La dissociété

Jacques Généreux   Points Seuil 2006-2008

 

L'auteur est économiste, professeur à Sciences-Po et professe des idées plutôt keynésiennes apparentées à la gauche "de gauche". Il s'interroge sur le décalage difficile à comprendre entre le niveau d'intelligence produit par nos sociétés contemporaines et le manque manifeste d'intelligence collective pour affronter certaines grandes questions. C'est un livre de professeur, rigoureusement construit, plan annoncé en introduction, résumés en fin de chapitre et questions annonçant le chapitre suivant.
Le propos vise d'abord à démonter pièce par pièce l'édifice anthropologique sous-jacent au libéralisme, qui n'est pas très différent de celui qui a conduit aux errements du marxisme réel. Il cherche ensuite à proposer une anthropologie fondée sur des connaissances scientifiques "à jour", et les principes d'une société pacifiée par les logiques de coopération et non par l'abondance productiviste supposée combler les appétits illimités d'une humanité en compétition généralisée.

J. Généreux part du constat que le modèle dominant néolibéral conduit à l'augmentation des inégalités, à la dévastation de l'environnement, au repli individualiste et à la disparition des solidarités, et que son contre-modèle communiste ne fait pas mieux. Il observe aussi que la démocratie sociale a elle aussi consenti au modèle libéral en se conformant à sa vison économiste de la société.

Il remonte aux fondements philosophiques de ces visions de la société, qu'il trouve essentiellement au XVIIe XVIIIe siècle (Descartes, Hobbes, Locke, Rousseau, Bentham, Smith). Le point crucial pour J. Généreux est que les philosophes de cette époque raisonnent à partir d'un individu préexistant à la société, choisissant plus ou moins librement d'en faire partie.
L'idée d'un individu pensé séparément de la société, comme préexistant à celle-ci, permet de fonder sa responsabilité et conduit à l'idée d'une société constituée par contrat. C'est une idée qui ne correspond en rien aux réalités observées, mais c'est un artifice de raisonnement utilisé très souvent pour penser les systèmes de droits.

Le raisonnement utilitariste et le pessimisme sur les vertus de l'individu (justifié par des constats factuels) conduit les philosophes des Lumières à penser la société comme devant être dominée par une autorité (Hobbes) ou bien régulée par des systèmes de contrats arbitrés par un état minimum (les libéraux). On est dans le totalitarisme (hypersociété despotique ou même démocratique), ou dans la société de compétition et de marché (dissociété).

Supposé asocial dans l'"état de nature", l'individu accepterait la société par intérêt, dans la mesure notamment où le collectif accroît la production. La socialisation permet alors de résoudre les conflits en réduisant la pénurie de départ. Opposés sur la façon de gérer les injustices sociales, marxisme et libéralisme partagent cette idée que l'abondance liée à la productivité permettra de pacifier la société et d'aboutir au final à une liberté totale (anarchisme ou libertarisme). La justice libérale repose sur l'action minimale de l'autorité, veillant à l'égalité des chances, et à ce que la condition des plus désavantagés ne se dégrade pas, même si elle stagne (Rawls).
Par contre, les socialistes (ceux des origines notamment) croient à l'altruisme de hommes, aux vertus de l'association et à des sociétés où le bien-être individuel comme collectif résulte des avantages obtenus par la coopération organisée, plus que de la compétition individualiste.

