La déconnomie

Jacques Généreux   Seuil - novembre 2016

 

Jacques Généreux aime visiblement forger des mots, parfois à juste titre pour nommer plus justement certaines choses, parfois pour des raisons plus polémiques. Ce livre ci porte un titre dont l'odeur polémique risque d'écarter certains lecteurs, ce qui serait dommage car la qualification de Jacques Généreux pour parler d'économie de façon critique n'est pas en doute.

Comme les autres livres de Jacques Généreux (notamment La Dissociété) , et donc malgré son titre qui se veut choc, ce livre est très construit et lisible. Il s'interroge sur le fait que la pensée économique néolibérale, malgré des défauts de construction patents et le démenti que lui apportent les faits, soit aussi largement dominante dans le monde des économistes comme dans celui des dirigeants et des commentateurs politiques. L'explication par la puissance des intérêts d'argent est insuffisante, en particulier, elle ne dit pas pourquoi ces idées sont si fréquemment reprises par un grand nombre de ceux qui n'y ont aucun avantage.
Jacques Généreux aboutit en fin de livre à l'hypothèse d'un biais cognitif à l'échelle de la société, dont l'explication tient notamment au fait que les idées qui se propagent le mieux dans la société ne sont pas nécessairement les plus rationnelles. Notre cerveau préfère en effet fonctionner sur des modes instinctifs que l'évolution a sélectionnés pour êtrte favorables à la survie de groupes soudés dans un environnement naturel incertain. C'est pour moi la partie la plus intéressante du livre, celle qui ouvre des pistes de réflexion fructueuses. Le long diagnostic qui la précède est nécessaire à la cohérence du livre et il intéressera ceux qui sont moins familiers avec la critique de la théorie économique, mais il déjà été formulé par d'autres ouvrages, et le règlement de compte avec Jean Tirole, quoique compréhensible, est à mon goût un peu trop insistant (peut-être faut-il rapprocher cet aspect avec le côté polémique du titre).

Résumé du livre:

Après avoir brossé le tableau d'ensemble de cette pensée économique fautive (premier chapitre introductif), il revient sur les erreurs entretenues par l'emploi des mots (chapitre 2): L'économie de marché mondialisée est plus mythique que réelle, dans l'histoire comme dans la géographie. On devrait appeler "marchéistes" (plutôt que néolibéraux) ceux qui ont voulu sortir du monde keynésien de l'après guerre et ont promu la contre-révolution "libérale" des années 80. Le mot "capitalisme" ne définit pas l'appartenance concrète des entreprises, il consiste à entériner juridiquement que le pouvoir dans l'entreprise appartient essentiellement aux apporteurs de capitaux et non aux autres acteurs (main d'oeuvre salariée ou experts techniques). Désigner les gens comme consommateurs, c'est oublier le fait qu'ils sont aussi très souvent salariés, pour faire apparaître comme avantageuses collectivement les politiques de régression sociale. Promouvoir la vertu par principe de la concurrence généralisée, c'est aller vers l'escalade des inégalités, la destruction sociale et environnementale. Pourquoi un tel état de fait perdure-t-il ?

Son bilan n'est pas positif (chapitre 3): inégalités, injustices, pression managériale, prédation et dégâts sociaux et environnementaux, orientations mal avisées par trop de court-termisme, production de crises par une logique de bulles et de dilution de la confiance dans la complexité financière sont les conséquences de la déconnomie actionnariale qui règne majoritairement depuis les réformes instituant la libération des logiques purement financières.

Si on ne sort pas d'un tel système, ce n'est pas par impossibilité politique ou technique, d'autre périodes de l'histoire l'ont montré, notamment au cours du XXeme siècle (chapitre 4). C'est parce que l'esprit des sphères dirigeantes est envahi par les fausses vérités de la doxa néolibérale, qui pour ne pas remettre en cause des recherches obstinées en microéconomie prèfère occulter la leçon des années trente. Les politiques déflationnistes d'équilibre budgétaire et d'interventions minimales des états sont dans l'intérêt (à court terme) des détenteurs de capitaux. Dans la pensée politique, les années Reagan Thatcher ont marqué la revanche de Hayek sur Keynes, autrement dit de la microéconomie modélisante sur la macroéconomie observatrice (chapitre 5).

Après la crise des subprimes en 2008, les interventions procycliques des états (politique de rigueur et politique de l'offre) ont accentué les effets de la crise au lieu de la combattre, sans pour autant purger l'abcès (chapitre 6). En cherchant à se construire autour des logiques économiques par des traités techniciens plutôt que politiques, l'Europe s'est enfermée dans l'ordolibéralisme et s'est mutilée de sa souveraineté économique. Il s'agissait de satisfaire l'exigence allemande viable pour ce pays en particulier, mais absurde une fois étendue à la diversité des pays de l'Union (Europe du Sud ou de l'Est) (chapitre 7)

Cet ensemble de décisions catastrophiques ont été justifiées par une théorie dont les hypothèses et les raisonnements sont faux. Les hypothèses sont destinées à permettre le traitement mathématique des comportements (supposés) des acteurs économiques, le vocabulaire joue sur le sens des mots dans leur emploi théorique et dans l'usage normal, et les démonstrations supposent des conditions sans rapport avec les réalités. Cette théorie est la survivance d'une volonté obstinée de donner à l'économie un statut de rigueur comparable à la physique, oubliant presque complètement qu'elle devrait être une science humaine en dialogue constant avec les autres sciences humaines (chapitre 8)


Pour essayer de comprendre la bêtise des intelligents (chapitre 9) Jacques Généreux, se référant un livre à paraître du biologiste et vulgarisateur Thomas Durand, explique que notre cerveau, fruit d'une longue évolution dans les petites sociétés de chasseurs-cueilleurs, est moins fait pour réfléchir laborieusement et longuement que pour réussir socialement en réagissant rapidement aux positions défendues par d'autres congénères auxquels on fait (ou non) confiance. L'intelligence collective peine en général à se déployer, notamment dans les sociétés nombreuses, sauf si on lui fait des conditions favorables, ce qui est peu souvent le cas, notamment aujourd'hui dans le monde dominant de la politique et des médias. Il en est de même dans le monde universitaire, en particulier dans la discipline économique, ou les hétérodoxes sont ostracisés. Le marchéisme est aujourd'hui devenu une religion, avec ses gourous et ses croyants, qui veut normaliser la société selon son dogme (voir les récentes interventions dans le débat public de Jean Tirole)
Ce chapitre qui n'est pas le plus long est à mon sens le plus intéressant, car on pourrait aussi tenir ce raisonnement sur d'autres formes d'aveuglement conllectif.

Jacques Généreux pense pour conclure que la seule issue, en attendant une catastrophe inéluctable mais dont l'ampleur et la date sont imprévisibles, est de préparer la renaissance pour une opinion publique qui aura alors enfin compris qu'il lui faut sortir de cet aveuglement qu'on peut considérer comme relevant du religieux.