fin de la guerre de 1914 coupe l'Allemagne de son approvisionnement, tandis que les alliés bénéficient du pétrole américain. Pendant la deuxième guerre mondiale, l'industrie chimique allemande ne parvient pas à satisfaire la demande en carburant des armées du Reich, et l'échec devant Stalingrad coupe à Hitler l'accès au pétrole de la Caspienne. (retour)
(***) John D. Rockefeller junior a été un important soutien à la création de l'ONU, notamment en donnant les terrains de Manhattan pour la construction du siège des Nations Unies. Par ailleurs, la Banque mondiale a eu pour deuxième dirigeant un proche de la famille Rockefeller. Cette famille dont la fortune vient du pétrole (Standard Oil) a eu un rôle déterminant dans l'essor du département d'économie de Chicago et l'influence d'Hayek et Milton Friedmann. On retrouve aussi un Rockefeller (David) à la création du groupe Bilderberg.  (retour)
(****) Le pic pétrolier désigne couramment le pic de Hubbert mondial. Pour une réserve donnée, le pic de Hubbert correspond au moment où la production de cette réserve commence à décliner. On considère alors qu'en gros la moitié de la réserve est épuisée. A l'échelle mondiale et pour le pétrole "conventionnel", des expertises fiables indiquent que ce pic a été atteint aux environs de 2005-2010 .(retour)
(*****)Lien en anglais ici. Voir aussi le livre "Les Marchands de doute", de Naomi Oreskes et Erik Conway aux éditions Le Pommier . (retour)


 30. Année 2016, fraises, malaise, ascèse et catéchèse

début janvier 2016
Tout au long du mois de décembre, j'ai récolté à plusieurs reprises des dizaines de belles framboises bien mûres. Une rose est apparue quelques jours avant Noël et ma tortue s'est réveillée de son hibernation.
Les médias commentent cette exceptionnelle douceur hivernale, et nous apprennent que la station de ski de Sainte Foy Tarentaise (mais ce ne serait pas la seule) cherche à pallier au manque de neige en regarnissant ses pistes avec de la neige transportée par hélicoptère. On souligne le coût de ces quelque quatre vingt allers et retours, on s'inquiète de l'énergie dépensée, on rapporte même le propos d'un vacancier qui juge ça "pas cool pour la nature" mais les journalistes n'en sont toujours pas à expliquer correctement l'inconséquence absurde de ces rejets massifs de gaz à effet de serre qui ne feront qu'alimenter le réchauffement.

Et pourtant, on pouvait croire après la COP 21 que le monde entier avait compris de quoi il retournait. Mais manifestement, la médiatisation de cet événement diplomatique mondial n'a pas encore eu les effets pédagogiques qu'on pouvait espérer.

La question climatique est pourtant un problème qui concerne tous les terriens, on en débat depuis longtemps, et un large public (dont les journalistes) devrait en comprendre les enjeux.
Pour y répondre, il faudrait aussi et surtout que l'humanité soit efficacement structurée au niveau mondial. De ce point de vue, le déroulement de la conférence onusienne de Paris sur le climat permet de voir où on en est.

Pour faire le diagnostic, la communauté scientifique mondiale a su faire preuve d'une coopération remarquablement efficace. Le GIEC a été mis en place en 1988, deux ans après l'analyse décisive des carottes de glace polaire mettant en évidence le lien observable entre gaz à effet de serre et température moyenne de la Terre. La science est d'autant plus coopérative et mondiale que ses enjeux sont ceux du savoir, et que dans les domaines d'obsevation du climat, ils ne sont pas encore trop pollués par les intérêts d'argent et les concurrences industrielles. Ajoutons que les rivalités nationalistes sont aujourd'hui assez modérées dans le monde scientifique. L'unanimité du GIEC tient au fait que ce que dit la science est sans équivoque (car le travail du GIEC est essentiellement de lire et de synthétiser ce que dit la science).

Les experts du GIEC ont le très grand mérite d'avoir posé clairement le problème au décideurs, depuis déjà longtemps, et leur diagnostic ne fait que se confirmer au fil des années. Cela n'allait pas de soi car la question est complexe, que le groupe est multidisciplinaire, et que dans ses décisions importantes (comme notamment l'approbation de ses rapports), il est constitué comme une assemblée de représentants des pays (même si en général ce sont des scientifiques). Il a pourtant formulé ses conclusions à l'unanimité (qui est la règle de fonctionnement onusienne).
Ce que dit le GIEC en a d'autant plus de force.

Pour prendre les rendez-vous, coordonner les travaux, l'ONU assume son rôle de secrétariat (et de logisticien) de l'assemblée des pays (*). C'est l'ONU qui a créé le GIEC, c'est l'ONU qui convoque les conférences (et notamment le Sommet de la Terre de Rio en 1992), c'est l'ONU qui gère le choix du lieu avec l'aide de pays volontaires, donne l'ordre du jour et fournit le cadre réglementaire. Et donc, le mois dernier à Paris, la 21ème Conférence a pu se tenir, après d'importants travaux préparatoires.

Par contre au bout d'une ou deux semaines, les pays représentés par les négociateurs de la COP 21, bien que travaillant à partir d'une première ébauche préparée par le secrétariat, n'étaient parvenus qu'à un maigre squelette d'accord au contenu aussi flou que limité. Partout dans ce texte, des éléments entre crochets, des alternatives, trahissaient la méfiance réciproque des différentes parties: pays riches contre pays pauvres (**), partisans de la régulation contre partisans des solutions de marché, partisans de fixer des limites, des dates, contre partisans des intentions non détaillées, sans délai défini, etc....  Manifestement, le panier de promesses de la COP21 était plus complexe à remplir que celui du téléthon.

En fin de compte, un compromis a fini par émerger, sous la forme un accord mitigé, dont le grand mérite est d'associer pour la première fois la presque totalité des pays. Encore faudra-t-il qu'il soit ratifié par un nombre suffisant.
Si les bonnes intentions sont effectivement affichées, le panier des promesses, dont le contenu a été défini par le GIEC (***), reste pour l'instant plus qu'à moitié vide, et c'est en plus un panier très percé. Les commentateurs polis préfèrent dire que le panier a commencé à se remplir, que rien n'empêche de le garnir plus tard, et qu'il vaut mieux ça qu'un panier totalement vide....

Mais à la lecture du texte, on comprend que certains pays (****), faisant silence sur leurs lourdes responsabilités dans la situation actuelle, ont tout fait pour glisser dans leur contribution des éléments frelatés, pour se ménager des échappatoires, ou pour renvoyer à d'autres le reste des efforts. Ceux qui sont en droit d'attendre des aides compensatoires ne se montrent pas trop confiants dans les promesses d'aide, ou ont même parfois l'air de s'intéresser plus à l'argent de l'aide qu'à la mutation énergétique.

Même si les organisateurs de la négociation peuvent se féliciter de son aboutissement, ces semaines ont bien mis au jour la défiance qui règne, et démontré que pour établir un accord mondial à la hauteur des enjeux, la communauté des pays qui se réunit en la personne de leurs dirigeants n'est à l'évidence pas une communauté, et encore moins une communauté de responsables. Le concert des nations frise la cacophonie et la mécanique de la diplomatie onusienne reste d'une productivité plutôt décevante, face aux enjeux du tournant écologique.

L'humanité représentée par ses dirigeants politiques est encore structurée par les querelles d'influences, les inégalités héritées de l'histoire ou de la géographie. Elle souffre des différences de culture et de mentalités et peine à s'entendre sur des valeurs qui seraient communes, à part peut-être l'argent. Ses débats sont très fortement pollués par les intérêts économiques, pour la défense d'intérêts nationaux ou par connivence avec les grands pouvoirs d'argent. A l'évidence, les pays représentés par leurs dirigeants préfèreraient en majorité sauver les apparences sans trop rien remettre en cause. C'est pourquoi ils ont tendance à assimiler long terme et procrastination. Les dirigeants qui se sont réunis ne sont pas encore (quoi qu'ils proclament) assez pénétrés de l'importance de leur mission à cette COP pour oser dépasser leur fonction de "représentants d'intérêts". Par peur qu'à leur retour chez eux on leur reproche de s'être fait avoir, d'avoir mal négocié le partage des responsabilités et des charges et de s'être trop engagés, ils postulent implicitement que leurs peuples ne sont pas prêts. Mais est-ce bien certain ?

Dans les peuples de chaque pays, on trouve des gens concernés à des degrés divers, des écolos convaincus ou de façade, des inconscients, des préoccupés d'autre chose, parce qu'ils n'ont pas le minimum vital ou parce qu'ils regardent ailleurs, des cyniques du après moi le déluge. Mais dans chaque pays, les proportions peuvent être très variables selon le contexte économique, éducatif, culturel et politique. Par dessus les frontières, grâce à la mondialisation, chacune de ces catégories se structure plus ou moins de façon internationale, que ce soit pour l'écologie, les questions d'éradication de la pauvreté, ou la promotion du capitalisme débridé. Il y a une internationale de l'écologie (assez nébuleuse mais réelle), une internationale du caritatif (mais beaucoup moins de la revendication sociale), des réseaux d'affaires internationaux, une Organisation Mondiale du Commerce, des lobbys internationaux de promotion du libéralisme comme par exemple Davos. Pour avancer sur la question du climat, on ne peut que regretter que l'internationale des industries extractives et du capitalisme débridé ait une influence si prépondérante par rapport à l'internationale sociale ou l'internationale écologiste.

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préparé pour une manif interdite lors de la COP 21

On regrettera aussi que les pays aujourd'hui les plus influents (par leur puissance économique et leur passé historique) soient si fortement marqués par le camp du cynisme. Ce n'est pas un hasard: leur prospérité actuelle vient en grande partie du fait qu'ils ont été des pays de pionniers à l'époque coloniale, ou qu'ils sont riches de l'exploitation d'un sous sol qu'ils n'imaginent pas remettre en cause. Leur mentalité s'est forgée sur l'opportunisme sans scrupules de l'exploitation de territoires "nouveaux". Aimant à croire que leur mérite économique ne doit rien aux prédations de leur passé colonial, ils sont peu enclins à comprendre qu'une civilisation durable repose sur un équilibre précieux entre nature et anthropisation, Regroupés lors de la COP 21 sous le nom d'Umbrella Group, ils ont plus que d'autres contribué à vider l'accord de tout contenu trop précis.

Peut-on espérer que dans ces pays, le vieux fonds de morale individualiste et la longue tradition démocratique, même dévoyée par les puissances d'argent, fassent un jour émerger des culpabilités écologiques chez les décideurs ? Qui sait ? Un tel processus n'est peut-être pas plus improbable que l'avènement tout récent d'une véritable conscience écologique au Vatican. Nombreux sont les écologistes qui reprochaient au christianisme d'avoir par son anthropocentrisme favorisé le mépris de la nature, et qui se réjouissent  aujourd'hui d'accueillir parmi eux le pape François et son encyclique Laudato si'.

Bonne année 2016, avec l'espoir de voir encore s'étendre la conversion aux bonnes valeurs.



(*) Tout au plus peut-on regretter que les pouvoirs de l'ONU ne dépassent guère ce rôle de secrétariat. (retour)
(**) en réalité on distingue pays développés (environ 35 listés par l'ONU) et pays en développement (les autres). Les pays développés sont divers par leur taille et leur histoire, mais les pays en développement sont donc une catégorie encore plus hétérogène puisque les pays de golfe y figurent à côté des BRICS (grands émergents), de l'Amérique du Sud et de l'Afrique des pays les plus pauvres. (retour)
(***) en fait il y a deux (voire trois) modèles. Un panier maximal pour que le réchauffement ne dépasse pas 1,5°C, un plus modeste (mais plus réaliste) visant 2°C. Le troisième modèle consiste à viser encore moins ambitieux (3°C à 4°C) en se disant qu'on sera plus exigeant un peu plus tard. (retour)
(****) Parmi ces "certains pays", on peut montrer du doigt l'Arabie Saoudite,  qui a toujours mis en avant les options les moins engagées, et le Groupe Parapluie (Umbrella Group) qui correspond en gros aux pays développés non européens. (retour)


  29. Expliquer, comprendre, excuser. Prévenir, réprimer, punir

début décembre 2015

Au delà de l'émotion et de la tristesse partagée, pour la plupart des gens, l'horreur des attentats du 13 novembre suscite l'incompréhension. Nous avons tous besoin d'explications, et nous suivons assidûment dans les médias le travail des enquêteurs, policiers ou journalistes, ou les analyses des supposés sachants. Après la découverte de l'identité des auteurs, on apprend au nom de quoi, après quel parcours et avec quels moyens, ces jeunes gens ont assassiné tant d'autres jeunes (et moins jeunes) gens.
Par contre, au sommet de l'Etat, là où on doit réagir vite, on prend des mesures sécuritaires, on fait adopter des lois d'urgence, on envoie des expéditions punitives, et on appuie ces décisions par une communication au discours musclé et manichéen.

C'est ainsi qu'au milieu des innombrables commentaires de toutes provenances, une expression inquiétante se répand à l'adresse de tous ceux, favorables ou non à l'action publique, qui disent aussi chercher à mieux comprendre, par souci notamment d'une meilleure prévention, et qui font état publiquement de leurs interrogations. Cette expression, c'est la "culture de l'excuse" par lequel les tenants du répressif prioritaire cherchent à éluder le préventif, surtout s'il remet en cause le choix assumé de restreindre les dépenses sociales. Observer que les tueurs ont pour une grande part grandi dans certaines banlieues et s'interroger sur le terreau social du djihadisme, ce serait être complaisant, laxiste, angéliste (*). Chercher à comprendre, est-ce être compréhensif ? trop compréhensif ?(**)

En fait, les tueries ont des causes multiples, bien au delà des tueurs, de leur parcours et des idées qu'on leur prête. Et il nous faut aussi constater que ces attentats, loin de se réduire au retour d'une barbarie moyenâgeuse, sont une manifestation particulièrement odieuse de notre modernité, tant pour sa puissance et son efficacité, que pour sa complexité insidieuse:

•  Le fondamentalisme mystico-religieux (***) est certes une régression, mais (même si son intolérance le rend condamnable) il est une réaction à l'égarement moral d'une société de consommation que son prétendu hédonisme rend souvent futile et irresponsable. Il réagit aussi au cynisme et aux injustices de l'argent roi.
•  Cette idéologie se diffuse par les canaux de communication les plus modernes, ce qui lui permet d'atteindre rapidement n'importe où (sauf peut-être en Corée du Nord) tous les esprits susceptibles d'être pervertis.
•  La vulnérabilité des esprits à cette morale perverse est largement corrélée à la réclusion sociale et culturelle, au ressentiment vis-à-vis du racisme larvé, et à la ségrégation spatiale produite par l'urbanisme moderne et les logiques du marché immobilier.
•  L'émergence des foyers terroristes djihadistes au Moyen-Orient s'est produite sur un fond de frustrations économiques et politiques, du fait d'états autoritaires installés par une géopolitique internationale surtout soucieuse d'accès au pétrole. L'argent du pétrole a induit une complaisance avec des régimes douteux, et favorisé le prosélytisme islamiste et le commerce des armes (****)
•  Cette montée de paranoïa a une capacité de nuire démultipliée par les facilités du monde moderne: voyage, transactions d'argent, efficacité des armes modernes, auxquelles on accède trop aisément, à quoi il faut ajouter que l'amplification des médias internationaux fascine un certain public et peut favoriser des vocations suicidaires.

Certes, la pauvreté et l'exclusion sociale ou les perversités d'internet n'expliquent qu'en partie, et ne justifient pas moralement les dérives djihadistes, et tous ces facteurs n'excusent en rien les auteurs d'attentats, mais cela complique singulièrement les leçons qu'on peut tirer de ces drames, en particulier celles qu'on entend dans les discours politiques qui par leur vocabulaire simplificateur diffusent un manichéisme de circonstance en faveur de l'ordre et de l'autorité.

La raison première est probablement de faire barrage aux prévisibles procès en laxisme provenant de l'opposition parlementaire, mais on ne peut s'empêcher de voir aussi qu'à l'approche de la COP 21, c'est un bon prétexte de mettre l'étouffoir sur l'agitation de la société civile de moins en moins confiante dans les responsables politiques pour s'affronter sérieusement aux enjeux du climat (*****). Cette occasion inattendue de se focaliser sur le terrorisme, autorise une fois de plus à remettre les priorités écologiques à plus tard. La morale environnementale, celle qui aux dires de certains saturerait nos oreilles, devra donc s'effacer devant le sursaut républicain et même patriotique. Sauf à se montrer irresponsable, la mouvance écologiste n'a plus qu'à se montrer compréhensive et cesser de se manifester.

Compréhensive envers quoi ou qui ? Envers une société, et en particulier certains de ses acteurs les plus puissants, qui s'obstinent depuis maintenant de bien longues années à perpétuer un mode de vie destructeur pour l'équilibre de la vie sur Terre ?
Il est vrai que les atermoiements en matière d'urgence écologique ont des conséquences plus difficiles à percevoir que pour le terrrorisme. Elles sont progressives, les causalités sont complexes et diffuses, mais les effets n'en sont pas moins considérables, à tel point qu'on reproche souvent aux sonneurs d'alarme leur catastrophisme. Mais pour reprendre l'argument de l'explication-excuse, chercher à comprendre ces atermoiements, et en particulier ceux qui en sont responsables, ne serait-ce pas chercher à les excuser ?

La question de l'excuse relève du domaine de la morale, et puisqu'il ne saurait en réalité y avoir de morale sans libre arbitre, les moins excusables devraient en premier lieu être ceux qui ont le plus de latitude d'action (plus de libre arbitre). C'est pourquoi les pays prospères et stables devraient montrer l'exemple, sans tirer excuse de l'incurie réelle ou supposée des pays défavorisés. C'est pourquoi les puissants et les possédants devraient faire preuve d'une responsabilité accrue à la mesure de leur latitude de choix, d'autant plus que ces choix ont des conséquences plus lourdes que ceux des simples citoyens, dont par ailleurs on invoque si volontiers la responsabilité.
Sont-ils majoritaires, les riches qui choisissent-ils de faire leurs petits déplacements à vélo plutôt qu'en voiture, de se contenter d'une voiture modeste et économe plutôt que d'un gros char, de renoncer aux week-ends de rêve dans les îles lointaines ? La compétition ostentatoire qui règne dans les milieux argentés, si bien décrite par Thorstein Veblen ne dédouane pas les riches pollueurs de leurs  choix égoïstes (******). Et dire qu'en plus, une certaine presse nous les montre en exemple! Et qu'il se trouve encore des commentateurs, pas si rares, pour trouver des excuses à la triche fiscale qui du reste, avec les grands cabinets de conseil en "optimisation", a pignon sur rue.
Sont-ils excusables, ces analystes si compétents qui refusent (ou ne trouvent pas le temps) de s'informer aux bonnes sources pour comprendre sérieusement les enjeux du climat et continuent de prêcher urbi et orbi la religion de la croissance ? Y a-t-il des excuses à l'ostracisme envers les économistes hétérodoxes qui osent contester le dogme du marché salvateur et proposer des buts plus moraux que la seule accumulation financière ?  Ces prêcheurs de la course à la compétitivité sont les relais d'une barbarie économiste (barbarie au sens de Comte-Sponville), qui consiste à confondre abusivement le bien au sens moral ou même éthique avec le bien selon l'orthodoxie économique.
Sont-ils excusables, ces hommes politiques, ces dirigeants de grandes entreprises ou ces éditorialistes qui, avec une connivence forgée par le parallélisme des parcours, placent publiquement leurs espoirs dans les "nouveaux" hydrocarbures, dénigrent et même sabotent les mesures en faveur des énergies renouvelables, et prétendent éradiquer la sous alimentation par une fuite en avant dans le productivisme agro-industriel, ruinant les écosystèmes et réduisant la petite paysannerie à la misère ?

Plus de vingt ans après le sommet de Rio, la complaisance de dirigeants en principe bien informés envers les lobbys du pétrole ou le climato-scepticisme n'est plus excusable, de même que ne sont pas excusables le recul face aux choix décisionnels en faveur du tournant écologique. On traîne toujours, notamment sur la fiscalité écologique (pour ne pas dire on recule) alors qu'on sait que c'est un levier très efficace. Comme cela a été fait sur des questions comme les retraites ou la dette publique, l'impopularité prévisible de telles mesures doit être assumée par des gouvernants dignes de ce nom, et il faut user de pédagogie pour convaincre. Or, à l'opposé de tout cela, notre ministre en charge de l'environnement proclame fièrement rejeter une écologie "punitive".

Et pourquoi dans ce cas punir serait-il inapproprié alors que dans d'autres domaines la même ministre a vanté les vertus pédagogiques des punitions ?


(*) L'angélisme n'est pas que celui qu'on reproche aux bobos droit-de-l'hommistes. Une bonne définition en est donnée par André Comte-Sponville qui voit les sociétés humaines régies par quatre ordres distincts, indépendants mais philosophiquement hiérarchisés (le technico-économique, le légal, le moral, l'éthique). Il définit l'angélisme comme une erreur qui consiste à vouloir annuler un ordre inférieur au nom de l'ordre supérieur, par exemple supprimer le droit en faisant confiance à la moralité de chacun, ou croire que les règles morales seraient rendues inutiles par la généralisation de l'amour universel. (A l'inverse de l'angélisme, la barbarie consiste à soumettre l'ordre supérieur à l'ordre inférieur, comme cela se produit dans la technocratie ou quand il y a une morale d'état). Pour en revenir à l'angélisme, penser que la crise écologique se résoudra par le comportement vertueux de chacun ou la sagesse des marchés sans avoir à cadrer des comportements par la loi ou l'intervention économique est de l'angélisme. (retour)
(**)Un récent article de la revue en ligne Alter-Eco Plus éclaircit cette question de "l'excuse sociologique" (retour)
(***)Les fondamentalismes réactionnaires peuvent être lies à des religions ou des idéologies diverses et pas seulement à l'Islam. Mais même si elles peuvent atteindre un fort pouvoir de nuire, la plupart du temps, elles ne conduisent pas au terrorisme. Les folies meurtrières qu'elles peuvent susciter sont rares. On devrait peut-être s'interroger sur des ressemblances de personnalité ou de parcours entre les tueurs de Paris et ceux de Norvège, des Etats Unis ou d'ailleurs. Si on en croit certains spécialistes de la question, le problème vient plus d'une islamisation de la radicalité que de la radicalisation de l'Islam, et ceux des musulmans qui sont les plus radicaux pour réprouver la modernité occidentale, les salafistes piétistes, seraient plutôt enclins à se replier dans leur monde en récusant la violence, malgré leur intransigeance et leur morale d'un autre âge. (retour)
(****) Aux enjeux pétroliers (voir le blog de Matthieu Auzanneau) s'ajoute la sécheresse de 2007 - 2010 comme un des facteurs déclenchant des "printemps arabes", dont celui de Syrie. (retour)
(*****) J'ai été atterré par la façon dont au soir du 29 novembre, les médias se sont focalisés sur des affrontements de l'après-midi, réduisant d'autant la place qu'ils auraient mieux fait de consacrer au message citoyen envoyé par la chaîne humaine citoyenne et pacifique du boulevard Voltaire. De plus, on a parlé de jeunes en mal de coup de poing avec les CRS, alors que des vidéos comme des témoignages dignes de foi montrent une jeunesse certes décidée à aller contre l'interdiction pour se faire entendre (comment serait-elle insensible à tous ces discours sur l'avenir écologique qui la ciblent) mais qui dans sa quasi unanimité a tout fait pour refuser la violence. C'est clairement la police qui a fermé la place de la République et fait monter la pression à coup d'arrestations arbitraires et de lacrymogènes. Et les forces de l'ordre ne se sont pas gênées elles non plus pour piétiner de leurs rangers sacrilèges les fleurs, objets et bougies déposées au pied du monument. (retour)
(******) Sur ce sujet, on pourra lire le livre éclairant d'Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète (Seuil 2007)  (retour)

28. Le retour du réactionnaire

début novembre 2015
La presse, ces derniers temps, a beaucoup parlé de néo-réacs, autrement dit de "nouveaux réactionnaires" (*). Et comme ces débats intellectuels par médias interposés me paraissent pour le moins brouillés ou tendancieux, je me risque à proposer une tentative de mise en ordre, et peut-être une clé de lecture, quitte à donner un tour plus politique à ce billet.

Pour commencer, le sens des mots: On désigne couramment comme réactionnaire (on dit aussi passéiste) tout opposant au progrès. Progrès avec ou sans majuscule ? (**). En le désignant comme réactionnaire, on considère que celui qui juge négativement l'évolution des choses (ponctuellement ou en général) manifeste une préférence pour un état passé, auquel implicitement il souhaite revenir. C'est un abus de langage, car on peut critiquer le Progrès sans pour autant vouloir un retour en arrière, à l'instar des conservateurs partisans du statu quo, ou des nostalgiques dont les regrets ne se traduisent pas en action. Cet abus simplificateur permet de caricaturer l'adversaire, procédé fréquent dans les débats polémiques. Et depuis longtemps, la question du Progrès est un inépuisable sujet de polémique.

Le préfixe néo ou l'adjectif nouveau suggèrent que la notion de réactionnaire a changé. Mais on peut aussi se demander si cette évolution ne serait pas, pour une bonne part, liée à des changements dans ce qu'on entend (ou devrait entendre) par Progrès. Dit autrement, si les réactionnaires sont nouveaux, c'est que le Progrès d'aujourd'hui (la mondialisation marchande et la débauche énergétique) n'appelle pas les mêmes critiques et ne suscite pas les mêmes réactions que le Progrès d'hier (l'industrialisation, la naissance des états nations et le développement des sciences au début du XIXe siècle). 
Aujourd'hui, les principales critiques de l'évolution contemporaine du monde concernent l'explosion des inégalités économiques, le sur-développement technico-industriel et les effets d'un certain égarement moral, qui sont trois aspects marquants du capitalisme néolibéral mondialisé, lui-même héritier du premier libéralisme. Pour celui qui juge positivement cette évolution et la voit comme un progrès, il devrait donc y avoir plusieurs raisons ou manières d'être réactionnaire, selon que le jugement négatif dénonce les aliénations produites par le monde moderne, s'alarme de l'impact environnemental du mode de vie moderne ou critique la décadence de la culture moderne.