J. Généreux recense les dix piliers du néolibéralisme: existence d'un individu humain isolé, autodéterminé, égoïste et rationnel; les inégalités sociales n'atténuent pas la responsabilité individuelle; la société étant un contrat volontaire accepté pour gagner en efficacité et sortir de l'état de nature qui correspond à la loi du plus fort, il n'y a donc pas de droits sans obligations; La liberté maximale passe par un état minimum, les conflits de pénurie devant être minimisés grâce à l'abondance obtenue par l'efficience de la mise en compétition généralisée.
Il montre ensuite que la construction du dogme néolibéral repose sur des fondements pour le moins très fragiles, et que la perpétuation de ce dogme repose non sur sa vérité et sa bonne construction, mais sur l'ignorance des fondements, sur une croyance acceptée (probablement par commodité et par intérêt), notamment dans les milieux économiques et décisionnaires. Cette dominance permet de faire accepter comme une évidence des postulats faux sur la nature humaine, sur les vertus de la concurrence, sur les performances des marchés, et de ne pas remettre en question l'ordre économique et social dominant. Or il est important de s'opposer au néolibéralisme non seulement au nom de ses effets néfastes, mais aussi au nom de la fausseté de cette construction, car si les prémisses de ce dogme ne sont pas vraies, il n'y a plus à admettre que ses aspects négatifs sont une nécessité incontournable.
On peut considérer que le néolibéralisme est l'enfant de la modernité (et même du simplisme moderne), en ce qu'il procède d'une volonté de comprendre et de théoriser sur la société à partir de prémisses adoptées plus par commodité de raisonnement que par constat objectif (par exemple l'assimilation de l'être humain à l'homo économicus, ou des marchés réels aux marchés parfaits théoriques). Ce qui rend la critique du libéralisme difficile est que ses faiblesses sont partagées par les courants opposés (marxisme, socialisme démocratique) qui partent des mêmes conceptions de l'individu et de sa liberté. Ces courants de pensée ont tous cherché à comprendre comment faire une société harmonieuse en reliant des individus atomisés, comment penser une sorte de physique sociale. La question véritable était plutôt comment délier des individus trop pris dans les logiques des sociétés telles qu'elles existaient pour aboutir à une harmonie sociale. De tels raisonnements finissent tous, à cause des prémisses matérialistes, par aboutir à une pacification par l'abondance matérielle, donc par le productivisme, qu'il soit géré par le marché libre ou par la planification scientifique.
Seule la critique écologiste (récente et largement mal récupérée) posait la question de préférer le bonheur par les liens plutôt que par les biens.

Ce que nous connaissons aujourd'hui de l'histoire de la vie et des hommes montre que les logiques de coopération sont plus essentielles pour l'équilibre des hommes en société que la compétition et la défiance.
Les hommes n'ont pu prospérer que grâce à leur aptitude très grande aux relations de groupe, et l'individu humain est constitué autant par son histoire dans le groupe que par ses caractéristiques propres. L'idée d'une société "contractuelle" est absurde. Elle n'est au mieux qu'un artifice de pensée qui a permis à un certain moment de l'histoire des idées de sortir de conceptions aliénantes.
La société de compétition (dissociété) instituée en occident au profit de certaines minorités est mortifère pour le bien vivre en société, sans compter qu'elle amplifie la surexploitation de l'environnement et qu'elle est fondée sur des postulats anthropologiques faux.

Le néolibéralisme instaure une tyrannie plutôt insidieuse, car elle est tempérée par la drogue consumériste, et par la possibilité des individus d'adhérer au credo dominant pour se sentir du bon côté lorsqu'on craint d'être victime ou pour s'innocenter si on est du côté vainqueur. Par ailleurs, pour éviter les risques de la solitude totale que devrait produire à terme la dissociété, les individus finissent par s'enfermer dans des communautés identitaires, préoccupées de se maintenir en excluant les membres non conformes. Mais cela ne produit pas la richesse de relations sociales par cercles aux combinatoires multiples que devrait fournir une société harmonieuse.
Le conformisme qui donne une certaine tranquillité, rend le consentement à la dissociété néolibérale contagieux, autoréalisateur, ce qui fait qu'on peut parler de maladie (évolutive) de la société. Le fait que chacun individuellement ait la possibilité de trouver des plages de respiration et supporte la domination de ce système n'aide pas à en sortir.

Du point de vue politique, les individus sont enfermés dans un dilemme semblable au dilemme du prisonnier. Confrontés à une offre politique contrôlée par le système (institutions, partis et groupes d'influence), ils sont dans l'impossibilité de faire collectivement le meilleur choix. Pour en sortir, et jacques Généreux estime que la question politique est fondamentale, il faudrait que la gauche de gouvernement arrive à sortir de la tentation de la troisième voie, et donc que les minoritaires encore fidèles au vrai socialisme deviennent majoritaires. Pour cela il préconise l'engagement politique critique, et le combat minoritaire de l'intérieur.(????)

Cela dit, Jacques Généreux lui-même a quitté le Parti Socialiste au moment du référendum de 2005 sur la constitution européenne, ce qui relativise fortement sa vision stratégique.

Très bon livre pour prendre conscience de certaines impasses propres au débat politique dans les sociétés modernes, ce livre se prolonge dans un deuxième livre où Jacques Généreux construit son modèle: Le socialisme néo-moderne.