Le capitalisme est-il moral ?

André Compte-Sponville   Albin Michel 2004

 

Constat du retour de la morale, signe d’une crise de la politique, dégrisement des soixante-huitards, triomphe du capitalisme, etc…

Distinction de quatre ordres hiérarchisés, du plus basique au plus élevé:

·        L’ordre techno-scientifique (et économique) : ce qui est (techniquement) faisable. Avec son extension, il faut lui assigner des limites.

·        L’ordre juridico-politique : ce qui est légal, ce que permet la loi. Il faut aussi le cadrer pour qu’il corresponde autant que possible à l’idée du bien (qui ne coïncide ni avec le respect de la loi, ni avec la démocratie).

·        L’ordre de la morale : indépendamment de la loi, la morale impose aux individus des devoirs par la distinction du bien et du mal (que la loi ne fait qu’imparfaitement)

·        L’ordre éthique : sans limiter le précédent, il distingue ce qu’on fait par devoir (morale) de ce qu’on fait par amour (éthique). C’est pour ainsi dire une morale assortie de plaisir.

On ne peut pas confondre ces ordres : Vouloir faire du capitalisme une morale, ce serait faire du marché une religion, de l’entreprise une idole. La religion du veau d’or et la tyrannie de la richesse.

Pascal désigne la confusion des ordres comme « ridicule » (les ordres Pascaliens étant la chair, l’esprit et la raison, il serait ridicule de vouloir prouver qu’on doit être aimé) et « tyrannie » la domination hors de son ordre (être aimé ou cru pour sa force, obéi pour sa science, etc) c’est à dire le ridicule au pouvoir.

A. Compte-Sponville nomme « barbarie » la confusion des ordres (ridicule ou tyrannie si pouvoir) consistant à soumettre un ordre à l’inférieur. Par exemple assimiler la morale au droit, ou au techniquement faisable relève de la barbarie. Soumettre la politique au technique, c’est la barbarie technocratique. La barbarie libérale, c’est la tyrannie des marchés. Il y a une barbarie juridique ou politique quand le juge ou le politique impose la morale (barbarie totalitaire de l’état centralisé ou barbarie démocratique si la morale se réduit au légalisme). Il y a barbarie moralisatrice si on soumet l’amour à la morale (tyrannie des puritains)

Il nomme « angélisme » la tyrannie (ou le ridicule) dans le sens inverse. Prétendre annuler un ordre au nom de l’ordre supérieur. Angélisme politique ou juridique si on prétend décréter l’économie, la technique ou le savoir. Angélisme moral si on croit pouvoir annuler les exigences légales au nom de la morale, si on transforme tous les problèmes politiques ou juridiques en problèmes moraux. Angélisme éthique, si on pense que l’amour peut tout résoudre. Éventuellement angélisme religieux par inclusion des autres ordres dans un ordre divin ou surnaturel.

Barbarie et angélisme se rejoignent parfois, par l’imposition d’utopies simplistes.

Les quatre ordres ont des logiques propres qui peuvent être contradictoires. Dans ce cas, les décisions à prendre supposent des choix. Ce n’est pas un problème de compétence, mais une question de responsabilité. La responsabilité tient compte des différents ordres sans les confondre, c’est le contraire de la tyrannie. Elle est personnelle et non le fait d’un système ou d’un organisme.

Parler de morale d’entreprise relève de la confusion, ce qui n’empêche pas le besoin de morale dans l’entreprise (des dirigeants, des employés). Même le respect du client n’est pas moral (le client est un prochain solvable)

Ne pas confondre générosité (désintéressée) et solidarité (au nom d’intérêts communs). La générosité est moralement supérieure, mais la solidarité est socialement, politiquement plus efficace.

Ne pas compter sur l’économie pour être morale, mais ne pas compter sur la morale pour être efficace.

Si l’état n’est pas systématiquement bon pour créer de la richesse, le marché et les entreprises ne sont pas non plus bons pour créer de la justice

La présentation des quatre ordres est ici faite dans un ordre ascendant de valeur subjective pour chaque individu (primauté), mais si on s’intéresse à l’importance objective pour la collectivité (primat), l’ordre s’inverse.

« Primauté » de l’éthique sur la morale, puis sur la loi, puis sur le faisable

« Primat » du faisable sur le légal, puis sur le bien et sur l’amour ( ???) Certains groupes peuvent fonctionner même dans la déliquescence politique et morale, mais l’état n’est rien si la technique et l’économie ne tournent pas. La technique et l’économie ont commencé avant l’état et la démocratie.

On ne doit pas en conclure qu’il faudrait laisser les groupes (de taille croissante) imposer à chacun leur tendance à arbitrer dans les ordres (de plus en plus) inférieurs. Il faut au contraire tenter de faire valoir les primautés contre les primats en essayant de rendre ces ordres aussi conformes que possibles à l’ordre supérieur.