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ÉGAREMENTS DE LA MODERNITÉ ARTISTIQUE



Cette page reprend pour l'essentiel mon billet de novembre 2019, à propos du petit essai, signé il y a plus de vingt ans par Benoît Duteurtre, Requiem pour une avant-garde.(*). Il y est question de musique, mais accessoirement d'autres domaines de la culture sont aussi abordés.

S'il est un domaine d'activité qui est évolutif, c'est bien celui de la culture. Mais dans ce domaine comme dans celui de l'évolution biologique, il importe de ne pas confondre évolution et progrès. Et pourtant, une certaine lecture de l'évolution de la culture a tenté d'y voir une des formes du progrès.

Cette question a émergé avec insistance dans le courant du XIXème siècle en Europe occidentale, portée par de nombreux créateurs, critiques et commentateurs qui ont estimé légitime de lire l’histoire des arts selon un sens "positif" comparable à celui qu’on pensait pouvoir déceler plus largement dans l’histoire des civilisations et dans l'histoire politique. Ainsi, de façon analogue à la nouveauté scientifique ou technique, la nouveauté en art est vue par eux comme un dépassement de ce qui avait précédé et s'impose comme une valeur cardinale.(**)

Cela ne s'est pas fait sans de fortes contestations, comme nous le rappellent quelques scandales retentissants dans les salons officiels de la peinture ou dans les salles de concert. On peut par exemple évoquer entre autres l'accueil critique des impressionnistes, des fauves ou des cubistes, des opéras de Wagner ou du Sacre du Printemps de Stravinsky sont restés légendaires.

La période qui a suivi l'ébranlement de la guerre de 1914-1918 a été particulièrement favorable à cette remise en cause générale d'une certaine décadence bourgeoise héritée du XIXème siècle(***) et à la promotion de révolutions dans le monde des arts: en peinture tous les "....ismes" : fauvisme, cubisme, purisme, dadaïsme, expressionnisme, tachisme cherchaient à bousculer la vision "au premier degré", etc...., en architecture le Bauhaus et le modernisme d'un Le Corbusier voulaient faire table rase de l'ostentation du décor bourgeois, en musique l'atonalisme et le dodécaphonisme ont voulu rompre avec les codes de l'harmonie et du rythme. Tous ces mouvements ont fonctionné sur l'idée qu'il fallait avant tout inventer du nouveau, quitte à balayer ce qui s'était fait jusqu'à présent. Cette révolution artistique perpétuelle était pensée comme la manifestation du progrès dans les arts. Le monde artistique était ainsi en permanence bousculé par une petite avant-garde d'initiés en connivence autant qu'en rivalité.

Aujourd'hui encore, en peinture comme en musique, il est banal de retracer l'histoire des arts comme une succession de mouvements dessinant un progrès évolutif où la succession des révolutions suppose de ne jamais revenir sur ses pas, sous peine d'être taxé de passéisme, autrement dit d'être considéré comme réactionnaire. En même temps, lorsqu'on se surprend à aimer encore l'art du passé (ce qui arrive à tout le monde, et notamment à toute personne férue de culture), on se croit obligé de se justifier par ce poncif (qui en ce qui me concerne m'est devenu insupportable) de la "remarquable modernité" des chefs-d'oeuvre anciens.

En 1995 est donc paru ce livre de Benoît Duteurtre, écrivain et musicologue, intitulé "Requiem pour une avant-garde" consacré à la modernité dans la musique savante occidentale, qui dénonçait en particulier l'impasse que représentait pour lui le mouvement dodécaphoniste, sériel et atonal(****). Cet essai s'attaquait frontalement à l'influence (à l'époque très grande) de Pierre Boulez et de son école, dont le comportement sectaire était connu, et comme Duteurtre s'appuyait sur une culture musicale large et solide, il tapait juste et fort.

Sitôt publié, l'ouvrage a déclenché dans les milieux de la musique savante une polémique d'une surprenante violence, avec entre autres des rapprochements plus que douteux avec le révisionnisme d'extrême droite. Des arguments similaires sont ressortis après la conférence au Collège de France du pianiste et compositeur Jérôme Ducros qui démontrait, exemples joués au piano à l'appui et avec un sens de l'humour dévastateur (*****), l'impasse dans laquelle se trouve cette avant-garde musicale (autoproclamée mais adulée dans certains milieux) : Comment continuer à être transgressif si la transgression est devenue la norme ?