• Ceux qui dénoncent la mondialisation, le virage ultra-libéral des années Reagan-Thatcher, et regrettent le temps joli des trente glorieuses sont le plus souvent des tenants d'une gauche "à l'ancienne", mais le souverainisme ou la nostalgie républicaine existent aussi à droite.

• Ceux qui s'inquiètent des destructions de l'environnement, rejettent la chosification du vivant et déplorent la disparition des campagnes traditionnelles correspondent à une bonne partie des écologistes.

• Ceux qui s'effrayent de l'évolution des moeurs, des transformations de la famille, ou s'offusquent d'une culture contemporaine décadente sont plutôt du côté des ultra religieux, royalistes, nationalistes et autres nostalgiques de l'ordre ancien.

Ces trois façons de s'inquiéter du monde actuel (et même de préférer un certain passé) sont nettement distinctes, mais ne s'excluent pas nécessairement. Il existe des écologistes anticapitalistes hostiles à l'art contemporain décadent. Malgré cela, il ne me semble pas correct de les confondre: le repli nationaliste ou intégriste n'a pas grand chose à voir avec la méfiance technologique ou la prise de conscience mondialisée de la plupart des écologistes, la critique sociale et économique de la gauche radicale s'accommode souvent du productivisme industriel, de la modernité technique et des pollutions.
Il reste que la cible commune partagée par ces trois critiques fait apparaître des convergences qui parfois peuvent surprendre ou déranger:  On voit ainsi l'extrême droite afficher son intérêt pour le peuple en reprenant des idées issues de l'extrême gauche, ou certains partisans de la sortie de l'euro évoquer l'éventualité d'une alliance souverainiste. Le hasard de quelques lectures récentes me fait voir des parallèles entre le Bernanos de "La France contre les robots" et la critique écologiste du monde machiniste et commerçant (comme chez Ivan Illich). Sur ce terrain, on retrouve aussi la récente encyclique "Laudato si" du pape François. Pour simplifier parfois, les modérés dénoncent des extrêmes qui se rejoignent, mais ils oublient que le moralisme dévot de Bernanos l'oppose à l'hédonisme libertaire des hippies, ou que le principal reproche que l'extrême gauche fait à l'extrême droite est sa xénophobie. De même, la divergence entre écologistes et gauche ouvriériste apparaît quand il est question de transition énergétique, ou à propos de l'espoir placé dans l'émergence d'une Europe politique.

Des convergences d'idées sur certains points existent, mais c'est en fait par pure tactique politique que des gens qui se disent progressistes décernent ce label indistinct et clivant de réac, ou de néo-réac (***).  En l'attribuant publiquement à tel ou tel, les journalistes, éditorialistes ou auteurs de tribunes, cherchent à condamner ceux qu'ils désignent comme intellectuellement illégitimes, parce qu'ils expriment des idées qui seraient moralement indéfendables, des idées qui ressemblent à celles de personnalités infréquentables, ou comme on dit encore, des idées "qui font le jeu" d'une faction politique dont on n'admet pas l'existence. C'est comme on dit un procédé classique d'amalgame.
Il est simpliste de grouper sous un même qualificatif un ensemble pour le moins disparate d'acteurs politiques aux tendances diverses, d'intellectuels, d'écrivains ou de polémistes souvent opposés entre eux. Ce procédé est trop fréquent en politique pour qu'on ne se pose pas la question de savoir ce que veulent défendre ceux qui en usent ainsi.

Utiliser l'adjectif réactionnaire revient à réduire la discussion à un ordre linéaire, ou le seul choix possible est celui de la marche en avant ou en arrière. Aucun pas de côté, plus question de sortir des rails, tout au plus peut-on discuter sur la vitesse d'évolution, à condition de ne jamais enclencher la marche arrière. Ceux qui ont tendance à "mettre dans le même sac" ces différentes formes d'esprit "réactionnaire" sont en général les défenseurs du monde tel qu'il va, les docteurs Pangloss de la modernité contemporaine . Pour eux, le jugement est simple: avant, c'était moins bien, demain, ce sera mieux (****). Ce sont eux qui, "par pragmatisme", ont accompagné la mondialisation marchande sans chercher réellement à la freiner, et ont promu bon gré mal gré les réformes donnant un pouvoir accru à l'argent (*****). Pour afficher leur modernité, ceux qui étaient à droite de l'échiquier politique ont accepté d'oublier la vieille morale prêchée par le catholicisme traditionnel, et ceux qui se pensaient à gauche ont endossé le dogme économique libéral, prônant un socialisme ami du patronat et socialement minimal.

L'habileté au compromis de ces girouettes idéologiques leur a ouvert les portes du pouvoir, et pour ne pas le perdre, ils répondent aux inévitables critiques par toutes sortes de ficelles rhétoriques. A leurs yeux, leur voie est la seule possible, et ceux qui ponctuellement ou en général dénoncent une régression, qui illustrent leur pensée d'un exemple du passé, sont indistinctement caricaturés comme partisans du "c'était mieux avant". Il faut accepter la grande agriculture, les OGM et goûter les tomates insipides du supermarché, faute de quoi on serait un promoteur de la faim dans le monde, il faut accepter les 4x4 en ville, l'avion pour tous et le risque nucléaire pour ne pas être partisan du retour à la bougie, il faut supporter les méfaits sociaux ou culturels de la mondialisation commerciale et financière sauf à passer pour un (affreux) protectionniste, etc....

Avec cette logique, impossible de faire le tri dans l'inventaire des nouveautés ou des évolutions. C'est la politique des petits pas, au coup par coup et à boussole variable qui remplace la vision historique et la mesure des enjeux de long terme. On préfère accompagner le mouvement plutôt que de s'y opposer, sans chercher trop à savoir où conduisent les évolutions spontanées. Critiquer la marche du monde serait stérile, l'important étant de garder confiance dans les vertus du "système", dont on adopte implicitement les valeurs.
Dans ce débat, les tenants du Progrès s'opposent à ceux qui professent d'autres valeurs: valeurs héritées de la tradition, valeurs d'égalité et d'harmonie sociale, valeurs de respect pour la vie et la nature. Le Progrès est-il effectivement une valeur ? Au XIXe siècle, quand la technique nourrie par la science faisait croire à la possibilité de mettre le monde au service du bonheur des hommes, le Progrès pouvait passer pour une valeur en soi. Mais après un recul de deux siècles, la complexité du monde ternit le bilan, et en même temps l'idée de Progrès. Les séquelles persistantes du colonialisme, les méfaits sociaux et humains de l'argent roi, les inquiétudes soulevées par une techno-science ignorant toute prudence, tout cela désoriente et fait douter sur la direction à suivre. Croire aujourd'hui au Progrès relève d'une paresse intellectuelle qui finit par donner un habillage optimiste aux transformations du monde sous l'empire des appétits d'argent. Aveugles au long terme et méprisant la connaissance du passé, ces intérêts sont assez puissants pour canaliser à leur profit la curiosité scientifique et l'efficacité technique, pour corrompre ou influencer les dirigeants politiques, pour acheter les médias et piloter en coulisse le jeu démocratique.

Si dans bien des domaines, on peut se féliciter qu'il y ait des progrès (moraux et humains, avec autant de minuscules) cela ne veut pas dire pour autant qu'ils constituent "Le Progrès", car trop d'alarmes, d'inquiétudes et d'injustices occupent aussi notre horizon. Dénoncer quelqu'un comme (néo-)réactionnaire et le condamner à ce titre ne relève pas du débat d'idées intelligent. Dans la période brouillée que nous vivons, il faut certes être vigilant sur l'évolution des idées comme de ceux qui les portent, mais justement, c'est au nom de cette complexité du monde contemporain qu'on devrait disqualifier avant tout ces rhéteurs manichéistes qui, au nom d'une religion à bout de souffle, distribuent les brevets de progressisme ou de réaction.


(*) Un livre publié en 2002 constitue une référence dans ce débat: Le Rappel à l'ordre: Enquête sur les nouveaux réactionnaires, écrit par l'historien et essayiste Daniel Lindenberg. A partir d'un inventaire des sujets critiques contemporains, ce pamphlet fait émerger une liste de cibles qui, si on se réfère notamment à Wikipédia, semble pour le moins hétérogène, et laisse soupçonner un procédé polémique. (retour)
(**) Lorsque le progrès envisagé désigne une évolution dans un domaine précis ou plus large, évaluée positivement à partir de valeurs ou de critères d'appréciation suffisamment définis, on peut le désigner avec une minuscule, et même un article indéfini (progrès dans la lutte contre le SIDA, progrès dans l'alphabétisation, et même progrès économique ou social). En revanche, s'il s'agit de caractériser une évolution globale sur une échelle de bien ou de mal, sans plus de précision, on peut parler du Progrès avec une majuscule, car le sujet s'apparente à une religion. La croyance dans le Progrès est apparue avec la modernité occidentale, et stipule que par principe, l'évolution dans le temps se fait dans le sens du mieux. Pour réaffirmer cette croyance face à des apparences souvent contraires, il faut alors jouer sur la hiérarchie des critères, choisir des échelles de temps favorables, ou réduire la comparaison aux seuls cas probants.(retour)
(***) Aux Etats-Unis, on connaît aussi les néo-conservateurs, ou neocons. (retour)
(****) .... et si c'est moins bien aujourd'hui qu'hier, ce sera mieux après-demain, ou alors on peut être sûr que ç'aurait été encore pire si leurs adversaires avaient été au pouvoir.(retour)
(*****) En 2002, Daniel Lindenberg et ses amis de la République des idées (au premier rang desquels Pierre Rosanvallon) disaient vouloir défendre "la société ouverte" et travaillaient à la refondation sociale-libérale de la gauche de gouvernement.(retour)


  27. Ingénieux ingénieurs, du carburateur à l'ordinateur

début octobre 2015
Au temps parfois si regretté des trente glorieuses, la mécanique automobile était accessible au commun des mortels et un moteur de voiture était encore un objet de bricolage. Il en avait besoin, car les dérèglements et les pannes étaient monnaie courante (*). Par exemple, l'alimentation en essence du moteur était dosée par un organe merveilleux et improbable, le carburateur, traversé de tubulures et comportant un système de flotteur agissant sur un pointeau (comme dans un réservoir de chasse d'eau mais en plus délicat), des gicleurs, des clapets, des ressorts et de la tringlerie. C'est l'équilibre un peu fragile de cet ensemble qui permettait de combiner le mélange air - essence de façon supposée optimale en toutes circonstances: au ralenti, en régime normal, pour les reprises ou par temps froid. Avec un peu de savoir-faire et quelques outils élémentaires, un non professionnel pouvait réparer les (fréquents) dysfonctionnements de la carburation, et il allait parfois jusqu'à gagner en puissance en changeant quelques gicleurs, ou même tout le carburateur. Mais comme il se doit, on payait cette performance "améliorée" par une plus grande consommation, sans parler de la pollution qui à l'époque n'était pas vue comme une préoccupation majeure.

carburateur
vue en coupe du carburateur  d'une Peugeot 203

Aujourd'hui, les voitures modernes sont dotées d'un système à injection contrôlé par l'ordinateur de bord, qui ajuste le débit de carburant en tenant compte de multiples paramètres, et gère ainsi au mieux, selon les prescriptions du constructeur, le compromis performance - consommation - propreté. Bien plus fiable qu'un carburateur, cette gestion informatique de l'injection ne se dérègle pratiquement pas et peut s'adapter à des circonstances de conduite variées (**). C'est un des facteurs de l'amélioration des performances des moteurs actuels, qu'il s'agisse de leur fiabilité ou de la limitation des rejets polluants. Pour intervenir sur le réglage de l'alimentation, plus question de prendre son tournevis ou de souffler dans des gicleurs bouchés, car c'est au niveau de l'ordinateur que ça se passe, et c'est un travail d'informaticien. Les procédures d'entretien, de réparation et de réglage en ont été transformées et les garagistes ont dû se former pour s'adapter.

Mais à côté des garages agréés par les constructeurs, il existe aussi des officines de bidouilleurs qui, en reprogrammant l'ordinateur de bord, peuvent à la demande suralimenter le moteur pour des clients amateurs de conduite "sportive" ou à l'inverse brider les voitures d'une firme soucieuse d'économies et qui voudrait obliger son personnel à l'éco-conduite. Le procédé d'intervention n'est plus mécanique, mais le dilemme final reste le même: conduire nerveux, rapide et puissant, c'est dépenser du carburant et polluer beaucoup, alors que rechercher la pollution minimale, c'est conduire très doux, pour ne pas dire totalement mou. Les lois de la physique étant incontournables, ce sont les voitures lourdes, les fortes accélérations, les reprises en côte et la grande vitesse qui augmentent la dépense de carburant et la pollution.

Sur les voitures hybrides, on essaye de gagner sur le poids et sur les frottements de l'air, on optimise les variations de régime en gérant une réserve d'énergie par des batteries et des moteurs électriques annexes, et surtout on incite le conducteur à conduire mou par des indications "culpabilisantes" sur le tableau de bord. Et çà marche: avec ma Honda Insight de 1250 kg, je roule raisonnablement vite dans le confort d'une berline moderne sans consommer plus que la mythique mais lente, légère et rustique 2CV Citroën: 5,7 litres aux 100 km toutes routes confondues (ville, routes et autoroutes) et sur six années. Le bilan s'alourdit sur l'autoroute (surtout par vent contraire), dans les embouteillages, ou si on conduit "nerveux".

Et lorsque sur la route, je me fais doubler par de lourdes et massives berlines familiales, j'ai toujours peine à croire que la puissance dont elles font preuve corresponde réellement aux consommations et aux performances écologiques mirobolantes affichées en petits caractères au bas des pubs des magazines. Une des clés de ce mystère tient à ce que ces performances sont établies lors de tests normalisés de courte durée en laboratoire ou même sur route, mais qui alors n'ont rien à voir avec les conditions de conduite ordinaires. Il s'explique encore plus si on sait que pendant ces tests, les constructeurs surgonflent les pneus, délestent la voiture d'accessoires "inutiles", mettent l'alternateur hors circuit (la batterie n'étant plus rechargée le temps du test), et même font le maximum pour gommer les petites irrégularités de carrosserie (***). S'il est vrai que les constructeurs ont nettement amélioré le rendement et la fiabilité des moteurs, ils ont dans le même temps fortement alourdi les voitures et monté en puissance, et en général, la voiture propre reste une illusion entretenue avec la complaisance des autorités de contrôle.
Là où on atteint le comble du vice, c'est quand on apprend que des ingénieurs d'usine, inspirés probablement par l'esprit hacker, ont été jusqu'à imaginer de programmer l'ordinateur de bord de telle sorte qu'une voiture banalement polluante se comporte avec une vertu exemplaire lors des tests. Il suffit de détecter qu'un test est en cours (par l'immobilité du véhicule placée sur un banc d'essai, par certaines séquences codifiées qui s'enchaînent, et la voiture s'autobride pour apparaître sous son jour le plus vert le temps du test. On ne peut s'empêcher de penser à ces coureurs cyclistes qui savent exactement comment contourner les tests et continuer à se doper sans être détectés.

En équipant ainsi les voitures du groupe VW de ce logiciel de triche, les ingénieurs ont certes fait preuve d'astuce, mais ils ont aussi démontré leur extrême cynisme. Il serait sans doute naïf de penser qu'une telle stratégie n'ait pas eu d'équivalent (sous cette forme ou sous une autre) chez d'autres constructeurs. Les décalages manifestes et généralisés (dont la presse spécialisée se fait parfois l'écho) entre performances écologiques officielles et performances observées en contexte réel donnent une idée de l'ampleur du mensonge collectif à ce sujet (****). La place incontournable prise par la voiture dans le monde contemporain est pour beaucoup dans cet aveuglement.

S'il est désolant de voir que des ingénieurs en soient encore à traiter la question du transport écologique sur ce mode purement cosmétique, on espère qu'il y en aura d'autres plus nombreux pour consacrer leur inventivité à une transition énergétique qui ne soit pas en trompe-l'oeil, et notamment à des moyens de transport fonctionnant aux énergies vertes. Rappelons à ce sujet qu'Hermann Scheer, promoteur en 2000 de la loi sur les énergies renouvelables en Allemagne, disait que ce serait faire injure aux ingénieurs que de mettre en doute la possibilité technique d'une reconversion complète aux énergies renouvelables.

(*) On savait à l'époque que la cause de panne la plus fréquente était l'allumage, et on vérifiait au besoin bougies, delco, et vis platinées (un vocabulaire tombé dans l'oubli). Ensuite venait la carburation dont il est question ici.(retour)
(**) Le circuit d'allumage des moteurs à essence est bien entendu lui aussi sous contrôle. Pour les moteurs diesel, c'est autre chose puisque l'explosion ne résulte pas d'un étincelle provoquée, mais se produit spontanément par la forte compression dans le cylindre. C'est un des facteurs qui font du diesel une technique plus rustique, avec souvent une combustion moins parfaite et donc plus polluante. (retour)
(***) S'il devait (comme en marche normale) recharger la batterie, l'alternateur consommerait une part notable de la puissance du moteur. Pour parfaire l'aérodynamique, on peut par exemple masquer les joints de la carrosserie avec des bandes adhésives. (retour)
(****) Pour revenir sur le parallèle avec le dopage cycliste, aujourd'hui les soupçons proviennent moins des cas de tests positifs que de l'observation et de l'évaluation des performances des coureurs. L'ancien entraîneur Antoine Vayer s'est fait une spécialité de cette méthode de détection. (retour)

VW_transition
préparé pour les manifestations citoyennes autour de la COP 21


26. Compétition et dopage

début septembre 2015
Comme chaque été, le rituel sportif est venu distraire les vacanciers en leur proposant ses passions faciles. Mais la fête (comme on dit) a été quelque peu gâchée par les soupçons, voire les révélations de dopage. Dans le Tour de France la suprématie outrageuse du vainqueur, et encore plus la forme insolente de ses équipiers, évoquait dangereusement les calamiteuses années Armstrong. Ensuite, on s'est réjoui des médailles des nageurs nationaux, sans trop chercher à questionner ces corps surentraînés et ces si étonnantes facultés de récupération. Puis fin août, tandis qu'une une étude sur des échantillons anciens révélait la forte proportion de sportifs qui s'étaient manifestement dopés dans la dernière décennie, le stade d'athlétisme de Pékin voit concourir les corps bodybuildés et affinés à l'extrême d'athlètes paraît-il repentis et donc pardonnés.

Tous les commentateurs s'accordent: la compétition c'est bien. et le dopage c'est mal. Mais il est manifeste qu'au niveau où en sont les vedettes du spectacle sportif, l'une ne va pas sans l'autre. A partir du moment ou les télévisions gonflent les enjeux financiers en se disputant les retransmissions et exacerbent ainsi la compétition, le dopage devient si nécessaire qu'il en est inéluctable. Mais dans le même temps, il ne faudrait pas ternir le rêve entretenu autour du mythe des sportifs de haut niveau en s'intéressant de trop près aux procédés douteux qui sont trop souvent derrière l'exploit.
Ces héros persévérants, volontaires et performants sont un exemple pour tous, ils montrent aux populations qu'il faut accepter les sacrifices et les déboires de la compétition généralisée qui sert si bien par ailleurs les appétits des possédants. Détenant des leviers essentiels dans l'organisation du monde, les maîtres de la finance mettent en concurrence les peuples et leurs représentants politiques pour tirer le rendement maximum du travail des gens, des facilités offertes par les états et de l'exploitation de la nature. C'est paraît-il le prix à payer pour jouir des bienfaits de la modernité.

Modernité efficace, qu'on peut opposer à la rusticité, évoquant la simplicité paysanne, mais d'une imperfection que le besoin moderne de performance remet en cause. L'industrie avec son énergie abondante, sa main d'oeuvre sous payée et sa précision mécanique a dans bien des domaines supplanté l'artisanat qui pensait trop au beau travail pour rivaliser sur le plan productif. Ainsi a aussi évolué l'agriculture, passant d'une activité très proche de la nature, à un travail plus complexe, nourri d'expériences et de savoirs accumulés, puis à une exploitation industrielle des processus biologiques végétaux ou animaux.
Ainsi s'est aussi transformé le sport, en particulier la préparation des athlètes et la médicalisation de leur suivi (entraînement, diététique, médecine du sport, dopage)

Sauf que la compétition, c'est sans fin. Même si les records stagnent, ou ne sont battus que d'un cheveu et de plus en plus rarement, les sportifs doivent encore et toujours faire mieux, car sinon, ce serait la fin du Progrès.

Les éleveurs qui se font entendre en cette fin d'été se sont endettés pour produire plus et plus moderne. Et pourtant, ils ne sont toujours pas assez compétitifs, face à la viande venant d'Amérique du Sud ou face au lait des fermes industrielles allemandes. C'est du moins ce que leur font valoir les industriels, qui conjointement avec la grande distribution, font écran entre eux et le consommateur et organisent les marchés à leur profit. Pour ces partenaires exigeants, pas d'autre voie que la course à la productivité, même au prix de la déshumanisation du métier et de la chosification des animaux.

Le cas des éleveurs est loin d'être unique dans l'activité économique, et cette mentalité imprègne si bien les esprits que dans les discours officiels de nos dirigeants, même "de gauche", il n'est plus question que de regagner en compétitivité pour retrouver la sacro-sainte croissance, quitte à promouvoir toutes sortes de réformes d'inspiration ouvertement néo-libérale pour la .... doper. Doper ???

Et donc dans ce même mois, la Chine offre à Pékin un ciel ultrapollué aux athlètes du monde entier, tandis qu'à Shanghaï, le mirage de la croissance chinoise s'écroule à la bourse. Cette croissance à deux chiffres qui faisait envie aux dirigeants du monde et qu'on montrait en exemple aux peuples paresseux, cette croissance qui était le moteur économique du monde, reposait en réalité, nous dit-on aujourd'hui, sur des artifices de politique économique, sur un mépris des questions environnementales. Bref elle était banalement .... dopée (*). Il paraît maintenant que c'était mal et qu'il ne faut pas s'étonner que le soufflé retombe.

Il semble ainsi qu'en matière de compétition, il y ait deux morales opposées: l'une en sport qui considère le dopage comme une triche honteuse, et l'autre en économie qui encense le dumping fiscal, qui drague le spéculateur et encourage la surexploitation des travailleurs et de la nature. Cherchez l'erreur !

A l'origine, le sport honnête et bienfaisant consistait simplement à tirer le meilleur parti des dispositions naturelles du corps. On observera que le dopage, malhonnête autant que nocif pour les organismes, concerne en premier lieu des disciplines où les limites sont atteintes et où on demande trop aux sportifs. Revenir à un sport propre, c'est changer la pratique du sport, et notamment ramener la compétition à un niveau raisonnable. On battra moins de records, les exploits seront moins extrêmes et au lieu d'être un grand cirque télévisuel mondial, le sport sera plus discret, moins bling-bling, et divertira des publics moins larges et aux attentes plus modestes. Le sport de tous les jours, celui qui est bénéfique pour le grand nombre et que les médecins recommandent, n'est pas (ou peu) polarisé par la compétition (à fortiori au niveau mondial), c'est un sport rustique, au regard du sport qui captive aujourd'hui les mangeurs de pizzas vautrés devant les écrans télé. Celui qui va travailler en vélo n'a pas besoin de dopage, il mesure son effort, il fait un sport de son trajet quotidien et entretient sa forme tout en faisant à sa façon la promotion d'une énergie vertueuse.

L'économie ne devrait-elle pas elle aussi faire un tel retour moral ? Au lieu de vouloir régénérer à tout prix une croissance qui ne sait où elle va et qui s'essouffle dans sa confrontation aux limites planétaires, ne pourrait-on convertir nos sociétés à une économie plus rustique? Ne devrait-on pas favoriser une économie moins obsédée par les superlatifs, capable de ne pas sacrifier le long terme à la volatilité des marchés, tolérante aux rendements modérés, sensible à la santé de la société, soucieuse de justice humaine, de qualité plus que de performance, et à même de prospérer sans épuiser ceux qui la nourrissent ?
Sauf que pour une telle prise de conscience, il faudrait un peu (comme disent les coureurs cyclistes) relever le nez du guidon et prendre un minimum de recul. De même qu'il y a peu de sportifs qui décrochent par dégoût des mauvaises pratiques, rares sont les acteurs économiques qui sortent du jeu, et hélas, encore plus rares sont les dirigeants qui le suggèrent. La majorité d'entre eux croit encore aux bienfaits absolus de la compétition, aveuglés qu'ils sont par la doxa économique dominante. Cette doxa ne serait-elle pas la drogue mentale suprême?


(*)  on notera qu'à une échelle bien plus modeste, la Grèce a eu sa période enthousiasmante culminant avec les Jeux Olympiques d'Athènes (encore le sport !) jusqu'à ce que les spéculateurs aient l'idée de dénoncer les budgets "mal gérés" et l'excès d'endettement. La croissance grecque était paraît-il en trompe l'oeil, et il faut accepter sans se plaindre que le retour à la normale fasse des dégâts. (retour)



25. La fable de Nauru

mi-juillet 2015
Contemptrice bien connue du capitalisme contemporain, Naomi Klein(*) a consacré son dernier livre (**) au dérèglement climatique. Pour elle, la principale responsablité incombe à la surexploitation généralisée des ressources terrestres qu'elle désigne sous le nom d'extractivisme, entretenue par la cupidité des investisseurs. Pour illustrer cette frénésie et son imprévoyance, elle prend notamment l'exemple emblématique de Nauru, une petite île du Pacifique proche de l'équateur dont l'histoire est édifiante.

