Nouvelle Histoire de l’Homme

Pascal Picq (Perrin 2005)

 

 

Pascal Picq, venu à la paléoanthropologie par la physique, déconstruit quelques doctrines plus ou moins explicites qui sont à la base d’un certain anthropocentrisme, voire ethnocentrisme ou machisme. Le but est de contribuer à la réconciliation nécessaire de l’Homme et de la Nature.

 

1.     L’Homme et l’univers

A partir du procès et de la condamnation en 1600 de Giordano Bruno, retour sur la difficulté que nous avons à accepter notre place marginale et fortuite dans le cosmos.

C’est le progrès de la connaissance scientifique qui casse une à une des certitudes un peu simples fondées en fait sur des apparences. Ces fausses certitudes se sont figées par  inclusion dans des dogmes non seulement religieux, mais aussi scientistes et technicistes.

2.     L’Homme et l’animal

En 1616, l’Inquisition condamne Giulio Cesare Vanini. Esprit libre passé à l’anglicanisme, il avait notamment remis en cause le statut particulier de l’Homme dans la Genèse en pointant les nombreux caractères que l’Homme partage avec les animaux.

Dans la pensée ancienne, on établit des échelles dans le monde vivant, en plaçant l’Homme au sommet, avec des idées fluctuantes sur la continuité ou la distinction pour ce dernier échelon.

Le perfectionnement des machines (notamment des automates), l’apparition de la psychologie animale, puis des sciences cognitives, vont apporter de nouveaux éclairages à cette question de l’animalité de l’homme. La manière courante de maintenir un statut particulier pour l’Homme consiste à rejeter l’animal dans le monde des machines (à l’encontre de certaines observations de l’éthologie)

Echelle ou arbre ? L’histoire de l’évolution tranche sans ambiguïté, mais nous cherchons encore à en éluder les conséquences par de nombreux détours.

Un des derniers avatars de cette attitude est représentée par le tamagochi.

3.     L’Homme et les grands singes

En 1925 dans le Tenessee a lieu le procès Scopes, dit « Procès du singe », dont nous voyons aujourd’hui de nouvelles émergences.

La formule de Darwin est d’autant plus forte que les parentés entre l’Homme et les singes sont frappantes. Les premiers grands singes connus en Europe sont des chimpanzés et des orangs-outans apparus à la fin du XVIIème siècle.

Cette proximité (bipédie, mœurs, etc…) est subversive. Mais la frontière reste toujours floue (histoire de l’hominisation, observations éthologiques, outils, génétique, etc) et nous en sommes aujourd’hui à une certaine réconciliation et nous agissons (peut-être trop tard) pour chercher à sauver ces espèces menacées de disparition.

4.     L’Homme et les autres hommes

A l’époque des grandes découvertes, les Européens découvrent des peuples «sauvages » qu’ils traitent en inférieurs (esclavage, controverse de Valladolid en 1552). On établit alors des classements entre les hommes qui serviront à justifier certains aspects du colonialisme. Mais aussi, on oppose à cela l’unicité de l’Homme fait à l’image de Dieu, qui justifie l’action des missionnaires.

Aujourd’hui, on sait que l’humanité a compté plusieurs espèces (2 ou 3), mais qu’elle s’est réduite à une seule qui a pris le pas sur les autres. Cependant, les conceptions racistes, appuyées sur une lecture reconstituée de la modernité, sont restées vivaces.

L’anthropologie met l’accent sur l’importance des diversités culturelles, et minimise les facteurs physiques. La diversité culturelle se comprend à la lumière d’une histoire de l’humanité sur la Terre qu’on reconstitue de mieux en mieux.

Comment maintenant, à l’heure de la globalisation planétaire va évoluer l’humanité ?

5.     L’Homme et la femme

En 1793, Marie Olympe de Gouges, femme issue du peuple devenue femme de lettres et révolutionnaire liée aux Girondins est victime (à l’égal d’autres hommes) de la Terreur.

L’histoire du sexisme à sens unique, et de ses argumentaires religieux, philosophiques ou scientifiques est foisonnante. En réalité, il apparaît souvent que les observations qu’on a pu faire dans le monde animal, en anthropologie, ou dans l’histoire, sont entachées d’un machisme implicite (ou plus rarement de préjugés inverses).

Le partage des rôles découlant de la biologie et de l’organisation du groupe est certes réel, mais plus multiforme qu’on ne l’a dit, et il semble qu’on a survalorisé ce qui tenant des activités plutôt masculines (force, chasse, outils, etc…), peut-être dans le but de contrebalancer ce pouvoir exorbitant qu’a la femme de donner la vie.

6.     L’Homme et l’enfant

En 1728, le cas de Kaspar Hauser, un enfant longtemps séquestré, et donc privé d’éducation ainsi que d’autres exemples comme Victor de l’Aveyron vers 1800 mettent en lumière l’importance de l’enfance pour la constitution de la personne.

Réels ou mythifiés, ces exemples d’enfants sauvages ou ensauvagés, tissent un lien entre l’Homme, les animaux et plus largement la Nature. Ils alimentent aussi la controverse sur l’inné et l’acquis, controverse inextricable étant donné la complexité des logiques génétiques et la durée de l’éducation humaine.

De plus, le parallèle intéressant mais parfois forcé entre ontogenèse et phylogenèse inscrit cette question de l’évolution de l’enfant dans la problématique plus vaste de l’échelle des espèces. Dans ce domaine, on a maintes fois construit des théories scientifiques biaisées notamment par un racisme plus ou moins explicite.

En fait, l’hominisation, qui tient notamment à la dimension de notre crâne et à la durée de notre stade infantile, peut être vue globalement comme un fort retardement de l’ontogenèse après la naissance. Si elle apporte des avantages, elle se paie également très cher (jusqu’à récemment) en termes de morts prématurées des mères ou des enfants, ou plus simplement de contraintes familiales.

L’inégalité sociale actuelle ne se polarise-t-elle pas entre les Tanguy et les sauvageons ?

7.     Conclusion

Constatant les méfaits multiples de toutes ces idéologies d’exclusion, il était nécessaire de les déconstruire, notamment lorsqu’elles invoquent des cautions scientifiques. Bien souvent basées sur des mythologies récentes (les écritures sacrées ne datent que de quelque milliers d’années), elles ont plus pollué la constitution  du savoir qu’elles ne l’ont encouragé.

Partir de l’histoire de la vie et des hommes depuis les origines, et non remonter à partir d’un point de vue biaisé, permet de redonner son sens à l’unité de l’humanité, à sa solidarité avec le vivant, et à la richesse de ce monde.

Notre sacro-saint Progrès, qu’on peut assimiler à un évolutionnisme culturel, engendre un système d’échelle des civilisations qui nous aveugle. La préoccupation du développement durable devrait nous rendre plus lucides sur cette idéologie à sens unique, notamment par le constat que l’évolution est moins linéaire qu’arborescente, que la civilisation moderne n’a pas montré sa pertinence sur des durées longues, que d’autres échelles que la performance technique peuvent s’appliquer au classement des civilisations.

Maintenant que les sciences naturelles, avec notamment l’histoire de la Terre et l’évolution de la vie nous permettent de mieux comprendre le monde et notre rapport à la Nature, il faut réconcilier les sciences de l’Homme avec les sciences de la Nature, et notamment en extirper un anthropocentrisme plus ou moins implicite, qui non seulement n’a pas lieu d’être, mais fausse leur démarche.

Une humanité unifiée par sa solidarité planétaire, mais riche d’une histoire à l’évolution complexe devrait être bien autre chose que le village global que nous propose le progrès technique.