Ce que Benoît Duteurtre comme Jérôme Ducros reprochent essentiellement aux tenants d'une certaine modernité musicale, c'est le fait d'avoir, par radicalité innovatrice, mis au rancart certains fondamentaux de la musique comme la perception instinctive par tout auditeur des combinaisons de sons et de rythmes(******). Perdant ainsi une connivence nécessaire entre l'auteur et l'auditeur, on a abouti selon eux à une création hermétique qui s'est confrontée à un rejet manifeste de la part du grand public. Celui-ci est allé chercher autrement sa modernité: dans des musiques improvisées, dans des inventions instrumentales ou dans d'autres trouvailles moins déroutantes pour des oreilles ordinaires (*******), mais pas (ou assez rarement) dans l'ésotérisme plutôt revêche des cénacles de la musique dite "contemporaine". Cela ne porterait pas à conséquences si ces cénacles n'avaient trouvé le moyen d'imposer leur discours dans les milieux officiels, notamment pour y bénéficier des postes et des subsides publics et tenir à distance les recherches qui contredisaient leur démarche. Et c'est évidemment cet aspect de la critique qui a fait réagir plutôt violemment ceux qu'on mettait en cause et qui craignaient pour leurs moyens d'existence. 
musique_contemporaine

Car cette musique "savante" qui se veut paradoxalement héritière des gloires anciennes a besoin pour exister d'institutions, pour former des exécutants et organiser des concerts au public restreint, et elle doit pour cela mobiliser dans certains lieux du pouvoir culturel.
Boulez avait besoin, pour produire et faire entendre son oeuvre, d'un lieu de travail et d'un ensemble musical, et il a pu obtenir assez de soutien pulic pour que soient créés l'IRCAM et l'Ensemble Intercontemporain. Tous les créateurs contemporains n'ont pas cette nécessité, ni cette chance. Car le contexte peut être très différent selon les branches artistiques, selon qu'elles ont besoin pour aboutir de beaucoup ou de peu de moyens, et pour être financées de systèmes commerciaux grand public, de mécènes "éclairés" ou d'argent public.

En littérature, il suffit d'avoir du temps et de trouver un éditeur. Si la poésie a abandonné les formes très strictes de la ballade, du sonnet et des alexandrins pour les expressions plus variables des romantiques puis d'un Verlaine, puis oublié la rime, pratiqué le vers libre et tenté le lettrisme, la littérature romanesque a conservé la langue (elle-même changeante seslon les époques), limitant l'essentiel de son évolution au choix des sujets et aux procédés narratifs.

En architecture, on mobilise de gros moyens, des entreprises de bâtiment, et la réalisation doit répondre à l'usage public ou privé. C'est pourquoi la révolution prônée à coup de pamphlets et de relativement rares réalisations expérimentales par quelques jeunes loups dans les années 1920 (Walter Gropius, Le Corbusier, Adolf Loos, Ludwig Mies Van der Rohe, etc...) n'a produit des effets importants que quelques décennies plus tard. Au nom du progrès architectural et constructif, on a vu apparaître après la deuxième guerre mondiale un académisme des formes cubiques, de l'acier, du verre et du béton nu, du toit plat et de l'ornement proscrit, qui a souvent (mais pas toujours) du mal à coexister avec l'architecture du passé et à rencontrer l'approbation du public. On peut mesurer cette difficulté au succès commercial des architectures de pastiche telles qu'on les voit dans certaines banlieues de Paris (Plessis Robinson, Val d'Europe,...), dans des lotissements touristiques ou dans des lotissements en Chine, et on devrait s'interroger sur le credo moderne transgressif et futuriste qui est toujours professé majoritairement dans le milieu officiel de l'architecture. Je parle en connaissance de cause, ayant passé quelques décennies à exercer dans une école d'architecture, et ayant vu comment on pouvait inciter les étudiants à l'adoption de certains codes. Une certaine présentation de la culture passée (ancienne ou récente, savante ou populaire), la façon explicite ou implicite de porter des jugements sur les travaux des étudiants, le choix des enseignants invités ou des conférenciers, réorientent (pour le meilleur ou pour le pire) les aspirations culturelles de la plupart des étudiants.