Née d'une petite formation volcanique où se sont agrégés les coraux, cette terre du pacifique équatorial n'appartient à aucun archipel constitué, étant trop distante des autres îles. Bien avant l'arrivée des hommes, les oiseaux migrateurs, en y faisant étape, ont déposé leur guano et ainsi rendu le sol fertile pour une végétation luxuriante. Habitée depuis des millénaires par des populations océaniennes mélangées, l'île est baptisée Pleasant Island par le premier européen à y aborder, le britannique John Fearn en 1798.
Après ce premier contact, Pleasant Island vivra une relative tranquillité pendant encore quelques décennies (modérément troublée par des visites de déserteurs et de contrebandiers) jusqu'à ce que, fragilisée par une guerre tribale, elle finisse par être annexée en 1888 à l'empire allemand, prenant le nom de Nauru (***). Vers 1900, le colonisateur commence à s'intéresser au phosphate de l'ïle (provenant de l'épaisse couche de guano dont elle était recouverte, accumulée depuis la nuit des temps) et l'exploitation commence en 1906. Des ouvriers étrangers (principalement chinois) sont amenés pour l'extraire au bénéfice de compagnies minières occidentales, et c'est ainsi que commence la destruction de la végétation dans tout l'intérieur de l'île.
La guerre de 1914-18 entraîne la confiscation de Nauru aux Allemands et son passage sous domination Britannique, avec administration par l'Australie.
Après la 2e guerre mondiale (et un bref épisode de domination japonaise), l'exploitation des phosphates bat son plein, car ils ont trouvé un débouché massif comme engrais dans la grande agriculture.

Pour mieux bénéficier de cette manne qui leur échappe en grande partie, les Nauruans demandent leur indépendance et l'obtiennent en 1968. Ils savent déjà que le phosphate qui enrichit Nauru, tout en accélérant la destruction environnementale ne durera pas plus de quelques décennies (car environ deux tiers ont été déjà extraits). En conséquence, à côté de multiples dépenses à caractère social mais aussi somptuaire, il investissent une part importante de leurs revenus dans la finance mondiale, notamment dans l'immobilier australien et néo-zélandais. En 1974, à la faveur des cours élevés du phosphate, Nauru affiche le 2e rang mondial pour le PIB par habitant, juste après les Emirats Arabes Unis.
 
L'île est pourtant devenue un désert et les Nauruans sont des champions du diabète et de l'obésité, car ayant changé radicalement de mode de vie, ils se nourrissent pratiquement plus que de produits importés.
Dans les années 1990, tandis que le phosphate commence à s'épuiser, les placements immobiliers se révèlent désastreux. La politique dans la petite république prend un tour de plus en plus corrompu et le micro-état de Nauru (tout en entreprenant des procédures pour se faire dédommager pour la destruction environnementale) se tourne vers des ressources moins honorables: paradis fiscal, blanchiment d'argent, vente de papiers de complaisance et monnayage de votes à l'ONU(****) ou dans la commission baleinière. Quasiment privés de ressources propres, dans une île maintenant inapte au tourisme, la petite dizaine de milliers d'habitants n'a plus qu'à se débrouiller. Ils sont maintenant retombés aux environs du 150e rang pour le PIB par habitant. Aujourd'hui, l'île offre (contre payement) ses services pour "héberger" à bonne distance les migrants repoussés par l'Australie.

Nauru, après avoir été très longtemps un petit écosystème limité mais capable de faire vivre de façon durable quelques milliers d'habitants offre ainsi l'image d'une descente aux enfers inexorable, amorcée par l'arrivée des Occidentaux qui y ont introduit la cupidité et le mépris des équilibres écologiques. La destruction environnementale manifeste et l'épuisement prévisible des ressources n'ont pas arrêté les exploitants, qui avec un grand cynisme se sont obstinés à entraîner la population vers un bonheur moderne empoisonné autant qu'illusoire.
L'île n'intéresse désormais plus les colonisateurs. C'est en quelque sorte l'écorce d'un citron qu'on jette après l'avoir pressé.

Image saisissante, en modèle réduit, de l'exploitation cupide d'un environnement limité par les puissances d'argent et l'arrogance coloniale, Nauru devrait être le contre-exemple parfait à opposer à tous ceux qui, par intérêt ou par naïveté, prétendent qu'on peut se fier aux logiques de marché pour prendre en compte les impératifs environnementaux.


(*) Naomi Klein, journaliste canadienne est connue comme auteur de No Logo (sur les multinationales et la mondialisation), ainsi que de La stratégie du choc (sur l'extension du néolibéralisme)   (retour)

(**) Tout peut changer, Capitalisme & changement climatique (éditions Acte Sud). Elle y décrit sa prise de conscience écologique tardive, l'opposition frontale entre capitalisme et écologie, et place de grands espoirs dans le fait que la réaction des populations locales à l'exploitation massive en Amérique du Nord des gaz et pétroles de schiste ainsi que des sables bitumineux amorce à ses yeux un tournant d'opinion dans le monde anglo-saxon. Elle suggère notamment de développer et d'étendre les campagnes de désinvestissement concernant les acteurs de l'industrie extractive (retour)

(***) C'est en cette fin de XIXe siècle que l'Allemagne, unifiée autour de la Prusse, se lance avec un certain retard dans les aventures coloniales, notamment en Afrique et dans le Pacifique. (retour)

(****) Nauru figure aux côtés d'Israel des USA et du Canada parmi les 9 états qui se sont opposés à l'admission de la Palestine comme état observateur auprès des Nations Unies.
 (retour)

24. L'électricité française 100% renouvelable ?

mi juin 2015
Poser une telle question peut paraître irréaliste, voire même polémique, quand on sait qu'aujourd'hui, plus des trois quarts de l'électricité consommée en France est d'origine nucléaire, et que de nombreuses voix nous expliquent que la remise en cause de ce choix fait il y a plus de quarante ans, relève de l'impossible.

Pourtant, début avril dernier, Médiapart révélait l'existence d'un rapport intitulé "Vers un mix électrique 100% renouvelable en 2050". Ce rapport d'environ 120 pages, établi à la demande de l'ADEME (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie), n'est en rien une élucubration d'utopistes déconnectés. Payé à son prix sur des crédits d'étude gérés par l'agence, il est le fruit de plus d'un an de travail d'un bureau d'experts en optimisation énergétique, d'un groupe d'études lié à l'école des Mines et d'un conseil en stratégie énergétique (*). Il formule des hypothèses claires et réalistes, il est argumenté, et il fait le tour des principales questions soulevées, tant techniques qu'économiques. Certes, c'est un rapport de technocrates comme on en a l'habitude dans la haute administration, mais il s'adresse à des décideurs en principe ouverts à ce langage. Pensé pour nourrir le débat des élus sur la transition énergétique, sa publication a été bizarrement étouffée, et il n'a été mis en ligne que par des circuits parallèles. J'ai eu la curiosité d'aller y voir. Que nous disent ces experts ?

Il nous disent que concernant la production électrique (même en tenant compte d'un développement substantiel des véhicules électriques), une transition énergétique vers le tout renouvelable est tout à fait réaliste, qu'elle passe bien sûr par une réduction des gaspillages et du mauvais emploi de l'électricité, par l'équipement des territoires en systèmes de production appropriés à leur potentiel (**), par l'adaptation des réseaux à une production décentralisée, par le développement des systèmes de stockage de l'énergie à courte et moyenne durée (***), par des systèmes de régulation permettant d'ajuster l'une à l'autre production et consommation (****), ce qui ne relève en rien du miracle technique. Il nous disent aussi que tout cela peut être réalisé avec des investissements raisonnables, qu'on obtient au final un coût du kWh certes 20% plus élevé qu'aujourd'hui, mais quasiment égal à celui d'un nucléaire remis à jour, et que la facture énergétique des ménages resterait tout à fait acceptable, compte tenu de la réduction des consommations. Dans le rapport, sont données les puissances à installer et les productions attendues, détaillées par filières de production et par régions.
De plus, le rapport compare différents scénarios pour tenir compte des questions d'acceptabilité (*****), d'améliorations techniques probables, ou de difficultés à réformer le réseau; il vérifie l'adéquation entre production et consommation heure par heure sur certaines périodes critiques, et traite le cas d'événements météorologiques exceptionnellement défavorables. Les complémentarités et échanges entre régions sont également analysés, de même que les échanges avec les pays voisins.
Par bien des points, le contenu de ce rapport confirme d'autres études, dont notamment le scénario NégaWatt (relatif à toutes les formes d'énergie et pas seulement à l'électricité), et pour autant que je puisse en juger avec les modestes compétences que je me suis forgées dans ce domaine, les ordres de grandeur me paraissent vraisemblables et l'argumentation sérieuse.

Si la conversion de l'électricité française au nucléaire s'est faite en quelques décennies, le rapport de l'ADEME montre que d'ici 2050, c'est à dire dans un délai comparable, notre électricité pourrait ne plus dépendre ni de la filière nucléaire, sensible aux enjeux géostratégiques et productrice de déchets ultra-dangereux, ni du carbone fossile nécessairement importé et perturbateur du climat.

En principe, nos décideurs devraient donc savoir maintenant comment orienter les efforts: vers la prolongation pour le moins hasardeuse de la production nucléaire, ou vers des dispositifs financiers et techniques favorisant les renouvelables. Le feront-ils ? On voit bien ici que (quoi qu'on dise) les critères du choix sont politiques bien plus que technico-économiques. Alors qu'on prépare la COP 21, que la loi sur la transition énergétique est en cours de discussion au parlement, et que qu'Areva traverse une crise importante (voir le billet 21), on ne peut que s'alarmer de l'escamotage (******) du rapport et du faible écho médiatique donné à ce travail  sérieux qui donne un éclairage différent sur des enjeux actuels et cruciaux.

(*) le bureau d'études Artelys, le centre Armines-Persée et le bureau d'études Energies Demain. (retour)
(**) beaucoup d'éolien (d'après mon calcul un parc de 8 grandes éoliennes tous les 5 à 10 km en moyenne) sans compter l'éolien en mer, beaucoup de photovoltaïque sur les toits et au sol (environ 1,6 fois la puissance actuelle en Allemagne). (retour)
(***) Batteries pour le court terme (domestiques ou pour les voitures), pompage turbinage dans des réserves d'eau et production de méthane à partir des excédents d'électricité pour le moyen terme. (retour)
(****) Ce qu'on appelle en jargon les "smart grids", ou réseaux "intelligents". Par exemple: votre compteur électrique peut recevoir des ordres pour différer ou déclencher la mise en service de certains appareils (lavage, chauffe eau ...) pour écrêter les pointes de consommation ou absorber une saute de production. Il faut noter aussi que la variabilité des renouvelables peut mieux être prise en compte grâce à la qualité des prévisions météo. (retour)
(*****) ce critère concerne notamment l'importance du parc éolien et la répartition du photovoltaïque entre les toitures et des centrales au sol sur des terrains dédiés. (retour)
(******) La sortie de ce rapport prévue pour être l'événement important d'un colloque en avril a été différée par l'autorité de tutelle pour de mystérieuses raisons, et ce sont les fuites dans Médiapart qui dans un premier temps l'ont rendu public. On peut trouver à télécharger le document en tapant "ADEME, vers un mix électrique 100% renouvelable en 2050". Quelques médias ont relayé l'information: voir par exemple ici. (retour)


  23. Laissez dormir le carbone fossile (leave it in the ground)

début mai 2015
Les questions d'énergie reviennent souvent dans les médias, ce qui montre au moins que l'idée d'un changement fort dans ce domaine fait son chemin. Mais les annonces vont un peu dans tous les sens. A l'approche de la COP 21 (*) je crois utile de prendre un peu de hauteur, et de faire le tri dans les commentaires d'actualité à court terme. Car au delà des fluctuations des marchés, des opportunités industrielles ou des aléas de la géopolitique, il convient de garder le cap. Il ne faut pas perdre de vue que le but principal de la transition énergétique, c'est de sortir le moins lentement possible d'une production mondiale basée à 80% sur le carbone fossile, avec des émissions de quantités industrielles de CO2 qui compromettent gravement l'équilibre climatique de la biosphère.

Les médias, qui sont court-termistes et qui adhèrent à la lecture économiste du monde, ont l'oeil rivé sur les marchés où se joue en ce moment une guerre économique intense entre pétrole conventionnel et pétrole non conventionnel (**). Il apparaît en effet que dans un monde rétif au changement technologique, qui refuse la sobriété et retarde le développement des énergies vertes, la présence de pétrole ou de gaz dans le sous sol d'un pays représente encore pour lui une rente économique à laquelle il ne renonce pas facilement. La guerre actuelle sur les prix lancée par l'Arabie Saoudite pour torpiller l'exploitation d'hydrocarbures non conventionnels en Amérique du Nord trahit cette volonté de garder la main sur les marchés pétroliers (***). Cette guerre des prix des pétroles fait des victimes collatérales, notamment certains états trop dépendants de leur rente pétrolière, et fragilise l'investissement dans les énergies renouvelables. Les commentateurs, qui se polarisent sur cet épisode pensent y voir un début de transition énergétique, mais ils oublient pourtant le principal, à savoir que conventionnels ou non, le pétrole ou le gaz ne sont toujours que du carbone fossile. Ce à quoi on assiste ces temps-ci n'a rien à voir avec l'avènement d'une civilisation décarbonée, ce n'est qu'un soubresaut de la fin du pétrole facile. La mutation énergétique qui doit permettre d'atténuer le changement  climatique n'est en rien une question de pénurie de carbone fossile (****), c'est un problème de surcharge de l'atmosphère en gaz à effet de serre.
Il est essentiel à ce propos de répéter que si on tient tant soit peu à la stabilité du climat des prochaines décennies, la majeure partie des supposées réserves de carbone fossile devraient rester inexploitées dans le sous-sol.

En effet, à part pour quelques négationnistes, il est désormais scientifiquement établi que la principale cause du dérèglement climatique (et aussi de l'impact environnemental excessif des hommes) tient pour l'essentiel à l'énergie abondante que procurent l'extraction et la combustion du carbone fossile. Les questions relatives aux émissions agricoles et à la déforestation (défrichage lié à la misère des pays du sud ou exploitation industrielle néocoloniale) ne sont certes pas négligeables mais viennent en second plan. Depuis longtemps, les climatologues nous mettent en garde contre la tentation de continuer trop longtemps à profiter de l'énergie facile (de moins en moins facile) tirée de la combustion du charbon, du pétrole ou du gaz extraits du sous-sol. Ils nous répètent que si on attend l'épuisement des réserves pour se reconvertir, il sera trop tard. Même si l'estimation globale est sommaire, les climatologues sont certains que l'effet de serre résultant de la combustion presque totale de ces réserves aurait sur le climat un impact catastrophique. Pour bien faire les hommes "n'ont encore droit" à brûler que 20% des réserves, et il leur faut résister à la tentation de toucher aux  80% restants qui doivent rester dans le sous-sol. C'est pourquoi certaines ONG ont à juste titre adopté comme mot d'ordre "Leave it in the ground", c'est-à-dire "Laissez dormir le carbone fossile". Et c'est pourquoi des campagnes médiatiques sont lancées pour dénoncer l'irresponsabilité des industries extractives et faire pression sur les investisseurs, notamment institutionnels, pour qu'ils coupent leurs liens financiers avec elles. C'est un des points importants du dernier livre de Naomi Klein, et aussi un des engagements (plus surprenants) du journal Le Guardian.

En attendant qu'un organisme international soit à même d'imposer par le haut cet impératif et de le faire respecter, ces initiatives visent à exercer une pression vertueuse sur les investisseurs de capitaux en dénonçant publiquement leur collusion avec les fauteurs de climat. On espère que ces actions ciblées seront plus efficaces que les logiques "naturelles" de marché, dont on nous avait vanté la vertu il y a quinze ou vingt ans. Car si la hausse des cours du pétrole incite à la sobriété et favorise l'investissement dans l'énergie renouvelable, elle accroît aussi la valeur boursière des compagnies pétrolières. A l'inverse, une baisse passagère des cours est prise comme une aubaine pour le consommateur ou pour l'industrie, retardant la mutation et prolongeant encore plus les rejets de gaz à effet de serre. Il serait plus vertueux (mais on l'imagine mal) que le gouvernement profite de la baisse du baril pour instaurer une taxation qui maintienne le prix, dont le niveau élevé est un signal pour la reconversion et constitue en même temps des réserves pour le financement des aides (*****).
Au lieu de cela, dès le premier mouvement de grogne, on a renoncé à l'écotaxe en perdant sur tous les tableaux: un manque à gagner notable pour les budgets publics, un dédommagement accordé aux prestataires dont le contrat était devenu sans objet, et une dépense supplémentaire pour le démantèlement des équipements installés. Et aucune avancée pour réduire les nuisances du transport  routier.
Ces atermoiements, comme les déclarations contradictoires sur l'exploitation des gaz de schiste, montrent qu'en matière de transition énergétique nos dirigeants ont manifestement perdu le cap.

(*) Conférence sur le climat qui se tiendra cet automne à Paris. COP 21signifie Conférence des parties n°21, c'est l'organe suprême réunissant les états signataires de la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique, entrée en vigueur en 1994, à la suite au Sommet de la Terre de Rio en 1992. (retour)
(**) Le pétrole conventionnel, c'est celui qui sort facilement de forages pas trop compliqués. Le pétrole non conventionnel est obtenu à partir de forages en mer profonde, ou par des procédés d'extraction plus dépensiers  (hydrocarbures de schiste, sables bitumineux) Des détails sur le site de JM. Jancovici . (retour)
(***) Sur ces questions, on peut lire avec profit "Oil Man", le blog de Matthieu Auzanneau  (retour)
(****) En dehors du gaz et des pétroles plus ou moins fluides, il reste de vastes réserves de charbon, et des procédés pour fabriquer des carburants à partir de ce charbon. (retour)
(*****) C'est justement ce qu'on fait depuis longtemps avec le tabac: on dissuade les consommateurs en entretenant la hausse du prix des cigarettes, non sans en expliquer le pourquoi à l'opinion. L'argent peut être dépensé dans le domaine de la santé (prévention ou soins) et peu à peu, on obtient des résultats. (retour)


  22. L'impôt publicitaire

début avril 2015

Le débat politico-économique en France revient souvent sur la question des impôts et plus généralement des prélèvements obligatoires (*), souvent dénoncés comme trop élevés. Malgré de grandes différences en matière de fiscalité et de systèmes sociaux, on ne manque pas de faire des comparaisons internationales, dont on tire des "leçons" bien souvent un peu biaisées. Les libéraux partisans d'un état minimal fustigent le taux "exorbitant" des prélèvements obligatoires, mais les analystes du bonheur des peuples font aussi remarquer qu'un taux élevé comme dans le modèle scandinave, peut être un facteur positif, car il donne à l'état démocratique le moyen d'offrir de meilleurs services publics et plus de redistributions sociales.(**) Les politiques ou les partenaires sociaux qui ont en charge de les gérer et de tenir les équilibres budgétaires sont écartelés entre l'envie d'améliorer leur marge d'action en prélevant plus, l'impératif de se montrer sobres vis à vis des contribuables électeurs et surtout le désir d'être attractifs pour les investisseurs friands de fiscalité allégée.

Dans ces débats, on ne parle en général que de la part "publique" des prélèvements, et on passe sous silence d'autres prélèvements, pourtant non négligeables et tout aussi obligatoires, mais qui ne sont pas du ressort de la gestion publique et démocratique. Le premier d'entre eux (que je ne ferai ici que mentionner) est le prélèvement opéré pour rémunérer les actionnaires apporteurs de capitaux  (***). Le second sur lequel je veux m'attarder, est ce qu'on devrait oser appeler l'impôt publicitaire.

Cet "impôt publicitaire" correspond à tout ce qui est détourné du circuit productif proprement dit pour alimenter les budgets de communication, et qui permet d'entretenir une vaste activité de propagande au service des firmes commerciales et industrielles, dans le but dit-on de stimuler l'activité économique. Cette part de la valeur consacrée à la publicité que le vendeur inclut dans le prix de la marchandise est au fond comparable à un impôt indirect comme la TVA par lequel l'état se rémunère pour ses services publics. Par contre contrairement à l'impôt, cet argent n'est pas destiné au bien public, tel que l'entend le système démocratique, mais bien à servir des intérêts privés.

Cela relèverait de l'ordre normal des choses si les montants en jeu restaient modérés, mais les enjeux de communication, exacerbés par la compétition économique, ont fait que ce prélèvement a pris de l'ampleur. Il a fini par constituer une manne financière dont l'usage influence fortement non seulement les orientations des consommateurs, mais aussi le paysage sonore et visuel qui nous environne, car cet impôt nous retombe en pluie sous forme d'affiches, d'images, de spots ou de logos disséminés partout dans notre quotidien.
Aux yeux de ses partisans, la publicité sert à doper l'économie (personne n'ose plus dire sérieusement qu'elle informe) et elle est donc considérée comme génératrice d'emplois: emplois directs de concepteurs, graphistes, réalisateurs, communicants, démarcheurs, mais aussi et surtout emplois indirects attribuables au surcroît de "prospérité économique". Je ne ferai que mentionner la question de savoir s'il est sain qu'une économie ait recours au dopage, et à quelles doses devrait être dopée, car je crois plus importante encore la question de l'influence qu'elle exerce sur nos sociétés.

Car la publicité est aussi une énorme entreprise d'influence qui agit par de multiples canaux. Dans les domaines où on accepte de s'en faire le véhicule, la publicité offre un revenu qui permet de baisser les prix, bien souvent jusqu'à la gratuité, en échange d'une intrusion plus ou moins voyante et plus ou moins consentie dans nos consciences de consommateurs.

La publicité finance une part importante des médias, le mécénat contribue fortement à la vie culturelle, et le sponsoring est déterminant dans le domaine du sport. Les intérêts commerciaux contribuent notablement aux activités des corps professionnels et parfois plus discrètement à des activités d'enseignement, et le lobbying rôde en permanence autour des acteurs politiques. Une part importante de l'Internet est subtilement financée par la vente aux annonceurs des bonnes places (****) et du profilage des cibles. La gratuité d'applications comme Google ou Facebook tient au fait que nous acceptons (souvent par manque de vigilance) d'être tracés dans nos habitudes de vie et d'être éventuellement dénoncés aux annonceurs qui achètent des fichiers de clients potentiels.

Et bien sûr, la publicité s'introduit en permanence et de façon répétée dans les perceptions de chacun, dans son imaginaire, y installant un monde de bonheurs aussi factices que stéréotypés, où telles de bonnes fées, veillent des marques qui ne demandent qu'à satisfaire nos rêves. Sauf quelques rares exceptions, le but n'est pas de promouvoir le bien public ou d'informer de façon neutre, mais bien d'inciter les décideurs ou les consommateurs à consommer certains produits, et donc d'orienter des choix individuels ou collectifs dans un sens favorable aux intérêts des commanditaires privés. Pour cela, toutes les tactiques de séduction sont bonnes, et il faut des interventions publiques pour éviter que ne soient ciblés des publics trop vulnérables, comme les enfants ou des adultes en situation de faiblesse.

On a pu à juste titre reprocher aux régimes totalitaires l'usage démesuré de la propagande pour laver les cerveaux et entretenir le culte du parti unique ou du grand dirigeant et on n'a pas manqué de dénigrer cette imagerie et ces slogans politiques qui s'affichent dans les villes des pays qui leur sont soumis. Mais que dire de l'omniprésence dans nos lieux publics, sur les pages de nos journaux ou dans l'audiovisuel de la propagande commerciale?

A qui payons nous l'impôt publicitaire ?
Les plus gros annonceurs, dont on peut penser qu'ils sont les plus influents appartiennent à la grande distribution, au secteur alimentaire, à l'industrie automobile et au secteur beauté-hygiène (*****). Viennent ensuite les banques et assurances, puis les opérateurs de télécommunications. On peut être sûr que toutes ces firmes qui rivalisent pour attirer notre attention veillent à promouvoir des modes de vie et des valeurs propices à leurs intérêts. C'est ainsi que nous serons tous plus ou moins conditionnés au conformisme consommatoire: nous apprendrons qu'on peut tout résoudre par des achats en tous genres, nous serons tenus au courant des modes, et bien souvent nous les suivrons, nous nous efforçerons d'entretenir une jeunesse sans fin et nous ferons les mêmes rêves de vacances que tous ceux que nous retrouverons en foule dans les aéroports et sur les sites paradisiaques des tropiques.

Tout aussi problématique est l'influence des annonceurs sur les choix éditoriaux  des médias, du fait de leur dépendance vis-à-vis de la manne publicitaire, car comme chacun sait depuis que Patrick Lelay l'a ouvertement et cyniquement avoué, le rôle des grands médias de masse est de fournir aux annonceurs du temps de cerveau disponible. Dans leur compétition pour l'audience ou le lectorat, les médias se soucient avant tout de ne pas rebuter le public par trop de pédagogie et des discours trop longs, ils préférent les logiques de divertissement au passage des connaissances , ils tiennent l'audience captive par de faux suspense ou lui offrent en toute occasion du spectaculaire. Pour cela rien de tel que le sport, et on a vu ces dernières décennies l'incroyable escalade des droits de retransmission, et l'énormité des flots d'argent venus corrompre ce sport qui aurait dû n'être au départ que du jeu bienfaisant et distrayant.

En France, les dépenses publicitaires correspondent à 1,5 à 2 points de PIB, ce qui peu paraître minime (******). Cela représente quand même environ 30 milliards d'euros par an, soit 10% des recettes de l'état, ou un quart de ce que prélève la TVA, plus que les trois quarts de l'impôt sur le revenu et près de 90 fois ce que va rapporter la contribution énergie climat. Dit autrement, ce budget d'endoctrinement collectif est de l'ordre de la moitié du budget de l'éducation nationale ou de deux fois le déficit annuel de la sécurité sociale (*******).

En ces temps de "ras-le-bol fiscal", plutôt que de faire une panacée du recours à l'argent de la pub, peut-être serait-il bon de freiner l'escalade dans laquelle est engagée la machine commerciale. On pourrait ainsi ramener les budgets de communication à des montants plus raisonnables. On ne pourrait qu'y gagner sur le plan de la civilisation, et on pourrait essayer de réintégrer dans la sphère démocratique l'affectation et la gestion des montants ainsi dégagés. A quand une cour des comptes pour les prélèvements obligatoires privés ?

