ÉTHIQUE DE LA TERRE

John Baird Callicott   Wildproject 2010

Préface de Catherine Larrère et postface de Philippe Descola

 

Voici un livre réellement important, sur lequel je ne suis tombé que tardivement.

John Baird Callicott est un philosophe américain, né en 1941, nommé
à l'université de Stevens Point dans le Wisconsin, pour enseigner dans une formation à la gestion des forêts et des parcs naturels. Depuis 1969, en travaillant sur l'éthique environnementale, il a pris conscience de la relative nouveauté des questions posées par l'écologie et a élaboré les bases de son éthique écologiste en reprenant les réflexions d'un de ses prédecesseurs, Aldo Léopold. Cet auteur né en 1887, avait dès la fin des années 1940 publié un livre, Almanach  d'un comté des sables, devenu assez populaire  chez les défenseurs américains de l'environnement. Aldo Léopold enseignait dans ce même Winsconsin la gestion des espaces naturels et agricoles. Son questionnement en fait un précurseur en éthique environnementale, mais comme philosophe "non professionnel" il était relativement méprisé dans les milieux académiques. John Baird Callicott défend (en les développant et en les réactualisant) la démarche et les thèses de ce connaisseur éclairé de la nature (chasseur par goût de la nature et forestier de métier).

En bon philosophe américain, Baird Callicott tient un discours d'une grande clarté, sans érudition surabondante. Sa culture philosophique lui sert à repérer les références implicites de Léopold, à classer les différents positionnements, à retracer l'origine et l'histoire des idées. La culture philosophique n'est pas là pour impressionne le lecteur, ou se perdre dans les méandres de subtilités marginales dans le propos, mais pour mieux situer le propos. Baird Callicott s'adresse à tous autant qu'à ses confrères philosophes. Le livre est en réalité
un recueil ordonné de 9 articles écrits entre 1985 et 2000 pour des revues ou des colloques, précédés d'une introduction écrite en 2010 pour la parution en français. Ils constituent en fin de compte un ensemble cohérent abordant les points fondamentaux de la pensée de l'auteur.

Baird Callicott n'est pas de ces philosophes préoccupés de faire allégeance à une doctrine hermétique réservée aux cercles initiés, ou de faire défiler des auteurs anciens canoniques qui n'ont que très peu à nous dire au sujet des urgences de notre époque. Il n'est pas non plus de ceux qui, malgré un propos bien intentionné et visant parfois juste font preuve d'une méconnaissance des sciences du vivant si problématique que l'argumentation en est affaiblie. Il est donc très regrettable de ne pas voir ce livre en bonne place dans toutes les bonnes librairies. Baird Callicott emmène son lecteur dans le raisonnement, il répond aux objections, il laisse parfois des choix ouverts et il le dit. Aucune référence mystique ou tentative de plaire au lecteur autrement que par la raison. Il se fonde sur des connaissances reconnues, il ne détourne pas les mots de leur sens, ne prétend pas penser par des formules élégantes mais ésotériques. Son érudition (car il n'en manque pas) lui sert à retracer quand il le faut la genèse, l'histoire et l'évolution des idées, et non à faire autorité par accumulation de citations. En fin de compte, il énonce quelques préceptes d'éthique écologiste assez généraux, mais solides, dont on se dit qu'ils peuvent s'appliquer dans les cas particuliers tout autant qu'être convertis dans un système de droits (par exemple dans les débats sur le loup, sur l'aéroport de Notre Dame des Landes, ou sur l'élevage des animaux).

L'essentiel du raisonnement développé dans l'Ethique de la Terre est de partir de l'idée (émise par Darwin, lui-même inspiré par Hume) que les morales ont permis aux groupes et aux sociétés du monde vivant de s'organiser comme un collectif biologiquement favorable, puis d'élargir la notion de communauté morale aux communautés biotiques (les écosystèmes et aussi la biosphère). L'homme ne doit plus être considéré comme un possesseur de la nature, ou un étranger au monde sauvage, mais comme un citoyen des communautés biotiques auxquelles il appartient, avec des devoirs moraux envers elles. Ensuite Baird Callicott argumente pour conférer à la Nature une valeur qui ne puisse pas faire l'objet d'une récupération marchande, et il énonce des repères pour le bien au sens écologiste du terme. Proposant ainsi ce qu'il désigne comme une éthique holiste et écocentrée, il donne aussi quelques clés pour arbitrer comme c'est souvent le cas quand des morales correspondant à des communautés de périmètre différents entrent en conflit, ce qui lui permet de rendre caduc le reproche d'écofascisme qu'on fait souvent aux défenseurs de valeurs écologistes.

Au final, le respect bien compris des écosystèmes très diversement anthropisés, et plus généralement de la biosphère dans son ensemble que Baird Callicott préconise correspond assez bien à l'image du jardinier avisé, telle que la promeut le paysagiste Gilles Clément, mais la manière dont Baird Callicott aborde le problème lui permet, plus que de prêcher par l'image ou par l'exemple, d'argumenter solidement et de proposer des outils dont les individus comme les institutions collectives peuvent se saisir.