Dans les arts de la scène (théâtre, opéra, danse), à côté de la création nouvelle (la plupart du temps subventionnée), on peut continuer à perpétuer le répertoire tout en le "revisitant" par des adaptations, et des transpositions, qui attirent le commentaire sur le metteur en scène bien plus que sur l'auteur originel. Cosi fan tutte ou le Ring ne sont plus de Mozart ou de Wagner, mais de Strehler ou de Chéreau. Les élites peuvent ainsi s'autoriser à aimer encore des auteurs du passé "pour leur grande modernité".

C'est en arts plastiques (on ne dit plus peinture ni sculpture) que la confusion est la plus grande. Tout le monde peut aujourd'hui se dire artiste ou plasticien, mais seule une infime minorité est adoubée par les circuits dominants de l'art. Et dans ce foisonnement, l'égarement est total. On reste abasourdi par l'énormité des sommes soutirées aux mécènes (souvent aussi spéculateurs) au regard des réalisations, et par la vacuité ou l'ésotérisme des commentaires supposément savants qui en sont l'accompagnement nécessaire. Il suffit de visiter le Palais de Tokyo ou un salon comme celui qui se tient par exemple annuellement à Montrouge pour le mesurer. Ce n'est pas que tout soit sans intérêt, mais il y a quand même un vaste n'importe quoi, dont la vertu principale est de se prêter au placement spéculatif et défiscalisé. Et on ne peut pas vraiment dire que l'argent des spéculateurs soit une bonne boussole pour la création en arts plastiques, quand on voit que la consécration conduit à "Tree" (le plug anal géant installé Place Vendôme par Paul McCarthy) ou au tout récent "Bouquet of tulips" de Jeff Koons. 

 
(*) Benoît Duteurtre: Requiem pour une avant-garde. (Éditions Les belles lettres 1995). Le texte initial de l'essai est accompagné d'éléments de la polémique qui a suivi sa publication. (retour)

(**) Une telle vision ne va pas de soi dans toutes les cultures: par exemple dans l'Extrême-Orient confucéen, on se doit de révérer et d'imiter les maîtres anciens pour perpétuer la tradition.(retour)

(***) Les convenances en art avaient déjà été bousculées par les techniques industrielles (permettant par exemple des reproductions en masse), par l'accès au prestige de bourgeois enrichis et par l'émergence d'un goût à but commercial.(retour)

(****) Dans un contexte où la musique savante, avide de liberté expressive, cherchait de plus en plus à s'affranchir des lois de la tonalité, de l'harmonie et du rythme qui avaient gouverné jusque là la création musicale, l'école de Vienne a proposé de pousser à son extrême la désagrégation et mis au point des procédés de composition musicale permettant d'éviter scrupuleusement tout effet mélodique, harmonique ou rythmique facile à percevoir. De telles idées ne sont pas sans rappeler la remise en cause en peinture des principes de figuration.(retour)

(*****) Il montrait en particulier par des exemples joués au piano comment de grosses erreurs d'exécution peuvent passer inaperçues du public dans ces musiques d'avant-garde, alors qu'une peccadille dans une sonate classique fait sursauter le public. La conférence intitulée "L'atonalisme, et après ?" est visible sur le site du Collège de France. (retour)

(******)La construction de l'harmonie repose sur des lois physiques de combinaison des fréquences, que l'oreille humaine est capable de percevoir. Cela se retrouve (sous des formes certes différentes) dans toutes les cultures musicales du monde, de même que la sensibilité au rythme qu'on voit notamment se concrétiser dans des pratiques de danse. (retour)

(*******) Jazz, blues, rock, guitares électriques et musique électronique, musiques lointaines et mélanges culturels, musiques répétitives ou minimalistes, etc.... (retour)


Antoine Li               http:/www.think-thimble.fr
tree_mccarthyPaul McCarthy: "Tree", Paris, place Vendôme 2014

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