(*) Dans les prélèvements obligatoires, on compte les impôts et taxes (directs ou indirects) et les cotisations sociales. Destinés à assurer le fonctionnement des collectivités de l'état, des institutions publiques et des services sociaux, ces prélèvements représentent en France environ 45% du PIB (contre 38,5% de moyenne dans l'Union Européenne). Plus de précisions sur Wikipédia par exemple (retour)
(**) Outre la question du montant global et de ses composantes, on commente la visibilité ou l'invisibilité des prélèvements, leurs effets en matière de justice sociale, et le plus ou moins bon usage qui en est fait. (retour)
(***)Les médias se font souvent l'écho de l'évolution du partage des bénéfices entre actionnaires et salariés, qui en tendance générale tourne de plus en plus à l'avantage des détenteurs de capitaux. (retour)
(****) Ce principe est comparable aux revenus que les gestionnaires d'espaces publics (municipalités, gares, ...) tirent de leurs contrats avec les afficheurs. (retour)
(*****) La part du budget publicitaire dans le prix d'un parfum est très importante (environ 25%). Il est assez paradoxal de se dire que ce qu'on paie en achetant un parfum, ce n'est pas tant le produit que le chic du flacon, le prestige de la marque et les publicités qui nous auront persuadés que que ce parfum incomparable met mieux en valeur celui ou celle qui le porte. (retour)
(******) dans ce cas, on devrait aussi considérer comme minimes bien d'autres dépenses publiques vertueuses comme certaines aides sociales, la promotion de la prévention médicale,  les incitations en faveur de l'environnement, le soutien à la création culturelle, etc... (retour)
(*******) et si on veut un dernier exemple d'actualité, un seul petit centième de ces 30 milliards d'euros pourrait à lui seul résoudre les problèmes financiers de Radio France qui se chiffrent en centaines de millions d'euros (budget annuel ou coût de la rénovation de la Maison de la Radio). (retour)


   21. On aurait dû le savoir depuis longtemps

début mars 2015

Il m'est venu quelques réflexions à propos des difficultés financières d'Areva, le fleuron du nucléaire français, dont on vient d'entendre parler :

Je dirai d'abord mon étonnement de voir que tant de commentateurs se disent surpris de cette révélation. Certes, dans le discours dominant, Areva était une des gloires industrielles françaises, mais pour qui est familier (comme c'est mon cas) de l'opinion des écologistes, c'est depuis très longtemps qu'il se dit que les aspects "avantageux" du nucléaire reposent sur des faux semblants. Ils ont notamment toujours dénoncé une prise en compte insuffisante des niveaux de risque inhérents aux grandes puissances énergétiques et des problèmes spécifiques attachés aux cycles des matières fortement radioactives (extraction et raffinement, utilisation en grandes quantités, déchets). La nouvelle ne devrait donc pas surprendre, puisqu'elle n'est que la mise au jour d'une vérité connue, mais délibérément méprisée.

Les promoteurs du nucléaire industriel ont voulu ignorer (ou fortement minimiser) ces difficultés, mais les accidents successifs de Tchernobyl puis de Fukushima révèlent l'ampleur des problèmes de façon terriblement concrète. C'est principalement de cela que viennent les déboires financiers d'Areva (retards et dépassements sur les chantiers en cours des EPR en Finlande et en France) et son carnet de commandes presque vide. La conversion au (presque) tout nucléaire du secteur électrique français n'a été possible que par cette ignorance délibérée, et celle ci doit beaucoup à un certain état d'esprit des hautes sphères françaises de décision.

En France, la haute administration, et avec elle une grande partie du monde politique forge son jugement sous le conseil des grands corps de l'état, au premier rang desquels celui des Ingénieurs des Mines (*), qui est en charge des questions d'énergie. Formé à la science prestigieuse des physiciens du début du XXeme siècle, encouragé par une administration publique centralisée qui est le bras actif de l'état national, le Corps des Mines a engagé d'autant plus facilement la France dans la voie du nucléaire industriel que cela allait de pair avec la volonté du général de Gaulle de disposer de l'arme nucléaire. La crise du pétrole de 1974 a ensuite opportunément conforté cette orientation (**). Opposés au choix du nucléaire, les écologistes dénonçaient sur tous les tons des dangers parfois fantasmés, mais le plus souvent bien réels, et ils pointaient surtout l'opacité et l'absence de démocratie dans les décisions comme dans la gestion. On n'a pas voulu les entendre, et on les a gratifiés d'une image d'idéalistes infantiles opposés à tout progrès ou même pire d'anarchistes irrationnels et dangereux.

Aujourd'hui, l'écologie gagne du terrain dans les discours sincères ou hypocrites de la sphère économique et des cercles de pouvoir, mais il n'y a toujours pas grand monde dans les grands médias pour reconnaître à quel point les analyses des écologistes étaient prémonitoires, avec plusieurs décennies d'avance dans le domaine du nucléaire comme dans d'autres (***) . Forcés par les constats de plus en plus alarmants, nos dirigeants entrent dans l'écologie à reculons, et face aux bonnets rouges capitulent honteusement sur la fiscalité écologique. Ils distordent le contenu des projets de lois, prêtant une oreille trop complaisante à des lobbys puissants qui, pour préserver le pré carré des industriels du fossile ou du nucléaire, s'opposent à la reconversion et veulent freiner le développement des énergies renouvelables. Chez ces dirigeants, la croyance dans le possible ou l'impossible est sélective: Ils affirment avec conviction que les lois de l'équilibre budgétaire nous obligent à faire mieux (ou pas plus mal) avec moins de financement, et que c'est non seulement nécessaire mais également possible. Mais ils considèrent aussi qu'il serait impossible de vivre bien (et peut-être même mieux) avec une moindre dépense énergétique, et tout aussi impossible d'investir pour l'avenir en reconvertissant notre appareil productif aux énergies propres. De toutes façons, cette nécessité n'est à leurs yeux que facultative, et pourra dans le doute être repassée sans vergogne aux générations suivantes.

Bien qu'on se scandalise couramment du contraste entre la finance virtuelle et l'économie réelle, pour la plupart des dirigeants, les milliers de milliards d'euros ou de dollars qui sous l'impulsion des traders et des algorithmes des banques voltigent chaque jour dans le ciel de la planète financière sont devenus plus réels que la pollution industrielle ou les gaz d'échappement des moteurs. Plus réels que le dégel de la banquise, et que les conséquences pour les terriens de l'urbanisation galopante et du changement climatique. C'est en vertu de cet étrange aveuglement qu'ils procrastinent sur la reconversion énergétique et qu'ils en augmentent ainsi la difficulté.

Le scandale d'Areva n'est pas seulement celui des pertes qu'il va falloir éponger (****), et des difficultés sociales de l'inéluctable reconversion industrielle, c'est aussi celui d'avoir pendant plusieurs décennies imposé au pays un mirage qui est cause d'un retard énorme dans notre reconversion énergétique. Cela risque aussi d'être celui des dégâts provoqués par une obstination bornée si par malheur un accident important venait à sanctionner le prolongement abusif des centrales vieillissantes.


(*) Les X-Mines, comme on dit souvent. Lorsque j'étais à l'Ecole Polytechnique, il était inconcevable que le major à la sortie de l'école ne choisisse pas ce corps. Au besoin, une fois connus les choix des premiers de la promotion, on arrangeait les notes (du moins c'est le bruit insistant qui courait) pour qu'il en soit ainsi. Sortir de l'X dans le Corps des Mines était ce qu'il y avait de plus prestigieux, puisqu'il fallait pour cela être nécessairement dans le top vingt (sur un effectif de 300). N'ayant ni les capacités, ni la mentalité pour ce genre de choses, je n'étais pas intéressé et n'ai compris que beaucoup plus tard à quel point l'élitisme français, fasciné par ce type de parcours, offre à ses meilleurs crânes d'oeuf un prestige et un pouvoir pas nécessairement bien placés. (retour)
(**) Le nucléaire militaire a besoin de plutonium, absent dans la nature, mais présent dans les déchets des réacteurs. Et au sujet de la crise du pétrole, il faut redire que la question la plus criante, celle du carburant nécessaire aux transports routiers, n'est de toutes façons en rien résolue par le choix d'une électricité à 75% nucléaire. (retour)
(***) Impasses de la société de consommation, pollutions industrielles et crise climatique, biodiversité en danger, méfaits du militarisme, injustices d'une mondialisation promue par un capitalisme rapace et cynique.(retour)
(****) On ne s'attardera pas sur les mauvais choix de l'ancienne patronne pour l'acquisition d'une compagnie minière d'uranium ou pour une entrée trop tardive (et probablement de pure façade) dans l'éolien. Il est maintenant question d'appeler notre électricien national à la rescousse. Si ce sauvetage se répercute sur le prix de l'électricité proposé par EDF, continuera-t-on encore longtemps à soutenir que le renouvelable, notamment l'éolien, n'a pas de viabilité économique ?(retour)


20. Oncle Picsou écologiste

mi-février 2015
  Une enquête intitulée "Nature, le nouvel eldorado de la finance" a été diffusée il y a peu sur Arte (*). On y explique que des opérateurs financiers ont entrepris de "donner un prix" aux problèmes environnementaux (dont notamment la perte de biodiversité) par l'intermédiaire de fonds de compensation accessibles sur les marchés boursiers. Le principe revendiqué est comparable à celui du marché des crédits carbone (**) mis en place suite sommet de Kyoto censé permettre à un acteur trop fortement émetteur de gaz à effet de serre de "compenser" son action néfaste sur le  climat par un investissement (plus ou moins indirect) dans une activité combattant les émissions (reconversion énergétique, soutien aux puits de carbone)

De façon similaire, une entreprise dont l'activité détruirait des espèces protégées peut par ailleurs souscrire à des actions d'un fonds de soutien de cette espèce, et contribuer ainsi à son maintien par l'entretien de réserves territoriales favorables à sa survie. L'idée directrice est de collecter des fonds consacrés à des causes environnementalement "vertueuses".
Mais les choses se compliquent du fait que comme la plupart des titres financiers, ces actions peuvent être achetées et revendues sur des marchés financiers, que les cours sont fluctuants, et qu'elles peuvent faire l'objet de spéculation et même être recomposées en produits dérivés.
En réalité, on a moins affaire à un soutien aux actions en faveur de l'environnement qu'à l'ouverture de nouvelles opportunités financières, cette fois ci aimablement colorées de vert, permettant à qui veut de s'acheter à relativement bon compte une vertu environnementale sous-traitée. C'est un véritable marché de l'écoblanchiment qui se met en place (***).

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Officiellement, ces marchés de compensations correspondent à une volonté de "réorienter la finance en faveur de l'environnement". Car au dire de certains économistes, la mauvaise prise en compte des questions écologiques dans l'économie capitaliste tiendrait à "l'invisibilité économique de la Nature". On ne peut qu'être surpris que ces économistes, qui savent que l'agriculture, la pêche, l'exploitation forestière ou minière, etc...font partie de l'économie  considèrent que la Nature leur est invisible. Ce n'est pas la Nature qui est invisible, c'est la pensée économique qui rend aveugle. Il est vrai que cette pensée est aveugle pour bien d'autres choses qui n'ont comme seul défaut que de passer mal sous la toise de la valeur monétaire. (****)
Quoiqu'il en soit, certains comme le financier indien Pavan Sukhdev (dont la conversion date de 2005-2010) se sont attaqués à cette épineuse question du prix de la Nature, et ont décidé de traduire les questions écologiques dans la langue de la finance. Par exemple ils pensent avoir évalué ce que rapportent les abeilles en tant que pollinisateurs, ou les services rendus pour l'absorption du gaz carbonique par une forêt, ou ce qu'il en coûterait de remplacer une espèce disparue, etc.... Quels que soient les trésors d'intelligence déployés pour donner un prix aux éléments naturels ou aux écosystèmes, on n'aboutira bien évidemment qu'à des résultats aussi primaires que dénués de sens, comme on l'observe dans d'autres domaines, tels que le prix d'une vie humaine, d'une oeuvre d'art, d'un beau paysage, d'une bonne éducation, d'une société de concorde.

C'est une tendance assez récurrente de la pensée économique de chercher des solutions à toutes sorte de questions en les exprimant en termes de valeur monétaire ou en "perfectionnant"  les tuyauteries de l'argent. Il faut surtout éviter les règles et des lois car l'économie rêve de circuits autorégulateurs capables de distribuer par leur seule harmonie intrinsèque la valeur (et donc le bonheur) de façon optimale et vertueuse. Pour l'orthodoxie néolibérale, la régulation ne doit pas résulter d'interventions, elle doit advenir par l'équilibre "naturel" des circuits, même si ceux-ci doivent aussi être hyperfluides, sans obstacles, et bien sûr sans ponctions de la puissance publique.

Ce mythe d'une économie capable d'autorégulation est activement entretenu par ceux qui veulent tirer un profit maximum de toute cette activité financière. Au fond, peu leur importe que l'argent qui circule soit destructeur ou vertueux en termes humains ou environnementaux, sauf peut-être si cela se voit trop et que l'opinion se scandalise. C'est alors qu'on sort du chapeau ces correctifs censés remettre le système sur les rails de la vertu. L'essentiel est que l'argent tourne sans frein et rapporte au passage, et il faut donc à tout prix éviter une intervention des états ou des autorités (même démocratiques) pour réguler vraiment l'activité économique au nom de la défense du bien commun (environnement ou paix sociale). Pour ceux-là qui postulent que l'état est le pire des gestionnaires, toute régulation "extérieure" (taxation de la pollution, protection juridique, interdictions) serait par principe mauvaise. Seuls sont acceptables des dispositifs faisant appel à la magie des marchés qui produit paraît-il de la vertu universelle à partir des intérêts privés.

A qui payer l'entretien et la sauvegarde du bien commun? A l'opportuniste financier qui ouvre boutique sur le marché de l'écoblanchiment(*****) qui collecte et gère les fonds  au mieux comme le font les assurances, ou à une puissance publique investie d'un pouvoir légal et on l'espère légitime? Acheter sa vertu sur des marchés de compensation, est plus facile, moins coûteux et de meilleur affichage que respecter des lois environnementales ou payer des taxes à la pollution. Les marchés ne sont pas plus intelligents ni plus vertueux que les institutions démocratiques, ils ne font que vendre des indulgences (******).

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L'intention même pas cachée est d'instituer une nouvelle source de profits pour ceux qui sauraient se placer aux bons endroits du circuit. C'est ce qu'on a fait en d'autre temps avec les assurances, l'épargne des ménages modestes, les services hospitaliers, le ramassage des ordures, les pompes funèbres, et d'autres choses encore. On sait malheureusement que les marchés libres n'ont rien à envier aux états en matière de gestion avisée: on les a vus à de multiples reprises pervertir gravement le service attendu par la société, capter des gains abusifs, induire des orientations injustes ou dangereuses, et risquer le bien public dans des spéculations hasardeuses.

Dans le film d'Arte, Pascal Canfin, écologiste et ancien ministre, cite Oscar Wilde:
"Un cynique, c'est quelqu'un qui connaît le prix de tout et la valeur de rien." (*******)
On est ici face à un exemple caractérisé.

Il est vrai qu'Oscar Wilde ajoute une réponse à cette redoutable définition:
"Et un sentimental, c'est quelqu'un qui voit une valeur absurde dans tout et ne connaît aucun prix de marché."

Si on ne veut pas être un écologiste cynique, faut-il donc être un écologiste sentimental?



(*) Nature, le nouvel eldorado de la finance
http://www.arte.tv/guide/fr/050583-000/nature-le-nouvel-eldorado-de-la-finance   (retour)
(**) Ce système en place depuis 1997 n'a pas bien fonctionné, notamment parce que de la baisse des crédits-carbone sur les marchés a réduit la motivation des acteurs concernés pour baisser leurs émissions. La mutation technique demanderait une politique de soutien constante alors que les marchés font fluctuer le prix de la vertu.   (retour)
(***) l'écoblanchiment est le mot français pour l'anglais greenwashing. La forme qu'il prend ici est celle d'un marché des droits à polluer ou à détruire. Le marché des crédits-carbone s'appelle d'ailleurs "Marché des permis d'émission"(retour)
(****) Cet aveuglement n'empêche apparemment pas la pensée économique de revendiquer le pouvoir, ni le système financier de tirer de multiples profits de cette soumission.   (retour)
(*****) http://www.speciesbanking.com/      (retour)
(******) Rappelons que le capitalisme est imprégné de l'éthique protestante (du moins selon Max Weber), et que la Réforme est précisément née du refus du commerce des indulgences.  (retour)
(*******) L'éventail de Lady Windermere, pièce de théatre d'Oscar Wilde (1892). Cette réplique se trouve à l'acte III dans une conversation ordinaire entre gentlemen. "What is a cynic? A man who knows the price of everything and the value of nothing."
On trouve ensuite cette réponse: "And a sentimentalist, my dear Darlington, is a man who sees an absurd value in everything, and doesn't know the market price of any single thing."
(retour)


19. Parlons un peu de religion(s)

mi-janvier 2015

Folle et éprouvante semaine en ce début janvier.
Tout juste sorti de la lecture d'un petit pamphlet athée (édité vers 1750) intitulé "Traité des trois imposteurs" (*), j'entends les médias saluer la sortie de "Soumission", le dernier Houellebecq, que seuls les initiés avaient lu, un livre qui selon son auteur traite de la tentation pour notre société individualiste (celle des "Particules élémentaires") de retrouver une cohésion par un retour au religieux. Houellebecq  n'est pas seul sur ce thème, et il cite Emmanuel Carrère, dont le livre "le Royaume", salué par une critique unanime, entremêle habilement les bouffées de foi religieuse de l'auteur avec l'histoire des premiers chrétiens et de la rédaction des Evangiles. Les chiffres de vente de ces livres laissent penser que ces auteurs sont dans l'air du temps en faisant le lien entre l'éclatement individualiste contemporain et la perte d'influence des religions.

Et puis soudain, la consternation. Des tueurs fanatiques mitraillent la bande d'athées rigolards et pacifistes de Charlie Hebdo, exécutant une fatwa sanglante lancée sur eux par des religieux aussi lointains qu'irrascibles. Bien que longuement prémédité, ce massacre ne dépasse même pas le niveau de la vengeance la plus primaire et reste un sommet de connerie (**).... et bien sûr une terrible perte pour l'esprit en dessins. En parallèle, un autre allumé fait montre du plus primaire des antisémitismes en tuant quatre personnes lors de sa prise d'otages dans un magasin casher.

L'émotion est extrême et les débats sur les sectarismes religieux s'emballent (***). Animés sans doute des meilleures intentions du monde, responsables politiques, représentants communautaires et médias nous expliquent à longueur d'antenne que cette horreur n'aurait rien à voir avec la vraie religion, qui on le sait n'est qu'amour et respect, et que les folies du dévoiement fondamentaliste ne doivent surtout pas conduire à condamner la religion en général. Pour ajouter à cela, une mayonnaise émotive s'agglomère autour d'un "je suis Charlie" certes consensuel mais on ne peut plus incantatoire. Ce slogan (car c'en est un) fleure bon par son simplisme ambigu la culture de communicant, venant au secours des valeurs "républicaines et citoyennes", non sans quelques arrières pensées de récupération politicienne. Plus déroutant encore, voilà que s'annonce un véritable fétichisme et même des appétits spéculateurs autour du Charlie Hebdo de la résurrection...

Ces bons sentiments préfabriqués qui polluent la sincérité de l'émotion, cette brochette de chefs d'états qui posent sur la photo symbole, ces formules toutes faites (pour ne pas dire cette langue de bois) qui encensent les mécréants libertaires assassinés (****), me font aspirer à plus de laïcité et même d'athéisme.

Mais en même temps, par une étrange coïncidence, l'athée de toujours que je suis est un choriste qui révise activement (et avec grand plaisir) deux sommets de musique religieuse, en l'occurrence des extraits d'une Passion de Bach et le Requiem de Mozart ! Ne serais-je pas pris ici en flagrant délit d'incohérence?

Quelle place un athée peut-il donner aux religions ?
Pour moi, comme probablement pour beaucoup de mes contemporains, les religions (entendre ici plutôt les "grands" monothéismes auxquels j'oserai adjoindre les diverses obédiences du communisme) ne sont plus aujourd'hui (au mieux) que des traditions culturelles, ou si on préfère un emballage culturel pour certaines pratiques et valeurs, individuelles ou collectives (*****). Plus vivantes que la mythologie grecque, plus répandues que les polythéismes des peuples "premiers", elles n'en appartiennent pas moins au passé. Tenues au respect de textes anciens autant que sacrés qu'elles sont réduites à réinterpréter, elles ne produisent plus aucune explication du monde ni aucune vérité qui leur soit exclusive. Il y a de bien meilleures façons d'accéder à la connaissance, telles que l'expérimentation scientifique, l'empirisme observateur ou l'enquête historique documentée, bref une pensée rationnelle et bien informée. L'humanisme dont les religions sont porteuses n'est exclusif à aucune d'entre elles et leur message authentiquement moral est en grande partie formulé tout aussi bien par des philosophes ou des athées. A l'inverse, elles entretiennent des particularismes, pour une bonne part archaïques, qui sont souvent sources de conflits dans la société, ce qui fait que la cohésion sociale dont on les crédite tient souvent plus du repli communautariste que de l'universalisme. L'extension de la laïcité (c'est à dire de la neutralité des institutions publiques) est nécessaire à la paix sociale, mais ne se fait pas sans conflit, même si elle accompagne inexorablement les progrès de la connaissance et l'évolution des idées politiques.

Si autrefois les religions ont pu être tenues pour des sources de savoir, de morale et de paix sociale, elles ne l'ont été que très imparfaitement, et si aujourd'hui elles méritent encore d'être respectées, c'est surtout parce qu'elles imprègnent une part importante de nos cultures. Je pense que les religions sont à respecter au titre du patrimoine culturel, mais à mes yeux elles ne sont plus sacrées, en tout cas pas plus sacrées que d'autres traditions ou oeuvres culturelles, à l'image des notes d'une partition de musique que l'interprète se doit de respecter.

Ceux qui se disent croyants et vont chaque semaine, à l'église, au temple, à la synagogue ou à la mosquée, perpétuent un héritage culturel. Ils jouent un rôle similaire aux musiciens d'orchestre qui de toute leur âme continuent à faire vivre Bach, Mozart ou Schubert. Par leurs pratiques et leurs rituels, ils font vivre leur religion, tout en construisant leur paix intérieure, et souvent même une part de leur bonheur. Mais de même qu'en dehors de la salle de concert, un musicien n'impose pas sa musique à la société tout entière, aucune religion ne peut prétendre exister dans la société d'aujourd'hui sans respecter ceux qui ont une autre vérité. On peut sans autre risque que le discrédit culturel proclamer son incompréhension ou son aversion pour telle ou telle musique, quitte à fâcher (mais sans conséquences majeures) ceux qui en sont adeptes. Pourquoi ne pourrait-on dénoncer en toute liberté les aberrations de certains dogmes religieux ou l'anachronisme de certaines pratiques ou rituels ? Y compris sur le mode humoristique, même irrévérencieux voire lourd. En cas d'abus manifeste de ce droit à la critique, il y a des lois et des tribunaux pour débattre de façon civilisée du respect dû aux personnes sincères et à la diversité des traditions culturelles.
En tant que culture collective, les religions ont produit beaucoup de belles oeuvres populaires ou savantes dans la musique, l'architecture, la peinture, ou la littérature. Elles ont été aussi à l'origine de bienfaits politiques ou sociaux. Mais justement, en tenant un rôle important dans l'histoire politique comme facteur déterminant du pouvoir, elles ont aussi produit beaucoup d'intolérance, d'oppression politique, et justifié de très nombreux et copieux bains de sang. Elles continuent encore de les alimenter, notamment (pour ne donner qu'un seul exemple) au Moyen Orient et dans les métastases que ce conflit engendre. Cette lourde responsabilité nous donne un droit d'inventaire, et autorise la critique, la méfiance et le scepticisme. La plupart de ceux qui croient le font parce qu'ils ont été ainsi éduqués dans leur enfance, et qu'il leur est plus facile de s'accommoder de cet anachronisme que de renier une tradition familiale pour laquelle ils ont un attachement.

Admettre les religions, mais refuser l'intolérance.
Le plus grand nombre des pratiquants s'arrange comme il le peut des dissonances qui en résultent entre le monde contemporain et le passéisme du dogme. C'est la bêtise crasse (ou si on préfère l'obstination au delà de toute raison) des minoritaires fondamentalistes de tout poil que de persister à croire que toute vérité puisse émaner de la lecture littérale de grimoires composites, aux origines incertaines et antiques, souvent imparfaitement traduits et sujets à des exégèses contradictoires. Vingt personnes sont mortes parce que des malheureux au parcours éducatif et social chaotique ont cru trouver une rédemption criminelle et suicidaire en appliquant ce genre d'idées simplistes.
L'ancienneté des traditions religieuses mérite certes un grand respect sur le plan culturel, mais cela ne va pas jusqu'à leur redonner le pouvoir politique qu'elles avaient en des temps heureusement révolus et dont elles ont fait si mauvais usage.

Les véritables religions actuelles ne sont pas celles qu'on croit.
En effet, ces religions anciennes déclinantes dont les soubresauts agitent et empoisonnent le monde ont été subrepticement remplacées par d'autres. Bien au fait des moteurs de la société, la modernité marchande a su imprégner nos sociétés par d'autres cultes, mieux adaptés à ses fins. Plus de Paradis dans l'Au-delà, mais des idéaux bien terrestres, catéchisés par les bons apôtres de la nébuleuse médiatique: Sport, Jeunesse, Richesse, Célébrité, Magie technique, Puissance scientifique, Consommation, Marché et Concurrence, Croissance économique (******) ne sont-elles pas les véritables religions d'aujourd'hui ? Elles ne forment à dire vrai qu'une seule religion syncrétique, bien plus dynamique, planétaire et oecuménique que les religions historiques officiellement reconnues.

Le choc créé par les événements a aussi redonné vigueur à une autre religion, l'Unité Nationale, invoquée pour parer à la fissuration communautariste qui menace le pays. L'appel au consensus dans le pays est évidemment compréhensible, mais la religion tricolore n'est pas sans tache, ayant été elle aussi responsable de nombreuses morts, et surtout elle devient de plus en plus désuète face à l'évolution du monde contemporain.  Le drame du 7 janvier est international pour de multiples raisons. L'incantation patriotique ne peut être qu'un palliatif très provisoire.

Et ensuite ?
Pour passer à un tout autre sujet, la grande émotion suscitée par le massacre a permis à notre président de réunir le temps d'un après-midi une grande brochette de chefs d'état. On aimerait leur donner rendez-vous dans quelques mois, en espérant que l'urgence climatique parvienne à en mobiliser encore plus, et pour des rencontres plus productives qu'une photo de groupe. Car si quelque chose doit  nous relier au delà de nos divergences d'opinion et de nos différences culturelles, c'est le fait que nous sommes tous terriens, appelés à coexister sur cette unique planète que l'expansion des hommes a rendu étroite et malade. Nous serions bien avisés de nous convertir en masse à la religion de notre généreuse et fragile biosphère, une religion qu'Edgar Morin appelle de ses voeux dans Terre Patrie, nécessairement commune à tous les hommes, et même à l'ensemble de la Vie sur Terre.


(*) texte plus ou moins mythique, attaquant de front les trois monothéismes, paraît-il écrit vers la fin du Moyen-Age, mais ressuscité à l'époque des lumières dont l'authenticité et l'attribution sont au choix mystérieuses ou douteuses.(retour)
(**) "monstrueusement imbécile" nous dit Edgar Morin dans un article du Monde.(retour)
(***) je n'aurai garde d'oublier, même si je n'en parle pas, les débats sur la sécurité, ni ce qui à mon sens est le plus important, à savoir la misère éducative et la ghettoïsation de certaines banlieues.(retour)
(****) auxquels il faut hélas ajouter les autres victimes, mortes de s'être trouvées par le plus terrible hasard dans la ligne de mire des tueurs. (retour)
(*****) parmi ces pratiques, certaines sont tout à fait vertueuses, de nombreuses institutions de bienfaisance, de solidarité  et aussi d'éducation en témoignent, notamment lorsque leur activité est dénuée de prosélytisme. (retour)
(******) Bernard Maris: la messe du CAC 40   Par ailleurs, deux jours avant le massacre à Charlie, on nous faisait la leçon sur le PIB du Royaume-Uni qui venait de passer juste au dessus du PIB français, honte à nous ! Pour un démontage en règle voir le blog de Jean Gadrey .(retour)


  18. Remettre l'argent fou à sa place

fin-novembre 2014
Les billets s'espacent, en partie du fait d'un accès plus difficile aux mises à jour de mon site (j'envisage de migrer vers un autre fournisseur d'accès), mais aussi parce que je suis occupé à de longues lectures.

Je viens notamment de terminer Le capital au XXIe siècle, (gros) livre de Thomas Piketty(*) que j'évoquais dans mon billet de mai dernier.
Contrairement à ce que j'appréhendais, ce pavé de presque mille pages est tout à fait lisible, il faut vraiment le saluer, puisque ce livre de chercheur visant plutôt des initiés en économie peut ainsi toucher un public plus large. Son articulation est d'une logique sans faille, et il est rédigé dans une langue remarquablement normale.

En ce qui me concerne, je retiens de cette lecture quelques points fondamentaux :

•  Sur le long terme, la croissance économique (dont on rêve le grand retour dans presque tous les médias) a toujours été relativement faible. Même au début de l'ère industrielle, la croissance est avant tout démographique, la part purement économique restant très faible. Dans l'histoire mondiale, elle ne dépasse qu'exceptionnellement 2%. Tabler sur le retour d'une croissance notable dans la période qui vient est donc illusoire.
•  Les rendements du capital (4 à 5%) sont donc en général supérieurs à la croissance économique, et de ce fait, la logique spontanée du capitalisme alimente une accumulation démesurée des grandes fortunes, au point de mettre en cause les valeurs qui fondent la démocratie (mérite, travail, harmonie sociale, solidarité). C'était le cas à la Belle Epoque, avant que n'éclate la guerre de 14-18.
•  Les états démocratiques ont repris le contrôle sur le capitalisme du XIXe siècle par suite de ses excès et surtout dans l'urgence des traumatismes, des destructions et des redistributions de la période 1914-1950 .  Mais depuis un peu plus de trente ans, la spirale inégalitaire s'est réamorcée, du fait des choix politiques des pays Anglo-saxons, de l'effondrement du monde communiste et de la mondialisation économique.
•   Les Etats Unis, en devenant aujourd'hui inégalitaires à l'extrême, ont trahi l'esprit qui avait présidé à leur développement jusqu'au milieu du XXe siècle (**). On n'oubliera pas au passage que cet "égalitarisme" fondateur n'était possible que grâce aux "opportunités" liées à l'envahissement colonial d'un continent peu peuplé, sans même évoquer la question de l'esclavage.
•  Aujourd'hui, pour éviter notamment une crise générale des démocraties (sans parler même d'autre menaces géopolitiques ou environnementales), il faudrait fortement freiner, sinon casser cette logique perverse (***).
•  Piketty n'hésite pas à proposer une taxation progressive du capital à l'échelle mondiale. Cette utopie utile (comme il le dit lui-même) ne pourra se mettre en place qu'à la faveur de règles instaurant une véritable transparence financière, et une concertation impliquant un nombre suffisant d'états-nations. Il montre qu'une telle révolution peut s'appuyer sur des éléments déjà en place, et qu'avec une stratégie politique bien pensée, une mise en oeuvre progressive est possible. Il semble même que certaines choses soient en marche, tant pour les Etats-Unis et l'OCDE que plus récemment pour l'Europe.

Au fil de cette lecture, on comprend aussi que la doxa économiste actuellement dominante repose sur une illusion historique passagère, puisqu'elle s'est élaborée dans les années 1970-80 (****):

•   La croissance forte (supérieure à 5%, voire à 10%) qu'on jugeait souhaitable et possible sur le long terme, ne tenait qu'au rattrapage temporaire des pays d'Europe ruinés par deux guerres puis plus tard des pays émergents entrant dans l'économie globale.
•  L'égalitarisme circonstanciel apparu au cours des Trente Glorieuses a donné une fausse impression de compatibilité "naturelle" entre capitalisme et justice sociale, 
•  La suppression sous Reagan et Thatcher des fiscalités confiscatoires sur les très hauts revenus qui perduraient depuis les années 1930-40 (sans avoir aucunement étouffé l'inventivité technique ou l'esprit d'entreprise) a surtout donné le champ libre à l'escalade de la cupidité et au gonflement des bulles financières. La réforme du commerce mondial et la facilité des transactions informatiques ont exacerbé cette dérive.

Je recommande ce livre à ceux qui ont du temps, malgré son volume, et même si pour moi, il reste un livre d'économiste. Je veux dire par là qu'il convoque l'histoire pour chercher en premier lieu à arbitrer entre différentes affirmations sur la logique intrinsèque des flux et stocks d'argent (ou plutôt de valeur). Il ne s'intéresse que de façon un peu furtive au rôle pourtant essentiel des circuits de l'énergie dans l'évolution historique des civilisations et de l'économie. Il ne développe que très peu les enjeux économiques de la crise environnementale qui couve à cause du recours massif aux facilités de l'énergie fossile.

Sur ce terrain, on ferait mieux d'aller chercher (comme je l'ai mentionné dans mon billet de mai dernier) du côté de l'économiste Jean Gadrey , de Gael Giraud ou encore de visionner le documentaire Sacrée Croissance (*****) que Marie Monique Robin a diffusé sur Arte, encore disponible en VOD.

(*) Ce livre est reçu par beaucoup comme un événement, notamment aux Etats-Unis où il a été soutenu par d'éminentes personnalités, face aux inévitables contestations qu'il a soulevées (voir la page Wikipédia consacrée à l'ouvrage) (retour)
(**) Contrairement à une idée reçue, au tout début du XXe siècle, c'est en Europe (Royaume Uni et France) qu'on trouvait les plus fortes inégalités. Dans ces deux pays, le XIXe siècle a été fortement marqué par les rentiers. A la même époque, l'enrichissement aux Etats-Unis est plutôt lié au succès d'entreprises.  (retour)
(***) J'évoque cette crise démocratique dans mes billets 16 et 17, on pourra aussi lire Comment les riches détruisent la planète de Hervé Kempf, et se reporter aux blogs cités en note du billet 15(retour)
(****) Pour les amateurs de longues lectures, dans Le grand bond en arrière, Serge Halimi montre comment tout cela est lié à une volonté de revenir sur la victoire du keynésianisme au sortir de la deuxième guerre.  (retour)
(*****) http://www.arte.tv/guide/fr/050584-000/sacree-croissance


  17. Antichambres, coulisses, couloirs, où est le pouvoir?

mi-septembre 2014

Mon dernier billet date déjà de trois mois, les occupations de l'été m'ayant un peu tenu à distance du clavier, il est donc temps que je m'y remette. Non sans lien avec certaines actualités, j'ai choisi de consacrer ce billet aux détournements de la démocratie par le lobbying et l'influence.

En effet, je ne pense pas être seul à constater que l'actualité politico-médiatique ressemble de plus en plus à une sorte d'écran animé, masquant aux citoyens les jeux de coulisses et les concertations en petits comités où sont adoptées les orientations collectives qui sont ainsi soustraites au contrôle démocratique. Pendant qu'en vitrine, on nous distrait à grand renfort de sondages avec la course à la présidentielle de dans trois ans, que les médias nous resservent le story-telling des communicants de tout poil, qu'on nous révèle de prétendus secrets, ou qu'on nous "tease" avec de faux suspense, ce qui se décide résulte en réalité de l'action plus ou moins occulte de lobbys et de l'influence de think-tanks alimentés en sous-main par des intérêts (le plus souvent) économiques.

Ainsi, en ce moment, la loi Duflot sur le logement (loi ALUR), est accusée du marasme immobilier actuel avant même son entrée en vigueur effective, et vidée de son contenu, suite au lobbying intense (et assez voyant) des professionnels de l'immobilier qui veulent continuer à profiter outrageusement de la dérégulation du marché, alors qu'elle n'a produit depuis dix ans que pénurie et prix excessifs (*).

La loi de transition énergétique en gestation est également l'objet de telles manoeuvres, visant encore une fois à repousser les échéances difficiles et permettant au final d'habiller en vert des options qui préservent avant tout le pré carré de notre électricien national.

Le niveau européen, par la structure de ses institutions et l'intense lobbying qui s'active à Bruxelles est un cas exemplaire d'opacité démocratique et de détournement par les groupes d'intérêt. Des décisions qui engagent lourdement l'avenir y sont prises dans l'entre-soi, le contrôle parlementaire ayant du mal à s'y exercer. Ainsi, on ne sait que par des fuites (en général démenties car non authentifiées) ce qui se négocie au niveau commercial avec l'Amérique du Nord (**), alors qu'au nom du principe de libre échange on risque de mettre à mal certaines exigences culturelles ou environnementales, et surtout de favoriser encore plus les grandes multinationales face aux états dans les conflits opposant intérêt commercial et intérêt général.

Enfin, j'ai trouvé d'autres exemples de la mise en oeuvre concertée de ce genre de méthodes dans ma récente lecture du livre "Les marchands de doute" des historiens des sciences Naomi Oreskes et Erik M. Conway (***). Ces auteurs démontrent implacablement comment des intérêts industriels sont parvenus à entraîner dans leur cause quelques scientifiques de renom pour mettre en doute publiquement et avec la plus grande mauvaise foi des résultats scientifiques bien établis concernant (entre autres) les méfaits du tabac ou les causes humaines du changement climatique. Ce livre explique en particulier comment leurs convictions politiques pro-capitalistes ont poussé des scientifiques à engager leur prestige dans ces mauvaises querelles, et comment la dissymétrie entre la prudence scrupuleuse des revues scientifiques et le sensationnalisme de la presse grand public a joué en faveur de ces semeurs de doute, retardant la prise en compte des risques au niveau politique pendant de longues années (pour ne pas dire des décennies).

Tout autant que les pouvoirs autoritaires, mais peut-être par des voies un peu différentes, les démocraties peuvent être détournées de l'intérêt général par des actions d'influence, de lobbying, ou de manipulation des idées. Au delà même du secteur des médias, qui malgré ses proclamations offusquées n'est pas exempt d'influences, il existe une vaste nébuleuse de cabinets de communication, d'analystes juridiques, de cercles de réflexion, d'élaboration de savoirs dont l'activité intéressée cible l'opinion et surtout les lieux de décision politique.

Les élus et les gouvernants devraient en principe représenter la population qui, directement ou indirectement, les met en place, mais la logique des parcours élitistes instaure déjà des proximités, pour ne pas dire des complicités avec les milieux d'affaires. Si cela ne suffit pas, l'organisation de conférences de colloques ou de mondanités au casting étudié (et aux droits d'entrée parfois coûteux) permettra aux élites économiques de parler en privé aux ministres ou aux parlementaires. La fréquentation de certains clubs ou la présence lors de grandes occasions (****) figurent à l'agenda des uns comme des autres. Ainsi la finance ou les grands industriels de l'énergie, des transports, de la sécurité, parviennent-ils à placer des relais proches du pouvoir politique, à adresser aux parlementaires des dossiers clés en mains ou des textes de projets de lois, à infléchir l'orientation des médias, ce qui leur permet d'influer sur les grands choix politiques sans trop se montrer, tandis qu'en façade se joue un théâtre du pouvoir dont les aléas ne toucheront pas l'essentiel. Grâce au discours médiatique dominant, l'essentiel de l'espace politique est ramené à l'alternative entre Gauche moderne ou droite raisonnable. Quel que soit le choix, le primat absolu de l'Economie et du Marché sera reconnu, et on ancrera dans les esprits l'idée que l'impôt est toujours une confiscation nourrissant un Etat si mal géré qu'il ferait mieux de ne rien faire. L'inquiétude environnementale qui émerge au gré des rapports scientifiques n'est pas reliée aux choix politiques, elle est stigmatisée comme catastrophiste et démobilisatrice, dénoncée comme un luxe de riches ou encore comme un retour de l'ordre moral. Pourquoi s'occuperait-on de réformer notre modèle de civilisation alors que tant de pays sont sous l'emprise de la nécessité ? Avec un hypocrisie confondante, notre machine économique prétend trouver dans l'exploitation de cette misère un réservoir de croissance qui lui fait défaut dans nos pays gavés par trop de faux confort.
La dominance universitaire et médiatique d'une certaine pensée économique, le jeu des portes tournantes (*****), les forums comme Davos, le contrôle des relais médiatiques, tout cela contribue à formater la manière de poser les problèmes, d'envisager les solutions, tout en sauvant les apparences du jeu démocratique et de la liberté de penser.

Certes, les simples citoyens qui veulent résister à la doxa ambiante peuvent aussi, grâce aux associations et aux ONG, entretenir par leur bénévolat, leurs cotisations et leurs dons un contre-lobbying citoyen cherchant à rétablir l'équilibre. Au moment des échéances démocratiques, l'opinion peut aussi par le vote tenter de faire pression sur les dirigeants. Mais lorsqu'on compare les moyens alignés de part et d'autre dans cette véritable guerre de communication, lorsqu'on mesure le pouvoir d'influence des milieux d'argent qui tiennent les politiques par la logique de la dette et qui influent sur les esprits grâce à la possession des médias où à la publicité, lorsqu'on compare tout cela à la fragilité des actions citoyennes et à leur manque de cohérence(******), lorsqu'on constate la connivence des pouvoirs politiques avec les puissances économiques (ne parlons même pas du financement des campagnes électorales aux USA), on doit admettre que la balance est loin d'être équilibrée. Il est facile pour les dirigeants de proclamer que le chômage vient d'un PIB en stagnation et d'un "manque de compétitivité" et de nier que la transition vers une société plus coopérative et plus sobre soit une urgence. Au besoin, le déchaînement de passions sportives ou l'effroi d'un fait divers bien sanglant détourneront l'opinion d'une réflexion plus poussée.

Au fond, on pourrait presque s'étonner que surnagent encore des idées qui s'opposent aux puissances d'argent et à la vision économiste dominante, comme celles qui défendent l'environnement et la responsabilité concernant les enjeux de long terme, celles qui défendent une conception moins consommatrice du bonheur et une prospérité sans croissance. C'est probablement parce qu'elles sont bien fondées que ces idées parviennent encore, même déformées, simplifiées ou futilement récupérées par la mode, à mobiliser un peu partout des citoyens pour la défense d'une biosphère vivable et l'émergence de pratiques respectueuses des enjeux d'avenir.


(*) On suivra avec intérêt sur le site @rrêt sur images l'émission avec Cécile Duflot en personne, malheureusement accessibles aux seuls abonnés. (retour)
(**) Voir différents sites maintenant la vigilance sur le traité TAFTA en tapant cet acronyme sur un moteur de recherche. (retour)
(***) éditions Poche-Le Pommier 2014 pour la traduction française. (retour)
(****) le forum de Davos, les conférences Bilderberg, ou la commission Trilatérale, mais aussi les dîners du Siècle, ou les universités d'été du Medef parmi bien d'autres. (retour)
(*****) On nomme ainsi aux Etats-Unis les parcours de carrière alternant entre la haute fonction publique et la direction dans le milieux d'affaire privés. En France, ce qu'on appelle le pantouflage (départ bien payé dans le privé des hauts fonctionnaires) tient de la même logique. (retour)
(******) Les lobbys citoyens ou les ONG ne défendent pas tous un intérêt général cohérent ou des conceptions humanistes. Les intérêts particuliers peuvent ainsi s'opposer les uns aux autres, et s'affaiblir mutuellement, à quoi s'ajoute que certains de ces lobbys citoyens sont parfois le paravent d'intérêts économiques ou industriels. (retour)


16. Les populismes à l'assaut de l'Europe?

début juin 2014

Les dernières élections au parlement européen ont fait fleurir dans les médias le mot de populisme. Ce n'est en réalité pas nouveau, puisqu'il y a deux ans, j'avais été incité à mettre en ligne une page sur ce thème. Il me semblait déjà qu'on cédait à la facilité en attribuant l'étiquette populiste à des discours très différents. Je ne nie pas que le débat politique actuel soit effectivement miné par diverses formes de populisme, mais je pense qu'on doit aussi s'interroger sur ce procédé qui par principe condamne sans les distinguer de multiples manières de contester la sclérose des démocraties contemporaines et l'influence prise sur elles par les puissances d'argent.

Il n'est pas surprenant que l'Europe, où la distance des dirigeants aux peuples est pour ainsi dire maximale, soit sujette à cette maladie de la démocratie, car l'existence réelle ou fantasmée de populismes n'est que le revers de l'éloignement grandissant des élites, sous l'effet de la concentration des pouvoirs d'argent, de l'augmentation des périmètres politiques du fait de la mondialisation, des stratégies d'auto-reproduction des castes sociales privilégiées.

Par sa simple existence, le populisme met en question la légitimité de l'élitisme, qui ne va pas de soi. Comment les élites ont-elles acquis leur position, comment se renouvellent-elles? sont-elles des castes fermées ou sont-elles ouvertes au brassage social et au mérite? Leur pouvoir est-il excessif, en font-elles un usage abusif, ou l'utilisent-elles au moins en partie dans le sens de l'intérêt général ?

C'est parce que ces questions complexes méritent d'être posées qu'il faudrait discerner la remise en cause légitime des élites de la contestation populiste. Mais le débat public simplifie volontiers et les formations politiques dont proviennent les élites de l'Europe ne manquent pas elles non plus de recourir aux arguments primaires (l'Europe c'est la paix, c'est le progrès ...) ou à faire jouer la peur tout en se considérant par principe exemptes de populisme.
Pour ces tenants du statu quo en Europe, tous les partis "eurosceptiques", "eurocritiques" ou "europhobes" relèvent ainsi du populisme. Cet amalgame permet de rejeter dans un même opprobre ceux qui pointent des boucs émissaires ou argumentent à coup de slogans aussi lapidaires que simplistes et ceux qui formulent des diagnostics raisonnés à partir de faits vécus ou d'une histoire documentée.

Lorsqu'il cesse d'être marginal et devient une obsession pour les classes dirigeantes, le populisme devrait être regardé comme le symptôme d'un dysfonctionnement démocratique. C'est parce qu'ils n'ont pas de perspective d'amélioration et qu'ils désespèrent d'être entendus ou simplement représentés en haut lieu que les défavorisés sont un terreau fertile pour les populismes. Il faudrait alors réduire le populisme à sa source plutôt que d'en appeler à sa condamnation morale, et pour cela, instaurer des contre-pouvoirs, nourrir le débat, et limiter l'ampleur et la durée des privilèges. Cela passe par des politiques redistributives et du brassage social pour faire tourner la roue de la chance.

On peut croire à l'Europe tout en constatant que l'Union Européenne est un club fermé de chefs d'états secondés par une technocratie qui ne concèdent que peu de pouvoir au parlement élu. A Bruxelles ou à Strasbourg, l'influence des lobbys mine les réseaux de décision tandis que l'initiative citoyenne est bridée, les contre-pouvoirs peinent à s'exprimer en dehors de médias confidentiels, de blogs ou de sites associatifs noyés dans le foisonnement de la toile. C'est cet éloignement de l'idéal démocratique qui fait fleurir les contestations plus ou moins populistes.

Le débat politique préalable aux dernières élections a été réduit à peu de choses, les affaires européennes ont été présentées par la presse comme obscures, techniques et ennuyeuses, mais on n'en a pas moins demandé aux électeurs d'oublier le mécontentement qu'ils ont accumulé envers l'Europe et de se mobiliser pour faire barrage aux populismes.

A voir l'ampleur de l'abstention, ces discours n'ont manifestement pas porté.

15. Finance et jardinage

début mai 2014
Ce mois-ci, j'ai ajouté dans les pages sciences une série de schémas décrivant le fonctionnement d'ensemble de l'économie capitaliste. Cela me paraît salutaire si on veut décrypter les arguments économiques employés un peu partout pour justifier les choix ou les absences de choix de nos dirigeants. Ces schémas sont inspirés des explications données dans le "petit cours d'autodéfense en économie" du canadien Jim Stanford. Ils simplifient la réalité mais mettent bien en évidence la nécessité d'un équilibre entre logiques de profit privé et interventions publiques dans l'économie. Ils montrent aussi par quels circuits s'organise l'accumulation des richesses dans la sphère financière internationale.
On observera que l'évolution des trente ou quarante dernières années tient pour beaucoup à l'émergence et à la dominance des doctrines (ou théories) néolibérales, postulant (ce qui est très discutable) que le laisser-faire économique et la réduction des états ne peuvent être que bénéfiques.
Depuis la crise financière de 2008 et ses répercussions notamment en Europe, les failles de ces théories sont manifestes et on commence à entendre un peu plus s'exprimer des économistes opposés à ces idées. Le succès tout récent de la tournée américaine de Thomas Piketty (*) est un signal particulièrement intéressant, mais il n'est pas le seul. Pour ceux que cela intéresse, je recommande d'un côté le blog de Jean Gadrey (**), préoccupé par la transition écologique, et la réflexion de Gael Giraud (***), visant à redonner aux questions énergétiques la place fondamentale qui leur revient.
En effet, si l'économie financière tire les profits qu'elle accumule de ce que produit l'économie réelle, cette dernière puise la plus grande part de ses moyens dans la nature, qu'il s'agisse des matières premières, des sources d'énergie ou de la vie des hommes.
La complexité des circuits dilue les responsabilités et organise une course à la croissance qui épuise la biosphère. Pour sortir de cette logique, il faudrait que l'économie réelle raisonne sur un mode durable avec les ressources qu'elle tire de l'environnement, comme le bon jardinier qui en favorisant les cycles naturels et une certaine diversité maintient son jardin en mesure de produire pendant de nombreuses années. Encore faudrait-il pour qu'une telle mutation soit possible que le monde financier ait un comportement responsable envers l'économie réelle, qu'il abandonne le dogme de la croissance sans fin et qu'il se convertisse lui aussi à la sagesse du jardinier :  tenir compte du long terme, des limites matérielles, de la nécessité de permettre au monde dont on tire profit de s'entretenir en bonne santé et de se régénérer.
La sagesse du bon jardinier est une adaptation au contexte et à ses limites, un compromis entre optimisation et modération. Elle s'apprend par des observations attentives, par de l'expérience accumulée et transmise d'une génération à l'autre. Pour le monde de la finance (qui aujourd'hui se comporte comme l'agriculteur intensif qui épuise son sol et dope ses plantations par la chimie ou les pesticides), cette sagesse consisterait à comprendre que les profits prennent leur origine dans travail des hommes, dans la nature, et qu'ils sont plus ramasseurs que créateurs de richesse comme on nous le répète partout. Et donc par suite, comprendre qu'il faut accepter de réduire sa pression, de limiter ses appétits pour maintenir en bon état les sociétés et leur environnement. Mais qui peut croire que la finance soit capable d'apprendre au fil des crises et qu'elle en vienne à s'autoréguler? On ne peut guère attendre qu'elle prenne d'elle même les mesures permettant le retour à une exploitation économique modérée respectueuse de la richesse de la biosphère et du fonctionnement de ses cycles. C'est donc à la politique de reprendre la main et de défendre l'intérêt général. Encore pour cela faudrait-il que le dirigeants politiques justement, apprennent à ne plus assimiler systématiquement intérêt général et intérêt financier.

(*)Thomas Piketty, économiste intéressé principalement aux questions de justice fiscale, vient de publier un livre intitulé Le capital au XXIème siècle (qui fait actuellement un grand succès aux Etats Unis) dans lequel, après avoir opéré une relecture attentive des logiques d'accumulation sur le long terme et montré notamment que l'idéal égalitaire américain avait été largement dévoyé, il donne des pistes pour éviter que les démocraties ne soient mises en danger par la concentration des pouvoirs d'argent. (retour)

(**) Jean Gadrey est notamment intéressé par une économie débarrassée de l'impératif (désormais insoutenable) de la croissance.(retour)

(***) Gael Giraud est interviewé dans le blog Oil Man par Matthieu Auzanneau sur le lien entre économie et énergie. (retour)

  14. A propos du pic de pollution du mois dernier

début avril 2014
Il a fallu que l'épisode récent de forte pollution aux particules nous gâche ouvertement les premiers soleils de printemps pour que les médias se saisissent du sujet. Même si la gratuité des transports publics est intervenue assez tôt, les autorités ont été assez lentes à réagir, le ministre de l'écologie ayant attendu le dernier moment pour oser s'en prendre à la sacro-sainte bagnole. Les commentateurs et faiseurs de micro-trottoirs se sont alors empressés de souligner les inévitables absurdités de la circulation alternée, plutôt que son efficacité, tout aussi réelle mais peu perceptible sur une journée unique. On a ici un bel exemple de plus de cet attentisme écologique dont j'avais fait le sujet de mon précédent billet.

La pollution aux particules fines est en réalité assez constante mais elle monte en flèche lorsque la météo en panne de vent l'empêche de s'évacuer. Ce problème est loin d'être nouveau. Il y a a plusieurs décennies que la couleur gris brunâtre de l'atmosphère francilienne est nettement perceptible à faible hauteur au dessus de l'horizon, pour peu qu'il fasse soleil et que la vue soit dégagée sur une grande distance. On sait aussi depuis longtemps que la forte dieselisation du parc automobile français y est pour beaucoup(*), et que les impacts sur la santé de ces microparticules, bien que diffus, n'en sont pas moins importants. On a pourtant continué à favoriser le diesel en le taxant moins que l'essence et en prétextant de sa plus faible consommation (donc de ses moindres émissions de CO2) pour lui attribuer un meilleur bonus écologique, faisant l'impasse sur les oxydes d'azote (également générateurs d'effet de serre) et les particules fines en cause dans le pic de pollution.

Cette politique a été constante, sous l'influence d'un puissant lobby du diesel (ou notre constructeur "national" PSA voisine avec les transporteurs routiers), brandissant selon les cas le chantage à l'emploi ou la menace de blocage des routes. Les récents reculs sur la fiscalité écologique montrent bien comment ces lobbys tiennent les gouvernants, peu enclins par ailleurs à bousculer les habitudes des automobilistes français qui se sont consolidées au long de quatre décennies de soutien par l'état.

Le plus surprenant est que cette domination du diesel si spécifique à la France est une conséquence de l'électricité nucléaire, une autre particularité énergétique française développée dans les années Giscard. En effet, à la suite du choc pétrolier de 1974, la France s'est tournée délibérément vers la (sur)production d'électricité nucléaire, et pour la justifier a poussé massivement à l'adoption du chauffage électrique. Cela a fait peser sur les raffineurs la perspective d'excédents ingérables de fuel domestique, qui est un co-produit incontournable du raffinage du pétrole en essence. Pour rassurer les groupes pétroliers inquiets, on leur a donc concédé une politique favorable au moteur diesel qui permettrait d'écouler sous forme de gazole cette production obligée de produits lourds. Les constructeurs français au premier rang desquels Peugeot se sont ainsi fait une spécialité du moteur diesel sur les voitures particulières, et plus tard, PSA ainsi que Renault ont influé pour que cela perdure, retardant également l'étude d'autres systèmes de motorisation (hybride essence ou électrique). Les nombreux partisans du diesel, constructeurs et usagers, ont tout fait pour conserver l'avantage fiscal du gazole sur l'essence, puis pour faire homologuer comme écologiques les (petits) moteurs diesel, effectivement moins émetteurs de CO2, mais relativement gros émetteurs d'oxydes d'azote et de particules fines. Précisons que les filtres à particules, qui sont censés rendre propres les moteurs diesel ont en usage réel un fonctionnement moins parfait que lors des tests (notamment à froid), qu'ils sont le siège de fortes émissions d'oxydes d'azote, et pire, que certains propriétaires les font discrètement enlever pour regagner de la puissance.

Le plus absurde est qu'aujourd'hui, après le succès massif de cette politique, la proportion essence - gazole issue du raffinage ne permet plus d'alimenter correctement un parc dominé à 70% par le diesel, et que la France doit importer au prix fort d'importantes quantités de gazole déjà raffiné. Les médias font aujourd'hui mine de découvrir les problèmes liées au diesel, mais ils sont connus de longue date, comme le montre fort bien l'enquête (**) qu'Elise Lucet consacrait à ce sujet sur France 2 il y a quelques mois.

Tout cela se déroule dans le contexte d'un urbanisme où les distances éclatent (voir mon billet n° 8), la voiture individuelle et les autoroutes urbaines ouvrant à l'urbanisation des zones excentrées où les moins riches  trouvent à se loger sans subir les prix immobiliers excessivement spéculatifs des centres villes. Dans la réalité, l'insuffisance des transports en commun dans ces périphéries éloignées et l'engorgement quotidien du trafic qui en résulte engendrent une forte pollution rendue encore plus nocive par la dominance du moteur diesel. Il suffit alors que la météo laisse s'accumuler les polluants pour que l'alerte doive être lancée.

Maintenant, chacun voit que cette pollution est excessive et on reconnaît le sérieux des études qui en dénoncent la nocivité.  Il faut donc en sortir, mais comment?
La reconversion ne pourra ni être rapide, ni être indolore. Il faudra au moins essayer de faire en sorte qu'elle ne soit pas trop injuste.
Contrairement à ce qui se dit parfois, les pouvoirs publics, en France, disposent de leviers efficaces dont ils peuvent user. Ces quarante ans de dieselisation du parc automobile français montrent l'efficacité du colbertisme à la française, ainsi que celle des incitations fiscales, mais il faudrait maintenant que ces aides aillent dans un sens différent.

Il faut pour cela que les responsables fassent preuve de plus de volonté, surtout pour oser agir contre les lobbys du diesel, et qu'ils développent une pédagogie capable de convaincre les citoyens d'accepter de remettre en cause de l'avantage fiscal du gazole. On peut jouer de la progressivité et de l'incitation, et utiliser intelligemment le produit d'une fiscalité réellement écologique pour aider à la reconversion du parc automobile, développer les transports en commun ou la mobilité douce. On peut aussi agir pour favoriser la diminution des déplacements grâce au covoiturage, au télétravail dans le mesure du possible, et à plus long terme à des orientations urbaines favorisant la mixité et la proximité travail-domicile.

La progressivité nécessaire pour la mise en place de ces politiques ne devrait cependant pas être confondue avec l'attentisme et la timidité généralisée qui ont prévalu jusqu'à maintenant.


(*) On dit aussi, sans doute pour faire diversion, que la combustion du bois en foyer ouvert contribue notablement à ces particules, mais ce problème est surtout rural et hivernal, alors que les pics de pollution sont majoritairement urbains et se produisent aussi au printemps et en été. Notons aussi que les poêles ou les inserts bien conçus sont peu émetteurs de particules. (retour)

(**) Cash Investigation France 2 Elise Lucet  28/09/2013
Diesel: la dangereuse exception française
extraits visibles ici http://www.youtube.com/playlist?list=PL34uTYtIasHFNHWlPUsRcQIBq70mxcjCz
visible en entier ici (après ouverture d'un compte) http://www.dpstream.net/serie-4867
-aj.html#js4867-,-2-,-04%20[FR]
(retour)

  13. La planète peut attendre, pas les marchés

début mars 2014

Les péripéties politiques de ces derniers temps auront montré jusqu'à la caricature l'obsession première du président Hollande et de son équipe: ne pas aborder, éluder, reporter à plus tard les "questions qui fâchent". Peut-être cela n'est-il qu'une apparence, car on peut par ailleurs mesurer avec quelle constance, au nom de la dette financière, on n'hésite pas à fâcher les syndicats pour développer une politique économique largement inspirée par les milieux patronaux. En réalité, on choisit, parmi les "questions qui fâchent", celles qu'on renvoie à plus tard et celles sur lesquelles on va déployer des trésors de persuasion. Laquelle de ces questions fâche le plus? Le casse-tête de la dette financière, le problème de l'Europe (de ses structures politiques et de ses limites) , ou la question de la mutation énergétique et agricole, autrement dit de la dette écologique?

A observer le tableau des projets renvoyés à plus tard, nos dirigeants ont peur avant tout de fâcher avec les priorités écologiques, car elles s'opposent aux dogmes si bien établis de la croissance économique. Donc, à plus tard, la fiscalité écologique, la réorientation de la politique agricole commune, à plus tard une transition énergétique un tant soit peu volontaire, ou l'abandon d'un vieux projet de nouvel aéroport menaçant des zones naturelles.

La politique, est-ce gérer les priorités de façon à éviter ce qui fâche? Et si on doit se confronter aux questions difficiles et chercher à convaincre, pourquoi juger alors que la dette écologique est moins urgente et surtout moins importante que la dette financière?

Alors que la fragilité des prévisions économiques et les effets délétères de la croissance forcenée sont largement démontrés, l'ampleur de la crise environnementale ne fait plus de doute: le savoir, les constats, et les diagnostics sont là. Les causes sont en grande partie identifiées. Les messages d'alerte sur tous les tons circulent, diffusent, atteignent une partie non négligeable des consciences, mais un blocage subsiste à l'évidence:
•    L'alarme écologique tarde à se cristalliser dans un tournant politique issu du jeu démocratique,
•  Trop peu de responsables sont assez convaincus pour oser promouvoir et entreprendre des changements qui dépassent l'affichage d'une bonne conscience écologique minimale
•   On fait trop peu pour faire accepter à la société maintenant consciente les difficultés inhérentes à toute mutation d'importance: remise en cause de situations acquises, de modes de vie, progression sur certains aspects et régressions sur d'autres, nécessité collective de certains arbitrages.


Il y a encore une vingtaine d'années, ou pouvait penser que cette prise de conscience était lente et marginale parce que les idées étaient confuses. Mais ce n'est plus le cas aujourd'hui puisqu'on dispose de connaissances cohérentes pour décrire aussi bien bien l'histoire générale de la vie sur Terre que l'émergence des civilisations humaines et la croissance de leur impact. Ce qui fait obstacle à la prise en compte sérieuse des alarmes environnementales tient à des facteurs multiples, qu'on peut avec du recul résumer dans notre difficulté à arbitrer en faveur du long terme.

L'homme, et plus encore les sociétés humaines sont "naturellement" court-termistes: le fonctionnement politique, les paradigmes économiques, les affects humains, tout cela fonctionne sur le relativement court terme. Si des parents se soucient souvent de l'avenir de leurs enfants et petits enfants, beaucoup d'individus s'enorgueillissent de vivre au jour le jour. Un politicien pense en fonction des quelques années de son mandat, un dirigeant d'entreprise est pressé par ses actionnaires et inquiet des fluctuations des marchés boursiers. Seuls quelques rares mégalomanes rêvent de mausolées pour l'éternité, et très peu de gens osent penser ce qu'ils font et le monde dans lequel ils vivent sur des durées dépassant le siècle (ne parlons pas des millénaires ou des ères géologiques).

Le court-termisme des individus ordinaires et des structures sociales convient à la frénésie de l'économie, à l'industrie du divertissement de masse et à l'intoxication publicitaire, à l'achat impulsif ou même aux préoccupations de survie des plus pauvres. Dans le magma général des discours ambiants, le court terme finit donc par dominer, prenant le pas sur les alarmes écologiques de moyen ou de long terme, malgré leur grande crédibilité. Il y a  des personnes (pas en si grand nombre) qui acceptent de commencer un régime ou de se priver d'un plaisir pour s'éviter plus tard un cancer ou une maladie cardiaque, il y en a moins qui renonceront à certains éléments de confort au nom du bien vivre de leurs descendants ou de la santé de la biosphère.
 
Il y a aussi une petite minorité de gens qui, du fait de la richesse qu'ils ont accumulée, se pensent préservés des conséquences de la dégradation de la biosphère et croient que la question écologique ne les concerne pas. Or ce sont souvent ceux-là qui ont le plus d'influence sur les décisions collectives (élections de responsables, choix politiques, choix économiques) parce que leur bien-être actuel fait exemple, parce qu'ils détiennent, grâce à leur poids économique, un pouvoir d'influence supérieur. Les politiques faites au nom de l'économie ont ainsi remplacé les politiques faites au nom de la religion ou de la race. En principe ce devrait être un progrès moral, et dans les faits, c'est aussi devenu une myopie généralisée. Nos sociétés ne voient plus qu'à court terme, et qui plus est avec des paradigmes économiques plus que contestables (théories de la monnaie, de la valeur, des équilibres des marchés, des retombées pour tous de la richesse de quelques privilégiés, etc....)

Les messages court-termistes du divertissement, de la publicité, de la compétition économique, parfois traversés d'un engouement compassionnel éphémère, sont capables d'occuper en très grande majorité l'espace médiatique et de faire obstacle à la propagation, à l'assimilation et à la digestion des messages (scientifiques ou non) orientés vers la prise en compte de la question écologique. Ceux qui finissent par passer ce filtre sont souvent mal hiérarchisés, simplifiés à l'excès et chargés d'une émotion mal raisonnée. Il devient donc facile ensuite, au nom d'un prétendu sérieux économique, de caricaturer les défenseurs des ours, les partisans du retour à la bougie, ou les paranoïaques des petites ondes.


   12. La nature est-elle réactionnaire ?

début février 2014

Parmi les arguments échangés dans certaines controverses d'actualité on entend souvent condamner radicalement la transgression des lois de la Nature, et à l'inverse qualifier de réactionnaires ceux qui par cet argument refusent le Progrès. Des exemples récents nous sont donnés d'un côté par l'opposition des écologistes à la construction d'un aéroport ou à certaines techniques agricoles, et de l'autre côté par les débats autour de la question du genre, concept suspect pour les défenseurs de la "famille traditionnelle" de remettre en cause, et même de nier un ordre social naturel fondé sur la nature des sexes.

Le Progrès suppose-t-il de s'opposer à la Nature? L'invocation de la nature est-elle réactionnaire? De façon encore plus caricaturale, la nature serait-elle réactionnaire? Pour éviter le simplisme(*) il importe de savoir à quel propos le respect de la nature est invoqué, et si ce dont il s'agit relève vraiment de cette question.

Peut-on ainsi, du fait qu'ils se réfèrent les uns et les autres au respect de "la nature", regrouper écologistes et néopétainistes sous une même bannière réactionnaire? Certains thuriféraires du progrès technique n'ont pas manqué de le faire, soulignant ici et là des connivences apparentes ou parfois réelles entre la pensée écologiste et l'idéologie de la droite réactionnaire. Ce procédé commode a parfois servi pour disqualifier d'emblée les défenseurs de la nature critiques de l'évolution technico-économique contemporaine et les désigner comme ennemis du progrès (**).

La nature est évolutive, on le sait depuis Darwin et on a parfois eu du mal à l'accepter (***) sans pour autant que cette évolution puisse être appelée progrès. Si nous sommes souvent tentés de voir l'évolution naturelle comme un progrès, c'est que l'espèce humaine est apparue relativement tardivement et que nous sommes sujets à l'anthropocentrisme, mais pour les biologistes, les choses sont bien plus ambiguës. Le succès évolutif des vers de terre, des bactéries ou des insectes n'est pas moins intéressant que celui des hommes. Il reste cependant qu'à l'échelle des temps humains, l'extrême lenteur des processus darwiniens nous fait voir la nature comme un cadre quasi-immuable. Moins immuable est la nature aménagée ou même seulement impactée par l'homme, qui change avec les techniques d'agriculture ou de travaux publics, avec l'accumulation des pollutions ou les prélèvements de grande ampleur. C'est précisément ce qui alarme les écologistes, quand ils mesurent avec quelle puissance les techniques industrielles transforment la biosphère. En d'autres termes, l'évolution rapide du "progrès" bouscule l'évolution extrêmement lente de la nature.

Cette nature dont nous sommes encore largement tributaires est un exemple de complexité, de richesse et surtout de durabilité. Préserver dans notre propre intérêt des équilibres naturels qui peuvent parfois être sensibles devrait nous inciter à la sagesse et à la modération. C'est cette position critique face à l'évolution technique qui fait désigner comme réactionnaires les défenseurs de la nature, mais ce point de vue confond abusivement évolution technique et progrès, voire suppose que le progrès consisterait à dominer la nature (****). La véritable question est surtout de savoir comment juger les changements que nous apportons à la nature, et en particulier si le danger éventuel tient à leur ampleur, à leur rapidité ou au fait qu'ils relèvent de l'artifice.

Les choses sont réellement complexes car il n'est en toute rigueur pas possible de concevoir une nature exempte de tout artifice. Il n'est déjà pas absurde de considérer comme artifices nombre d'objets ou de modifications élaborés ou accumulés par l'activité d'animaux plus ou moins nombreux, grands ou ingénieux (nids, termitières, barrages des castors, etc...). Mais le mot artifice prend son sens plein avec l'apparition des hommes qui grâce au langage parlé, à la coopération sociale, à la maîtrise des énergies naturelles et à l'accumulation de savoirs par l'écrit, ont fortement accéléré leur évolution, tout comme celle de leur environnement. La rapidité de transmission et le foisonnement des innovations dans les cycles culturels ont conduit les sociétés humaines a avoir un impact majeur sur l'ensemble de la biosphère. Peut-on définir un stade à partir duquel cette évolution cesserait d'être naturelle pour devenir artificielle? Peut-on à l'inverse accepter comme naturel tout phénomène réel, même causé par l'homme? On voit bien que ces questions n'appellent pas de réponses simples. Pour juger du bien fondé de nos activités, la distinction entre nature et artifice n'est pas pertinente. Ce qui importe, me semble-t-il c'est de maintenir la perturbation de la nature à un niveau raisonnable, de rechercher un équilibre satisfaisant entre artifice et nature, ou même de s'intéresser à des artifices qui favoriseraient le bon fonctionnement de la nature (avec la difficulté de définir "raisonnable", "satisfaisant" ou "bon fonctionnement").

L'opposition entre progrès technique et préservation de la nature, qui est le fonds du débat écologique, nécessite de parvenir à caractériser (à peu près, avec difficultés et en laissant ouvertes des divergences d'intérêts) ce qu'est un écosystème en bonne santé, ou une biosphère vivable (*****). Mais si on aborde le problème de la nature humaine remise en cause (sinon menacée) par l'évolution des moeurs ou par les progrès de la médecine, on est dans un autre débat. La "nature de l'homme" est un concept très difficile à cerner. Chercher à en définir de façon consensuelle les invariants, incontournables ou ou intangibles est impossible. Les hommes sont façonnés au moins autant par leur biologie que par leur vie dans leur société. Ils ont évolué par la civilisation et la culture, bien plus vite que par la biologie, et ont maintenant une psychologie et des systèmes sociaux en fort décalage avec certains de leurs "fondamentaux" biologiques d'origine. A quoi s'ajoutent les effets de la médecine sur la santé, la démographie, et la transmission biologique. Toutes les controverses sur les tabous relatifs à la vie sexuelle,  sur les rôles familiaux, sur la conception et la naissance, sur la fin de vie, sur la bonne médecine, relèvent de ces décalages entre nature biologique (animale ?) et "nature" sociale des hommes, entre "sauvagerie" et "civilisation". Les questionnements sont réels et urgents, les réponses sont divergentes, les comités d'éthique réfléchissent, les arbitrages des tribunaux soulèvent les controverses, et la confrontation des civilisations par la mondialisation exacerbe encore les tensions.

Pour juger l'évolution (actuelle) de "la" civilisation à l'aune de la référence naturelle, les doctrines s'affrontent. On peut opposer ceux qui placent l'homme hors de la nature du fait d'un lien privilégié avec Dieu ou de la "supériorité" de son intelligence, et ceux qui pensent que même après avoir acquis une capacité unique d'agir sur son environnement, l'homme reste héritier pour nombre de ses comportements d'une longue évolution de primate en société. On peut opposer ceux qui, attribuant (avec raison) notre bien-être contemporain à notre domination sur la nature en déduisent que le progrès consiste à pousser plus loin ce pouvoir, à ceux qui (sans aller jusqu'à regretter le bon sauvage de Rousseau) considèrent que dans un domaine ou dans un autre, ce pouvoir est une imprudence, recèle des dangers, et que la sagesse consisterait à imposer des limites au progrès. Chacun dans ces débats est à la fois un progressiste et un réactionnaire.

Sacraliser une nature préservée de l'influence humaine est un combat perdu depuis des millénaires. Mais c'est souvent de ces courants de pensée que sont venus des questionnements aujourd'hui salutaires. Les hommes sont de fait devenus gestionnaires de la biosphère, et c'est d'eux que viendra la volonté de préserver des espaces de leur trop grande influence, et non d'un respect transcendental d'une nature où nous n'aurions pas notre place.

Ceux qui au nom du respect des lois naturelles tendent en fait à défendre un modèle conjugal proche du patriarcat en vigueur dans les sociétés agricoles, devraient si la nature était vraiment leur référence, prôner l'exemple des petits groupes de chasseurs cueilleurs, en général un peu moins inégalitaires, et bien souvent moins pudibonds et coincés sur les questions de permanence du lien conjugal, de filiation, et de moeurs sexuelles. On remarquera que pour défendre leur cause ils participent non seulement au système proposé par les états modernes, mais utilisent aussi le foisonnement internet et les réseaux sociaux pourtant responsables à leurs yeux du délitement de l'ordre social.

Défendre toute innovation technique au nom du progrès sans prendre la mesure de ses conséquences possibles, c'est n'être progressiste qu'à très court terme, puisque cet idéal n'est pas durable. C'est vouloir perpétuer un principe de progrès qui a certes fait la gloire du dix-neuvième siècle en occident, mais qui est dépassé, tant son bilan actuel est mitigé. Ce progressisme-là est aussi un conservatisme.

Accepter la sécurité donnée par la civilisation contemporaine, avec l'amélioration de la longévité, la baisse de la précarité alimentaire, la disparition de pratiques cruelles associées aux superstitions, c'est admettre qu'une certaine insoumission à la nature peut être bénéfique, et que le bon équilibre entre artifice et naturel doit être questionné, quitte à être souvent remis en cause. Faire le tri entre les multiples façons d'aménager les sites naturels, les diverses manières de détourner la productivité naturelle à notre profit, les diverses façons de s'opposer aux agressions biologiques qui menacent notre santé, suppose d'être capable de juger quand et pourquoi la référence à la nature est bonne, mais aussi quand elle est pénalisante, ou déraisonnable.

(*) Le simplisme tient en fait à l'emploi de l'article défini: LE progrès, LA nature. Si on ne précise pas ce qu'on entend par progrès, ou par nature, on tombe dans la controverse religieuse. (retour)

(**) On notera au passage que parmi les adeptes de ce progrès, certains présentent l'évolution technico-économique comme inéluctable, parce que "naturelle". C'est une remarquable incohérence d'entendre les partisans du libéralisme économique invoquer ainsi la naturalité des logiques de marché ou de progrès technique (la nature humaine étant de dominer la nature) pour refuser l'interventionnisme économique et s'opposer à des règles de respect de l'environnement. (retour)

(***)Par contre, certains n'ont pas manqué par la suite de tirer argument des logiques darwiniennes (un peu simplifiées) pour promouvoir une compétition sociale sans merci censée faire évoluer nos sociétés vers le bien. (retour)

(****) L'idée ordinaire du progrès, assimilé souvent à toute innovation (technique ou culturelle) est simpliste. Le progrès, si on tient à ce mot, devrait être jugé en termes de bien, et non selon le postulat naïf que toute nouveauté serait par principe supérieure à ce qu'elle prétend remplacer. Le progrès devient alors une notion morale difficile à cerner, à fortiori quand on s'avise que le bien-être humain est tributaire du "bon état" de la nature. Le bilan moral de l'évolution de nos civilisations est tout sauf simple, et si on veut encore que la démocratie ait un sens, il faut qu'il soit possible de faire le tri entre le meilleur et le moins bon, progresser dans le bien-être et l'émancipation tout en assumant notre responsabilité envers les générations suivantes et la bonne santé de la biosphère, et pas seulement progresser en puissance, en vitesse ou en productivité. (retour)

(*****) Des cycles naturels d'ensemble se perpétuant et évoluant de façon progressive plutôt que chaotique, des crises localisées aux répercussions modérées, une biodiversité capable d'assurer la résilience de l'ensemble en cas de crise forte. (retour)


11. Comment j'ai vu le Brésil

début janvier 2014

Le temps a passé depuis mon retour du Brésil, où j'ai passé deux mois principalement dans l'état de Sao Paulo avec une incursion touristique vers Ouro Preto dans le Minas Gerais.
Bonne occasion de réfléchir un peu au colonialisme, avec entre autres éclairages celui de Tocqueville (*), lu pendant le séjour, puis au retour le carnet d'expédition du dessinateur Hercule Florence (**)

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On peut dire que le Brésil représente la quintessence du cas colonial:

Tropical, immense, doté d'une nature très généreuse, assez peu peuplé, il a été colonisé par un petit pays de navigateurs, le Portugal, pour y développer une économie reposant sur l'exploitation forestière, la canne à sucre, les minéraux précieux, puis le café et le caoutchouc. Ne parvenant pas à asservir les populations locales, le colonisateur s'est fourni en esclaves en pratiquant la traite négrière. Au Brésil, l'indépendance et la fin de l'esclavage sont advenues assez pacifiquement (même si les grands propriétaires ont été sans scrupules pour défendre leur pouvoir en embauchant des milices pratiquant la violence armée. Malgré cette histoire relativement peu conflictuelle, et même si le racisme n'a pas été aussi  fort que dans les pays de colonisation anglaise (le métissage y est important), le Brésil reste aujourd'hui un pays extrêmement inégalitaire. Un géographe l'a même décrit comme une combinaison de Suisse, de Pakistan et de Far West.

La mondialisation de ces dernières décennies et l'entrée du Brésil dans le peloton des pays émergents ont rendu ces inégalités extrêmement voyantes. Une classe d'ultra-riches sans complexes fait modèle pour la classe moyenne montante, tandis que le petit peuple réduit à la précarité et à la débrouille, fait ce qu'il peut pour échapper à la misère, qui est loin d'avoir disparu.

La main d'oeuvre n'étant pas chère, les petits boulots fleurissent, et il est considéré comme normal (pour peu que cela soit à votre portée) de recourir à tous ces petits services qui facilitent la vie (gardiens de parking improvisés ou officiels, collecte des déchets, porteurs de colis et de messages, emplois domestiques pour la maison, pour les enfants et même pour les chiens).

Le pouvoir fédéral est lointain, les pouvoirs locaux sont souvent corrompus ou peu efficaces. L'école publique est dégradée, le développement urbain est très mal, voire pas contrôlé, les lois sociales restent embryonnaires, et on voit pulluler l'emploi précaire, l'exclusion urbaine et la débrouille. Cette situation entretient une grande défiance envers la puissance publique, et pousse à la gestion privée des fondamentaux de la société. Sociétés de sécurité, écoles et universités privées, rues et lotissements fermés, sans parler des circuits de santé ou des clubs de loisirs et de sport, assurent à ceux qui peuvent payer une qualité de vie que l'état ou la commune ne peuvent fournir. Quand on a les moyens (argent, pouvoir de nuisance, ou proximité avec les gouvernants) on peut jouer de l'influence en toutes occasions, pour obtenir des papiers par l'entremise d'un "despachante", ou pour que des intérêts personnels ou de groupe soient favorisés par un pouvoir local.

Mais lorsqu'on paye ainsi une multitude de services et de commodités, on admet mal de payer des impôts, d'autant plus qu'une part notable de cet argent public (pas toujours bien géré) est consacrée à des programmes d'aide sociale aux plus pauvres certes efficaces, mais dénoncés dans les médias comme un encouragement démagogique à la paresse. C'est ce mécontentement qui a donné de l'ampleur aux manifestations en juin dernier alors que tout avait commencé à cause du prix des transports publics.

Si les favelas (bidonvilles) semblent peu à peu évoluer vers des constructions moins précaires, elles sont rejetées de plus en plus loin des centres urbains par la logique du marché immobilier, et dans le même temps, on voit aussi se multiplier les condominios fechados (lotissements fermés) parfois de très grand luxe, à l'intérieur desquels la richesse s'étale sans complexe: parcs idylliques avec golfs et restaurants-clubs, semés de vastes villas aux annexes multiples, piscines, garages, gymnases, logements de domestiques, etc... Dans ce monde, on ne se refuse rien, d'autant que dans cet entre soi, la compétition de l'ostentation va bon train. Ce sont les opportunités de la promotion immobilière qui répartissent les classes sociales sur le terrritoire, car il y a des lotissements fermés pour toutes les couches à partir de la classe moyenne. En marge des villes et sans égard pour la cohérence de l'urbanisme se forment des poches isolées, à la sociologie homogène, et elles investissent aussi la campagne, loin des nuisances du centre qu'on rejoindra au besoin en voiture par l'autoroute proche ou même en hélicoptère. La classe supérieure en pleine expansion dispose du reste de plusieurs résidences et n'hésite pas à courir la planète entière, pour affaires, pour le tourisme ou même le shopping (il est par exemple de bon ton d'aller en Floride pour acheter des vêtements d'enfants).

Le Brésil n'en est pas encore à penser ses limites. Il lui reste des territoires à défricher, des champs de pétrole off shore à prospecter, de la viande et des agrocarburants à exporter, et ces perspectives d'avenir (***) confèrent un optimisme qui aide grandement à faire supporter bien des injustices pourtant criantes. Dans ce monde en perpétuelle mutation, chacun, même le plus pauvre pense avoir sa chance, ou à défaut voir ses enfants en bénéficier. Mais malgré une gentillesse au quotidien héritée du paternalisme colonial, la société brésilienne ne respire pas l'harmonie. Une multitude d'églises prospèrent sur la soif d'espoir, dispensant à doses variables du lien social et des services, et profitant surtout d'une fiscalité privilégiée. L'injustice et la violence guettent, trahies par les réflexes sécuritaires qui interdisent de sortir seul trop tard, de fréquenter certains quartiers, d'ouvrir les vitres de sa voiture en attendant au feu rouge.

Parallèlement à cette évolution peu avenante, on voit cependant émerger d'autres façons d'envisager l'avenir, et un certain intérêt pour des formes d'économie plus durables. Des initiatives pour sortir les pauvres de leur condition, pour favoriser la production locale de nourriture, pour redistribuer (un petit peu) les terres, se font jour, sans toutefois concurrencer l'agrobusiness surpuissant qui domine dans les campagnes. La contradiction est patente, et se traduit par deux ministères de l'agriculture séparés, l'un soutenant l'exploitation productiviste, l'autre aidant les petits producteurs familiaux.

Quelques courageux se lancent aussi dans la défense d'une biodiversité encore très riche, mais fortement menacée par le développement économique accéléré. La fierté nationale pour ce patrimoine naturel leur donne une audience, mais la récupération commerciale embrouille aussi les choses. Au Brésil (comme dans d'autres pays), on est frappé par l'absence totale de grâce (pour ne pas dire la franche laideur) de la modernité galopante, qui, à de rares exceptions près, submerge sans ménagement les beautés de la nature (****) ou les restes de l'ancienne culture coloniale baroque. Le plus souvent, on se satisfait aisément d'une esthétique commerciale superficielle, où les stéréotypes du bonheur consommatoire international se colorent d'un exotisme facile et séducteur. De tout ce fatras émergent quelques perles: morceaux de nature ayant échappé aux grands travaux ou à l'extension de la monoculture, anciennes villes baroques, architecture moderniste du milieu du XXe siècle.

En fin de compte, au delà des retrouvailles avec des amis de longue date, ce voyage aura été l'occasion de mesurer l'héritage parfois lourd du colonialisme et d'en observer les nouvelles formes (car il est loin d'avoir disparu). Il aura confirmé, bien à rebours de ceux qui résument le bonheur des peuples à leur taux de croissance, combien il faut être nuancé quant aux bienfaits de la croissance économique contemporaine.


(*) De la démocratie en Amérique. Plutôt qu'un éloge des institutions des Etats-Unis, j'y ai lu une inquiétude sur le devenir de sociétés d'entrepreneurs et de commerçants sans réelle élite culturelle ni politique, et surtout une description sans complaisance des mécanismes d'appropriation des terres par les immigrés d'Europe. Il y est dit notamment que les Indiens ne possèdent pas la terre, car ils ne font que l'occuper... (retour)

(**)Hercule Florence, jeune français épris de voyages, avait été engagé comme dessinateur dans une expédition scientifique qui par un itinéraire fluvial, partit en 1826 de Sao Paulo vers le Mato Grosso pour redescendre ensuite jusqu'à Belem par le Tapajos, un affluent de l'Amazone. Sa rencontre avec les beautés de la nature, les colons de l'intérieur et surtout avec différents groupes d'indiens est rendue encore plus vivante par ses dessins remarquables de rigueur descriptive. (retour)

(***) avenir à court terme, toutes ces "opportunités" peu durables n'offrant guère de perspective au delà de quelques décennies. (retour)

(****) Une simple exploration Google earth permet notamment de voir que les cascades qui avaient exalté Hercule Florence ont bien souvent disparu au profit d'aménagements hydroélectriques. Quant aux petites villes de l'intérieur, il n'est pas sûr qu'il les préfèrerait modernes et peuplées que perdues et pionnières. (retour)


   10. Vive le sport ?

début décembre 2013
Le journal auquel je suis abonné a cru me faire plaisir en m'offrant de recevoir gratuitement pendant un mois le quotidien le plus vendu de France. Ce quotidien, c'est L'Equipe, ce qui me donne l'occasion de dire ici tout le mal que je pense de la survalorisation actuelle du sport dans notre société. Il n'est pas ici question du sport comme pratique personnelle bienfaisante, mais du sport comme spectacle populaire, c'est-à dire de la version contemporaine des jeux du cirque de la Rome antique. C'est ce rôle de spectacle qui mène à toutes les dérives qui rendent aujourd'hui le sport si détestable: 
•   afflux d'argent issu de la publicité, via les droits de retransmission, les annonces ou les produits dérivés, détournement des images pour stimuler la consommation (et la boucle est ainsi bouclée),
•   pratiques douteuses induites par l'accumulation des intérêts (triche, dopage, achat de sportifs via les sponsorings et le mercato), malgré l'affichage en vitrine d'une morale du mérite de la discipline et de l'effort
•  image biaisée de la bonne santé par l'exhibition de corps élevés hors-sol et surentraînés
•  entretien d'une "actualité" sous tension permanente (le petit poucet parviendra-t-il à vaincre l'ogre favori?) mais en réalité totalement stéréotypée, et assortie de commentaires d'un niveau affligeant.
•  exacerbation permanente des pulsions chauvines les plus primaires, notamment dans les sports d'équipe, qui détournent ainsi le sens du collectif vers le tribalisme le plus régressif.

Cela ne serait rien si ça ne prenait pas tant de place, mais il suffit d'écouter un journal d'informations sur une radio généraliste (surtout au lendemain du week-end) pour constater l'envahissement.

Le sport est une véritable religion d'aujourd'hui, et elle est en partie mondiale (pour certains de ses évènements). On parle à juste titre de grand'messe (*), de culte, de temples, de martyrs, de dieux. Le sport a ses rituels, ses superstitions, sa mythologie, ses fétiches, ses grands prêtres, ses exégètes. Le destin des sportifs est fait de révélations, de miracles, de descentes aux enfers (pour ne pas dire de calvaires), de rédemptions et même de résurrections.

Cette religion est selon la formule de Marx un opium du peuple, largement distribué par les médias, eux-mêmes tributaires de la manne publicitaire. Elle nous raconte que le monde est compétition, que la compétition est loyale, qu'il y a des règles, un honneur, du mérite, des vainqueurs. On glorifie l'esprit d'équipe, mais les destins individuels sont valorisés, les héros sont au panthéon et les déchus rejetés aux oubliettes. Elle nous raconte un progrès, marqué par les records qui tombent (de moins en moins souvent, il faut le dire).  Comme toute religion, c'est un moyen de "tenir" les peuples, chargé d'enjeux de pouvoir (ou d'argent, ce qui revient un peu au même). On ne doit donc pas être surpris des hypocrisies, du double langage, de la tromperie qui polluent le sport spectacle. Derrière la façade de la morale du sport, se développent toutes sortes de pratiques peu morales, voire franchement immorales, qu'on fait mine de redécouvrir lorsque les scandales éclatent au grand jour.

Comme pour les religions officielles, chaque fois que le débat ressurgit, après des révélations scandaleuses ou après une injustice flagrante, les pompiers accourent au secours de l'institution, et déploient des trésors de jésuitisme pour ne pas casser la machine à rêver, ne pas "jeter le bébé avec l'eau du bain", (même si on proclame haut et fort la nécessité de nettoyer les écuries d'Augias), et remettre à plus tard une remise en cause de plus en plus urgente.

Si les totalitarismes n'ont pas manqué d'utiliser le sport pour l'embrigadement des masses et la fabrication de l'homme nouveau, n 'oublions pas que la morale propagée par le sport, essentiellement fondée sur la compétition (loyale ?) et le dépassement de soi sert remarquablement bien l'enrôlement des populations dans la compétition économique capitaliste. Il n'est pas fortuit que les grandes équipes de football aient été pour la plupart associées aux agglomérations industrielles, et on ne doit pas s'étonner que les sports les plus populaires soient ceux qui mettent en lumière des ascensions sociales: football, cyclisme et boxe notamment.

Déjà dans les années 1920, George Orwell s'inquiétait de la contamination du sport par les nationalismes et dénonçait une pratique qui "n'a rien à voir avec le fair-play", et qui "déborde de jalousie haineuse, de bestialité, du mépris de toute règle, de plaisir sadique et de violence". Il ajoutait: "le sport, c'est la guerre, les fusils en moins".
Peu à peu, les mécènes paternalistes d'autrefois ou les écuries nationales cèdent la place à des investisseurs aux dents longues, capables de tout acheter, talents, vertus, honnêteté, dont le but essentiel est de captiver les foules devant les écrans et d'engranger les recettes.

Aujourd'hui, le sport fait plus que jamais modèle, il suffit pour s'en convaincre de remarquer les nombreuses références sportives dans la langue des gestionnaires, d'évoquer les supposés mérites de la "diplomatie du sport", ou d'observer avec quelle candeur les patrons excusent leurs revenus indécents en les comparant à ceux des joueurs de foot ou de tennis. Il suffit aussi de voir comment tout personnage officiel se doit de montrer qu'il partage avec tous l'intérêt voire l'enthousiasme pour les tribulations des stars du sport.

Face à cette saturation qui est loin d'être fortuite et innocente, on se prend à regretter Churchill, qui à 80 ans, dans une citation (contestée) osait afficher son mépris en expliquant sa longévité par le whisky, les cigares et "no sport".


(*) Par un retournement singulier, la célébration de Nelson Mandela, qui aurait dû être une véritable grand-messe internationale, a eu lieu au son des vuvuzelas dans le "Soccer Stadium" de Johannesburg (et il en a été de même de grands rassemblements à l'occasion des voyages du pape).  (retour)

9. En avant, fuyons !

fin octobre 2013
Après quelques temps de pause, marqués notamment par un voyage de deux mois au Brésil sur lequel je reviendrai dans un prochain billet, je me remets à mon clavier.

Sur le site de Bastamag (une lecture à recommander) je suis tombé sur un article (*) faisant le point sur la géo-ingénierie.

Sous ce terme, on désigne des techniques plus ou moins hypothétiques cherchant à produire une modification (dans ce cas supposée favorable) du climat. Pour répondre au problème climatique engendré par les gaz à effet de serre d'origine humaine (seule "géo-ingénierie" effective, involontaire et inquiétante), ces techniques nous suggèrent donc d'intervenir à grande échelle sur certains facteurs, par exemple en capturant du gaz carbonique pour un stockage à long terme (sans fuites ?), ou en dispersant massivement dans l'atmosphère de produits destinés à réduire l'absorption des rayons solaires, ou encore en déversant du fer dans l'océan et stimuler ainsi l'activité du phytoplancton censé alors absorber plus de CO2.

On peut mesurer la complexité du fonctionnement du système climatique au temps qu'il a fallu au monde scientifique pour établir la réalité du phénomène, pour arbitrer les multiples controverses, et pour se convaincre de la nécessité d'alerter l'humanité sur les conséquences hélas probables de nos rejets massifs dans l'atmosphère. Depuis que cette question est devenue un enjeu majeur, notre compréhension dans ces domaines a fait de grands progrès, mais elle est encore très loin d'autoriser le risque d'un pari aussi fou que ceux que nous proposent ces "géo-ingénieurs" (un terme qui trahit bien à quel niveau de mégalomanie ils se situent).

Ces docteurs Folamour qui proposent de traiter la question climatique par des solutions si extraordinairement imprudentes ont généralement des voisinages d'intérêt, voire des connivences avérées, avec les partisans du "business as usual", ceux-là mêmes qui se refusent à admettre que la solution la plus sage (même si elle n'est pas la plus simple à penser) consiste à convaincre la civilisation moderne de revenir à une certaine sobriété et de se réorienter vers les énergies décarbonées et renouvelables, et à l'y aider. Ce sont plus ou moins les mêmes qui cherchent obstinément à généraliser l'exploitation des gaz de schiste en exerçant à tous les niveaux un lobbying forcené, qui trouve des échos complaisants et répétés dans une presse peu ouverte aux enjeux de long terme (**).

Tandis que les négationnistes du changement climatique veulent freiner une prise de conscience salutaire, les partisans de cette géo-ingénierie tentent d'attirer les décideurs et l'humanité dans une fuite en avant aveugle aux leçons environnementales de deux siècles d'industrie et d'escalade de puissance. Ils les incitent à prendre des risques totalement irresponsables, aussi bien par l'échelle d'intervention démesurée que par l'extrême complexité de réaction du système climatique.

Redisons-le encore une fois, le problème climatique nous oblige, si nous voulons rester dans les limites d'une dérive encore relativement prévisible, à laisser volontairement dormir dans les sous-sols la majeure partie des réserves de charbon, de pétrole ou de gaz restantes, sans compter sur leur épuisement (ou même seulement leur raréfaction) pour nous forcer à la conversion écologique.


(*) http://www.bastamag.net/article3404.html    (retour)

(**) Au passage, on peut souligner que cette insistance pour exploitater les gaz de schiste en Europe ou ailleurs doit beaucoup au retournement prématuré de la conjoncture aux Etats Unis, qui oblige les foreurs à chercher d'autres terrains d'action.  Il apparaît de plus en plus que le boom des gaz de schiste a tout d'une bulle spéculative court-termiste. (voir les articles de Genviève Azam dans Politis n° 1274, ou de Mathieu Auzanneau sur son blog du Monde.fr).  (retour)

http://petrole.blog.lemonde.fr/2013/10/01/gaz-de-schiste-premiers-declins-aux-etats-unis/
http://findupetrole.canalblog.com/archives/2013/04/18/26952214.html

   8. Extension du domaine de la ville

mi-juin 2013

Un peu partout se joue un combat aujourd'hui assez inégal, celui de la ville contre la campagne. Le projet d'aéroport à Notre Dame des Landes près de Nantes est un exemple emblématique. Il suffit d'observer  comment s'est transformé le territoire au voisinage des aéroports plus anciens, initialement installés (pour cause de  nuisances) dans des espaces encore non urbanisés pour comprendre que l'aéroport est aussi un pionnier de la conquête des campagnes par les villes. L'aéroport suscite des activités annexes (services, commerces, logistique, etc...) et donc des emplois, il est relié par des transports à la ville qu'il dessert et malgré les distances imposées par le bruit et la sécurité, l'urbanisation fait pression pour exploiter à sa façon ces terrains peu chers, opportunément situés sur les circuits économiques. La pompe est amorcée et le reste suit, rendant la ville encore plus étendue et tentaculaire.

Un autre combat emblématique a lieu au sud de Paris, sur le plateau de Saclay, dont la fonction agricole est menacée par des projets d'extension du pôle scientifique associés au passage d'un nouveau métro. Mais de façon plus ordinaire un peu partout, à une distance calculée des villes moyennes, ou près des points névralgiques du réseau autoroutier, des lotissements se greffent aux petits villages ruraux qui deviennent peu à peu des territoires de grande banlieue. La ville repeuple la campagne vidée par les transformations de l'agriculture, et assez rapidement, aux lotissements en plein champ succèdent les implantations d'artisanat ou de petite industrie, les zones d'activités, centres commerciaux de divers types, ou parc de loisirs.

Alors que l'économie agricole, limitée par la productivité naturelle du territoire, est en perte de vitesse, les villes, lieux de pouvoir et surtout d'une richesse économique gonflée par l'ingénierie financière, se peuplent de plus en plus (*). Le commerce de grande distribution permet de les nourrir sans dépendre de la campagne environnante. Peu à peu, faute de pouvoir tirer assez de revenus de l'agriculture, le territoire rural offre donc d'autres services aux urbains: tourisme, détente, mais aussi et plus généralement espace abondant et peu cher. Ce phénomène de "rurbanité" (selon un vocable forgé par certains spécialistes) se généralise, ce dont témoigne par exemple un photographe comme Raymond Depardon ou les cinéastes Kervern et Delépine. De façon plus méthodique, on voit sur les cartes se dessiner la déshérence de nombreuses petites bourgades et la constitution de grandes auréoles autour des villes moyennes. Le récent livre "Le mystère français" d'Hervé Le Bras et Emmanuel Todd est à ce sujet assez démonstratif.

On peut voir dans ces nouvelles formes de relations ville campagne une perspective heureuse, et taxer de passéistes ceux qui déplorent les paysages gâchés par l'architecture stéréotypée des lotissements, des hangars ou des enseignes franchisées (sans même parler des divers aménagements routiers qui leur sont immanquablement associés). Mais on peut aussi voir que maintenant qu'ils sont automobilistes, les dominés économiques, employés et artisans notamment, sont rejetés de plus en plus loin de la ville, et qu'ils ne peuvent accéder au confort qu'ils désirent qu'au prix d'un gros budget carburant et dans le huis clos familial et télévisuel qui résulte de cet urbanisme. Les sociologues et politologues qui scrutent la montée des extrêmes montrent bien comment rurbanité et malaise social se correspondent en grande partie. Les territoires de socialisation structurés autour de l'école, du commerce quotidien, ou du voisinage ont éclaté avec la remise en question des distances par la voiture pour tous ou par les télécommunications faciles.

A-t-on seulement la moindre idée de la remise en cause que subiront ces territoires sous l'effet d'une pénurie drastique de carburant? Seront-ils des lieux de crise et de révolte, ou au contraire, verront-ils émerger de nouvelles formes d'alliance entre ville et campagne. Il y aura probablement des deux, mais comment faire dominer l'éventualité la plus heureuse ?

(*) Le développement démographique des villes est général à l'échelle mondiale, et s'il correspond à une certaine vision de la prospérité économique, il est aussi source de déséquilibres et de difficultés: misère sociale des bidonvilles, nécessité d'une agriculture à très faible main d'oeuvre, donc dépensière en énergie et en intrants, dépendance des villes du commerce à grande distance pour leur approvisionnement, débauche énergétique des grandes métropoles, etc...  (retour)


7. Idéologie, réalisme  (une fois de plus)

mi-mai  2013

Dans la chronique scientifique de Libération du mardi 14 mai, Sylvestre Huet rapportait que l'observatoire de Mauna Loa à Hawaï  vient d'enregistrer que la teneur en CO2 de l'atmosphère venait d'atteindre le seuil symbolique de 400 ppm (*). La teneur atmosphérique en CO2 est un facteur bien identifié du changement climatique, dont l'augmentation est due en grande partie aux activités industrielles recourant au carbone fossile, et à la suite des sommets de Rio et Kyoto, des engagements avaient été pris pour en ralentir la croissance, et même l'inverser dans les décennies qui viennent. Le seuil franchi aujourd'hui correspond à une augmentation de 25% dans les cinquante dernières années, ou encore de 7% depuis dix ans  ce qui est un nouvel indice du peu de poids actuel de la question climatique face aux logiques économiques qui gouvernent le monde.  Cet enjeu majeur est au coeur de l'opposition incontournable entre écologie et croissance économique.
A l'évidence, pour de nombreux gestionnaires et commentateurs, la "science économique" semble plus ancrée dans la réalité que la physique de la biosphère, puisqu'il leur paraît irréaliste d'accorder à la dette écologique une priorité sur la dette financière. Pour eux, dans ces temps de crise financière,  ceux qui persistent à demander que la politique n'oublie pas les avertissements du GIEC et les prenne en compte sérieusement seraient les adeptes ou les victimes d'une idéologie "réchauffiste" hostile au Progrès.

La climatologie serait donc une idéologie et l'économisme un réalisme ? De quel côté se situe l'idéologie?

Ces supposés "idéologues réchauffistes" argumentent à partir d'une connaissance scientifique fondée sur une physique solidement établie, sur des observations multiples et concordantes et sur des simulations prospectives relativement convergentes, et on notera qu'ils n'ont commencé à intervenir dans le débat public qu'après un temps assez long de doute méthodique, lorsque leurs conjectures sont peu à peu devenues des certitudes. Est-on dans l'idéologie? C'est pourtant ce qu'affirment (entre autres) certains commentaires des articles Terre-Climat-Environnement du blog de Sylvestre Huet, qui il est vrai n'a pas hésité à dénoncer publiquement et avec force arguments l'imposture de climatosceptiques trop médiatiques.

A l'opposé, dans la majorité des milieux économiques, on prône la croissance par la compétition, l'exploitation du gaz de schiste (**), et de façon plus générale l'urgence d'un attentisme prudent en matière de conversion écologique. Cette attitude s'appuie sur des "vérités économiques" dont une partie a certes été confirmée par des faits observés  (en général sur des périodes limitées), et dont une autre partie a largement été infirmée: l'histoire de l'économie est riche en paradoxes et en crises non prévues ou mal expliquées. Cette "science" dont la branche dominante consacre beaucoup d'efforts à défendre le système capitaliste contre les critiques sociales, environnementales ou morales, affirme avoir pour objet principal l'étude supposée neutre des flux de valeur. Or la définition même de valeur économique est en réalité problématique, car pour rendre possible le raisonnement (sous forme principalement mathématique) on doit adopter des hypothèses qui ignorent, déforment et même contredisent la réalité anthropologique. Ajoutons que la monnaie qui permet d'exprimer la valeur n'est au fond qu'une convention sociale destinée à faciliter des échanges (ce que traduit bien le terme de fiduciaire qu'on lui applique). La "réalité" de la valeur monétaire est donc bien fragile. Les folies financières qui agitent le monde montrent à l'envi le décalage abyssal qui s'est creusé entre l'économie financière dominante et l'économie réelle (***). N'y aurait-il donc pas une idéologie dissimulée derrière cette économie dont le statut de science peut légitimement être contesté, mais qui n'hésite pas à énoncer des lois universelles ? Si on regarde où et pour qui on enseigne l'économie, et même s'il existe d'autres écoles de pensée largement minoritaires, on ne peut qu'être conforté dans cette idée.

Pourquoi faudrait-il alors accorder plus de crédit aux courbes économiques qui servent d'arguments dans bien des débats qu'aux courbes géophysiques publiées par les climatologues? Où doit-on prendre la température de la planète? A Wall-Street ou à Mauna Loa? Les courbes économiques traduisent au mieux quelques siècles d'activité humaines et dévoilent des causalités souvent douteuses, les courbes des climatologues courent sur plusieurs millénaires et ont maintenant acquis une assez bonne cohérence avec les modèles explicatifs. Le réalisme aujourd'hui ne consiste-t-il pas à être quelque peu éconosceptique?

(*) ppm = parties par million. Le site de cet observatoire sur un sommet isolé au milieu du Pacifique  a été précisément choisi pour son éloignenemnt des influences industrielles. On y relève la teneur en CO2 de l'atmosphère depuis 1957  (retour)
(**) Voir les récentes interventions publiques de Laurence Parisot, patronne du MEDEF   (retour)
(***) la seule distinction entre économie financière et économie réelle est en soi un sujet crucial d'interrogation     (retour)

  6. Mensonges, morale, argent

mi-avril  2013

Le mensonge sous des formes multiples et la volonté de moraliser les pratiques ou les institutions ont beaucoup occupé l'espace public ces derniers temps.

Rapprocher ici l'affaire Cahuzac, le cheval dans les lasagnes, les prothèses mammaires frelatées ou les prêts toxiques peut sembler hasardeux, mais dans ces quatre cas, je vois un moteur commun, en l'occurrence l'appétit d'argent.

Sans même parler des trafics illicites (drogues ou armes), du financement des partis politiques ou de l'influence des patrons d'industrie dans les médias, de nombreux autres exemples  démontrent le pouvoir corrupteur de l'argent: rappelons-nous les "réfutations" sur la nocivité du tabac, de l'amiante ou du médiator, le soutien des lobbys du pétrole au climatoscepticisme, le triple A attribué par les agences de notation à certains titres spéculatifs (Enron, Madoff, ...) jusqu'à la veille de leur faillite, etc.  Le mensonge peut être caractérisé, mais le plus souvent, il prend la forme d'oublis opportuns (mensonges par omission), de désinformation, de communication au vocabulaire ambigu calibré habilement pour ne pas donner prise à la justice. Ce travail du mensonge est même un business reconnu, à commencer par la publicité omniprésente, dont les messages sont en forte proportion mensongers, mais aussi l'activité des communicants et des lobbyistes divers.

D'habitude, on fait mine de ne pas être dupes,  on sait qu'il ne faut pas croire à la pub, on refuse de se laisser endormir par la langue de bois, on reste sceptique devant les protestations de bonne foi des margoulins, et on s'accommode avec plus ou moins de tolérance de cette pollution mentale. Mais cette fois ci avec l'affaire Cahuzac, le mensonge est  frontal (les yeux dans les yeux) et de plus solennel, c'est pourquoi logiquement, il mobilise les commentateurs, suscite l'indignation et déclenche en retour les aspirations moralisantes.

Le pouvoir sommé de réagir parle de susciter un "choc" de moralisation, ou comme on dit un "sursaut moral", au risque de donner prise au dénigrement que notre époque plus ou moins libertaire ou cynique a élaboré pour disqualifier les tenants d'un ordre moral réactionnaire.

Sans récuser l'effet d'affichage des opérations transparence ou traçabilité, qui traitent le fait lui même mais non ses causes, il faudrait surtout neutraliser le principal facteur de corruption et s'attaquer sérieusement à la toute puissance de l'argent, qui comme chacun sait, n'a ni odeur, ni morale. En effet comme l'explique très clairement André Comte Sponville (*), le capitalisme a pour but central le profit et n'a que faire de la morale, ce qui permet de comprendre pourquoi il ne cesse de recourir à toutes sortes d'expédients pour contourner la loi, surexploiter l'homme et la nature, et aussi tromper le gogo. En appeler à la morale du capitalisme est donc naïf et illusoire (ce qui veut dire qu'il est nécessaire de l'encadrer, au nom du droit et surtout de la morale) . D'autres auteurs ont une présentation assez voisine, montrant que la "morale" capitaliste est construite sur le postulat cynique d'un égoïsme universel dont les méfaits peuvent être évités grâce à l'alchimie merveilleuse du marché qui transmuterait les égoïsmes multiples en bien commun, et cela d'autant mieux qu'il serait laissé libre. La doctrine libérale compte en principe sur les contre-pouvoirs (opinion, presse, justice, etc...) pour tempérer les "dérives", mais justement, beaucoup a été fait ces dernires décennies pour déséquilibrer le rapport de force en faveur des puissances d'argent. L'opinion est manipulée par la communication, la presse est tenue sous tutelle financière, et la justice est instrumentalisée par toutes sortes de conseillers juridiques.

A l'évidence, l'argent qui au départ était une commodité dans les échanges est devenu, par son universalité et son internationalisation, le facteur premier du pouvoir. Le développement récent et spectaculaire de l'ingénierie financière a poussé cette logique à son paroxysme. Remettre le monde de l'argent à sa place, faire la chasse aux "mécénats" intéressés, aux conflits d'intérêt, refuser la "gratuité" financée par la publicité, cesser de confier des services publics aux logiques d'intérêts privés, limiter l'espace et les dépenses consacrés à la "communication" commerciale, prélever des taxes pour donner de vrais moyens et une indépendance aux organismes de contrôle, il y a là un vaste chantier d'assainissement de nos démocraties qui d'une concession à l'autre, ont fini par ressembler dangereusement à des oligarchies.

En France, l'opinion sur les riches évolue, on sent qu'une certaine fascination fait de plus en plus place au soupçon, au ressentiment, voire à de la franche hostilité. En même temps, dans les débats, le discours anti-riches, primaire ou argumenté, se confronte aux partisans du statu quo qui par l'amalgame des véritables ultra-riches avec la classe aisée au sens large entretiennent la confusion entre accumulation cupide et épargne vertueuse. Il est intéressant à ce sujet d'observer les commentaires sceptiques ou narquois qui ont accueilli la publication des patrimoines des ministres.

Evidemment, remettre la finance et l'argent à leur place et couper certains liens d'influence malsains, ça coûtera quelques emplois de traders, de conseillers en communication ou d'avocats d'affaires, mais comme on dit dans la langue libérale, ce sont des destructions créatrices. Et surtout (et c'est là le principal) il se trouve par une opportune coïncidence que la folie financière et la course au profit qui sont jutemement au premier rang des causes (**) dans les grands problèmes mondiaux que sont la crise économique et surtout la crise écologique. Pire, l'influence démesurée des milieux d'argent (***) joue un rôle majeur dans la non résolution de ces crises.



(*) Le Capitalisme est-il moral? dans ce livre, il énonce notamment que le faisable, le légal et le moral (ainsi que l'éthique) relèvent de trois (quatre) ordres différents, hiérarchisés, qu'il convient de ne pas confondre ni inverser, faute de quoi on verse dans l'angélisme ou la tyrannie. (retour au texte)
(**) voir notamment les livres d'Hervé Kempf. (retour au texte)
(***) A titre d'exemple, on peut comparer la place donnée dans les médias aux questions économiques et aux questions d'environnement: dans un exemplaire du Monde pris au hasard, sur 28 pages, une demie page "planète", deux à quatre pages "économie" et environ trois pages de publicité. (retour au texte)

5. Transition énergétique

fin mars  2013
A relativement bas bruit se déroule en ce moment le débat sur la transition énergétique.

De temps à autre, les médias nous gratifient d'une émission débat, ou les bulletins d'informations rendent compte (rapidement) de manifestations en mémoire de la catastrophe de Fukushima. Mais alors que le problème principal est celui du carbone fossile dont l'emploi n'est pas soutenable, ce débat est polarisé en France autour de la question du nucléaire, généralement opposé de façon simpliste à l'éolien.

Cette spécificité française tient évidemment au fait que, contrairement à tous les autres pays du monde, nous produisons les trois quarts de notre électricité par le nucléaire, technologie clivante entre toutes, mais qui ne concerne que la production électrique. L'opposition récurrente entre écologistes et nucléocrates fait oublier le principal.

Ce principal, c'est que comme les autres pays développés, nous vivons dans un gaspillage énergétique permanent, autorisé jusque là par l'approvisionnement facile en pétrole pas cher, consubstantiel à notre civilisation contemporaine ignorante de la géographie et des contraintes environnementales. Le moteur de cette civilisation, c'est l'appât du gain, dont la quintessence est l'économie financiarisée: cette phynansphère colonise en quelque sorte les pays et les peuples et les met en concurrence au service d'un système marchand qui abuse des transports et fait main basse les ressources naturelles. Dans son action, la phynansphère est relayée par des dirigeants complaisants ou contraints, nommés selon un cérémonial démocratique qui entretient l'illusion de leur pouvoir.
Le pouvoir en réalité, il est dans les couloirs des assemblées et les antichambres de ministères, dans les officines qui organisent colloques et dîners, dans les associations d'anciens élèves de grandes écoles où se côtoient les décideurs de tout poil, menant une vie hors sol, dans l'entre soi, loin des réalités concrètes et quotidiennes qui font la vie du commun des mortels.
Bien ou mal intentionnés, tous ces politiciens, gens de média, économistes ou managers n'ont de la crise qui vient qu'une vue biaisée par les intérêts de pouvoir ou d'argent, que des échos étouffés par le capiton des portes, et n'agissent qu'avec la perspective principale du maintien à court terme de la logique qui leur a si bien réussi.

Pour tous ceux là, se saisir sérieusement de la question énergétique, ce serait remettre en cause trop d'acquis, trop de certitudes, et il leur est bien plus facile d'en rester aux schémas simples et de faire distiller dans les médias une petite musique rassurante sur l'exception française en matière nucléaire, ou de lorgner sur l'hypothétique eldorado des gaz de schiste.

A l'opposé de ces attitudes d'éviction, réfléchir sérieusement à la transition énergétique, c'est prendre connaissance du scénario négaWatt, un modèle du genre, bien informé, rationnel et voyant loin. C'est aussi regarder comment d'autres pays s'y engagent, notamment dans le nord de l'Europe. C'est voir la progression des énergies renouvelables non seulement en Europe, mais ailleurs dans le monde, au premier rang desquelles la biomasse sous de multiples formes, pour laquelle d'énormes progrès sont à attendre.   Moins high tech que l'éolien ou le photovoltaïque, c'est ce qui est le plus aisément substituable au carbone fossile sous toutes ses formes, et des solutions existent pour faire un usage intelligent et économe de toutes sortes de possibilités, sans avoir à épuiser les terres agricoles nourricières ou à détruire des forêts précieuses pour la vie qu'elles abritent.


4. Du temps pour lire, du temps pour penser

mi-février  2013
Avec tout ce qui occupe les média ces temps-ci, j'ai trop hésité sur le bon sujet.
J'ai mis de côté d'emblée le mariage pour tous ou la démission du pape. L'affaire des lasagnes au cheval typique à tous ponts de vue des dérives de notre système alimentaire était une bonne option.  La non-médiatisation de l'ouverture du débat sur la transition énergétique méritait aussi qu'on s'y arrête.
Mais j'avais parlé la dernière fois d'un billet plus positif, et aussi du dernier livre d'Hervé Kempf.
Voilà pourquoi j'aimerais aujourd'hui recommander trois bons livres parmi ceux que j'ai lus ces derniers temps.

Hervé Kempf, journaliste environnement au journal Le Monde n'en est pas à son premier livre. Avec Fin de l'occident, naissance du monde, il fait une synthèse efficace de ses réflexions sur la marche du monde et démontre bien comment les deux derniers siècles doivent êtres vus comme une parenthèse qui se referme. Le modèle "occidental" fondé sur le colonialisme et l'énergie fossile ne pourra pas être prolongé dans notre monde fini, et de nouvelles voies devront émerger pour l'évolution du monde. Un bonne lecture pas trop longue pour ceux qui auraient encore des doutes.
Marc Dufumier est agronome spécialiste en agriculture comparée. Famine au Sud, malbouffe au Nord est une démonstration sans faille du bilan catastrophique des politiques agricoles suivies au Nord comme au Sud sous l'impulsion des marchés mondialisés et des grandes institutions comme la Banque Mondiale ou le FMI. Le simplisme de l'agronomie productiviste se heurte à la complexité des enjeux agricoles, tant écologiques qu'humains. La solution à la faim n'est pas à chercher dans des produits miracles, mais dans une revalorisation des agricultures nourricières locales, qu'il faut protéger de la concurrence des marchés internationaux et améliorer dans le respect de leur adéquation aux contextes écologiques et humains.
Dans un tout autre esprit, je viens de lire Le successeur de pierre,  un roman d'anticipation passionnant de Jean-Michel Truong (sorti en 1999 et où l'on voit entre autres la Curie de Rome intriguer pour amener à la démission du pape). Décrivant un monde où les contacts réels ont été proscrits, suite à la "grande peste" des années 2020, c'est une réflexion sur la société virtuelle du monde d'internet, sur les potentialités ambiguës de l'intelligence artificielle, et bien d'autre choses encore, comme notamment ces incursions vers une métaphysique de Teilhard de Chardin réactualisée. Même si l'histoire depuis 1999 a parfois suivi un cours différent, et même si on y relève des invraisemblances et quelques chevilles nécessitées par la forme romanesque, c'est un livre riche et prenant, à mon sens meilleur que le Globalia de Jean-Christophe Rufin qui lui ressemble par certains côtés.

Souvent, en refermant ces livres, je suis rassuré de voir qu'il ne manque heureusement pas de gens clairvoyants et convaincants, mais constatant à quel point ces idées peinent à se concrétiser, je suppose qu'ils n'arrivent que très rarement sur la table de ceux qui tiennent les commandes de notre monde. En réalité, à partir d'un certain niveau dans la hiérarchie, on n'a plus guère de temps pour lire ou pour penser vraiment, sauf sur des questions immédiates (urgences du jour, intrigues de pouvoir, etc...). Pour rester stratèges et réactifs, les gens de pouvoir remplissent donc leur tête avec des dossiers, des rappports, des résumés, des communiqués, et ils n'ont apparemment plus le temps de réfléchir.  Quand on voit par ailleurs le temps qui est perdu dans de la mise en scène médiatique, ou dans des débats biaisés (combien d'heures d'obstruction parlementaire ?), on se dit que ce temps pourrait être plus fructueusement consacré à des séminaires de réflexion de fond, ainsi qu'à de vraies bonnes lectures. Peut-être pour cela leur faudrait-il moins remplir leurs agendas et s'adjoindre des conseillers à qui on demanderait autre chose que rédiger des rapports, des discours ou des antisèches ?


(*) Jean-Michel Truong a aussi écrit Eternity Express, un roman (pessimiste) sur l'utilitarisme et l'évolution démographique des sociétés modernes. (retour)

  3. Prophéties, pronostics, prospectives

mi-janvier  2013
Le 22 décembre dernier, le monde des commentateurs nous rassurait: la fin du monde n'avait pas eu lieu, nous pourrions fêter dignement l'approche de 2013 qui serait l'année de la renaissance, du retour à la croissance et de l'oubli de la crise, et nous n'avions plus à nos inquiéter de tous ces prophètes de malheur. A ce propos, il m'a semblé bien souvent qu'on tendait à mettre un peu dans la même catégorie catastrophiste, voire millénariste, les illuminés new-age dont on avait déniché quelques spécimens près de Bugarach et ceux qui étaient porteurs d'inquiétudes sérieuses. Le retentissement médiatique de cette farce du 21 décembre 2012 est ainsi devenu l'occasion de ridiculiser par ricochet ceux qui annoncent d'autres formes de "fin du monde", comme ces écolos décroissants construisant des cabanes dans la boue de Notre Dame des Landes, et pourquoi pas puisqu'on y est, comme ces climatologues "réchauffistes" ou ces économistes atterrés qui ternissent la sacro-sainte confiance indispensable à la poursuite du "business as usual".

Et pourtant...  2013 démarre sous les auspices du conflit au Mali où l'on apprend entre autres que les terroristes sont mieux équipés qu'on ne l'avait dit, en véhicules et en armes. Il se dit que leurs armes viennent par des circuits occultes de l'arsenal accumulé autrefois par Khadafi (grâce au pétrole). Un journal Tunisien souligne (pour pointer le double jeu des occidentaux) que les Katibas du Sahel prospèrent grâce au soutien (indirect ?) des monarchies pétrolières. Et du reste le conflit se répercute en Algérie, dans une base gazière, où se trouvent entre autres des Britanniques, des Japonais, des Allemands et des Norvégiens.

Ailleurs, on note des niveaux de pollution sans précédent sur les grandes villes chinoises à cause du boom de l'automobile, boom dont profitent assez inégalement nos constructeurs pas assez experts ni en voitures de luxe, ni en voitures low cost (un symptôme parmi d'autres du creusement des inégalités par la mondialisation économique). Ailleurs encore, au mépris de toute géographie, mais après tout, la mondialisation c'est çà aussi, le Paris-Dakar si justement stigmatisé par la chanson de Renaud (*) démarre de Lima pour rejoindre Santiago du Chili. Dommage qu'ils ne soient plus en Afrique du Nord, ils seraient aujourd'hui en plein milieu de la salade saharienne ! Et encore ailleurs, on écarquille les yeux d'incompréhension quand on voit, après le énième massacre par un fou lourdement armé, l'envahissement des USA par la paranoïa et la folie des armes. Le lobby des fabricants et marchands d'armes a tout pour continuer à se réjouir.

Chez nous alors que le SAMU social est débordé face au grand froid, on s'inquiète encore plus de la fuite des riches, avec débats enflammés et rebondissements, mais on se console avec la prospérité du secteur du luxe, où la France figure en bonne place. La banque elle aussi semble aller bien (profits record de JP Morgan comme de Goldmann Sachs), ayant réussi à écarter un sévère reformatage grâce à son influence en haut lieu, en attendant le prochain rebondissement de la crise, car celle-ci court toujours. On prie toujours pour que la Sainte Croissance verse sur nous sa pluie d'or bénéfique, sans vouloir voir qu'elle bute sur des limites inéluctables, et qu'il serait plus sage de penser à une économie sans croissance (**).

Ces quelques considérations montrent que la sagesse ne se porte pas trop bien au niveau mondial, et les succès de librairie qu'elle occasionne ici et là au moment des fêtes sont une bien maigre lueur face aux orages qui s'accumulent.

Folie économique avérée, mais toujours opérante, aveuglement volontaire face aux limites planétaires, abêtissement par des médias sous perfusion publicitaire, incurie politique largement entretenue par nos dealers pétroliers ou les marchands d'armes, tout cela ne nous dit pas comment la sagesse va pouvoir reprendre le contrôle des événements. Ces soubresauts, ces impasses, ces alarmes, n'est-ce pas aussi la fin d'un certain monde ? et cette fin (***) n'est-elle pas au fond souhaitable ?

Restons (hélas) lucides, et pour l'optimisme, réfugions nous dans d'autres bonheurs, il en reste pas mal heureusement.

Et donc, BONNE ANNÉE 2013 !
(et pour être cohérent, je vais essayer de trouver pour le prochain billet un thème plus franchement positif)


(*)"cinq cents connards sur la ligne de départ, etc....  (retour)
(**) pour l'économie orthodoxe, ce que je viens d'écrire est une ineptie, je le sais mais je le revendique, persuadé que si une biologie peut être prospère et riche sur une planète finie pendant des millions d'années, il n'y a pas de raison pour que l'activité humaine ne puisse se concevoir en équilibre avec son environnement pour encore quelques millénaires.  (retour)
(***) à ce propos, il semble que le dernier livre d'Hervé Kempf, "Fin de l'Occident, naissance du Monde"  soit une réflexion appropriée. Il fait partie de mon programme de prochaines lectures.  (retour)

  2. Quand le futur est bouché, il ne faut pas mépriser le passé

début décembre 2012

Il y a dix ans qu'est mort Ivan Illich, et un petit colloque s'est tenu à cette occasion à Paris. En assistant à une des conférences (dont le sujet était l'alimentation),  j'ai pu voir combien l'oppostition que fait Illich entre la modernité et le vernaculaire est pertinente pour la plupart des domaines de la civilisation. Pour faire simple, on dira que la modernité est tendue vers l'innovation technique et s'appuie sur la rationalité technocratique, et que sa puissance actuelle tient beaucoup à ce qu'elle est dopée par la mondialisation industrielle et surtout commerçante. Préexistant à cette modernité, le vernaculaire est l'héritier de l'évolution généralement lente des cultures ancrées dans leur géographie (*). Moins efficientes en apparence sur le court terme, mais plus sages et plus durables, entachées d'archaïsmes admirables, étranges, inoffensifs, ou parfois odieux, les cultures vernaculaires ont du mal à résister à l'envahissement moderne qui les méprise ou les écrase, ou encore les dénature, et dans cette concurrence inégale, l'humanité laisse se perdre des savoirs qui, dans le contexte actuel de crise pourraient être des ressources précieuses.
Ces processus sont visibles dans différents domaines comme la production d'objets ou de nourriture, mais aussi dans la médecine, le monde des arts et même l'éducation, l'administration ou la politique. Des penseurs comme Edgar Morin ou Patrick Viveret disent que l'humanité globalisée ne trouvera son harmonie qu'en faisant une synthèse heureuse entre les diverses sagesses et savoirs du monde (et non par le triomphe d'un modèle unique). Ivan Illich, dans ses analyses sans concession nous montre que ce modèle dominant est par ailleurs bien loin d'être en tous points exemplaire. Si Illich (dont la radicalité est parfois difficile à recevoir) défendait le vernaculaire contre la modernité, ce n'était pas par passéisme, mais au nom d'une sage lenteur dans l'évolution des choses, propice à la préservation d'équilibres anthropologiques précieux pour le bonheur des peuples.

Autre sujet, au moment où s'ouvre la conférence sur la transition énergétique (et le surréaliste sommet de Doha). Pour moi la transition consiste avant tout à sortir de la dépendance au carbone fossile (pour cause d'urgence climat). Or à la veille du débat, on agite devant nous (sans doute sous l'influence de groupes d'intérêt) l'éventualité d'issues par le gaz de schiste et autres hydrocarbures non conventionnels. Il faut dire et redire que même devenu rentable (suite à la hausse des cours du pétrole conventionnel), même extrait "proprement" (si on trouvait un jour comment) nous n'aurions là qu'un moyen pour continuer à renforcer l'effet de serre et un mauvais prétexte pour fuir nos responsabilités envers les générations futures. Etre opposé au gaz de schiste, ce n'est pas être doctrinaire ou idéologue comme on l'entend dire ici ou là, c'est avoir compris et intégré que si on veut un climat vivable pour nos petits enfants, il faut tout faire pour sortir de la civilisation du pétrole AVANT épuisement des réserves. Le GIEC et tous les scientifiques qui nous alertent sur ce qui s'observe et sur ce qui est à craindre seraient-ils donc des doctrinaires et des idéologues ?

(*) Le vernaculaire émane de la culture des peuples. Il s'oppose d'une part au savant, élaboré par des élites spécialisées, et d'autre part au commercial, diffusé par la sphère marchande avec une priorité donnée à l'efficience économique.


 1. Mue, mutation                                                               

début novembre 2012
Pour tout dire, je suis assez content de cette image que j'ai trouvée parmi mes photos. Cette libellule qui va bientôt sortir de son enveloppe ancienne de larve aquatique me paraît symbolique à plus d'un titre.

A un niveau personnel, elle marque bien sûr le changement de vie que m'apporte la retraite, même si c'est un peu paradoxal de représenter par cette sorte de naissance ce qu'on dit souvent être le début de la fin. Mais au fond, pourquoi pas ?

D'un point de vue encore assez prosaïque elle symbolise bien le nouveau site qui est en train d'émerger peu à peu de l'ancien. La libellule ressemblera à la larve qu'elle était pendant les quelques mois avant sa sortie de l'eau, mais elle sera aussi assez différente: son abdomen va s'allonger, des couleurs nouvelles vont apparaître et surtout les ailes vont se déployer et devenir fonctionnelles. De façon analogue, le nouveau site va recycler la matière du premier et lui ressembler, mais en mieux j'espère, avec des possibilités nouvelles, et vivre sa vie dans un environnement nouveau.

Enfin, de façon plus générale, je vois dans cette image une métaphore de cette nouvelle ère qui je l'espère va commencer avec la mue écologique du monde des humains. Il est vrai qu'alors, j'aurais peut-être dû choisir le moment où, peu après la sortie de l'eau, l'enveloppe de la larve commence à se fendre, laissant apparaître l'animal "nouveau" qui va sortir, car il n'est pas très sûr que notre civilisation soit si avancée dans l'abandon des habitudes qui l'ont certes nourrie dans son développement, mais qui l'ont aussi mise dans l'impasse. On sait qu'un modèle nouveau est en train d'émerger, qu'il y a des réalisations tangibles et qu'il fait son chemin dans les esprits, mais dans les faits, il n'a pas encore progressé tant que ça.

Quand on entend encore, au nom de l'urgence économique (*), invoquer la sacro-sainte croissance, avec entre autres notamment la renaissance de l'industrie automobile, ou pire encore l'Eldorado des gaz de schiste, on est en droit de douter. Le plus décevant est que par ailleurs on entende si peu dire que, sans parler des dégâts liés aux forages, c'est encore et toujours le carbone fossile qu'on veut brûler, avec toujours plus de gaz à effet de serre. Comment faut-il expliquer que l'épuisement des ressources fossiles n'est en rien la solution au problème climatique ? C'est à la volonté collective des hommes qu'il faut dfaire appel pour prendre sérieusement leur responsabilité envers les générations futures. Mais sait-on vraiment si on peut parler de volonté collective ?

(*) Contrairement à un opinion très répandue, et quitte à passer pour un doux rêveur, je ne crois pas que l'économie soit première dans ce genre de raisonnement. Sans notre planète, sans la nature et les cycles de la vie, il n'y aurait tout simplement pas d'économie. Il me semble que c'est la logique même. Les gens qui parlent un peu vite de "création de richesse" feraient bien de sortir de temps en temps de leurs idées reçues. Ce n'est pas parce que dans le monde des hommes, certains ont réussi à monopoliser les circuits de la production et des échanges en contrôlant l'outil monétaire par l'accumulation et la spéculation qu'ils sont à l'origine de toutes choses. A l'origine des richesses, avant eux, et avant leurs idées (parfois bonnes, parfois néfastes) il y a les ressources de l'environnement et le travail de tous.


Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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