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ALIÉNATION


L’aliénation, c’est ce qui rend « autre », qu’il s’agisse de la perte de propriété d’un bien, de la folie individuelle, ou des obligations que nous imposent les sociétés complexes. Dans un monde qui met la liberté au premier rang des valeurs l’aliénation n’est pas admissible. Quelle que soit l’acception du terme, il traduit une forme de malaise fréquente dans nos sociétés en mutation.
Dans un texte consacré aux internements abusifs, le chercheur en anthropologie des techniques François Sigaut donne sur cette notion un éclairage intéressant. Car si à l’origine, la société enferme dans ce qu’on appelait les asiles d’aliénés ceux qui perturbent par trop son fonctionnement du fait d’une personnalité altérée, elle peut aussi tenter d’imposer par l’enfermement une volonté collective à des individus non conformes mais sains d’esprit, du moins aux yeux d’un psychologue impartial.

Dans son analyse, François Sigaut part du triangle formé par la réalité, le sujet, et les autres, et caractérise l'aliénation par la mise en impasse de la reconnaissance de l'ego par autrui, c’est à dire la mise en crise d’un des termes par rapport aux deux autres. Il définit ainsi trois sortes d'aliénations: l’aliénation mentale, l’aliénation culturelle, et l’aliénation sociale.

L’aliénation mentale: Elle correspond au départ à une rupture du lien de l’individu avec le réel et débouche ensuite sur une rupture avec autrui, le sujet se mettant en conflit avec les autres par sa vision du réel différente. Ce sont les cas "classiques" de folie, délires ou paranoïa qui selon leur degré d’acceptabilité sociale conduisent à l’isolement du sujet concerné et même à son enfermement.

L’aliénation culturelle: La coupure du lien avec le réel est collective. Le sujet et son entourage sont alors d'accord pour voir ensemble la réalité telle qu'elle n'est pas. Les sectes, l’embrigadement dans les mouvements collectifs, le corporatisme dans une entreprise ou une grande institution peuvent être des exemples contemporains d’aliénation culturelle. Pour le reste de la société, l’individu n’est plus lui-même, transformé qu’il est par son embrigadement (cela s’applique aussi à ses comparses). L’aliénation culturelle n’engendre pas de souffrance, du moins tant que la réalité ne détrompe personne, et tant que le groupe considéré arrive à maintenir son existence et sa cohésion. Mais lorsque le réel impose sa logique, la remise en cause peut provoquer des crises individuelles ou collectives qui peuvent avoir de graves effets. Dans la mesure où le réel est aussi une élaboration sociale, et dans la mesure où c’est justement l’adhésion de la société qui lui donne sa force, il est difficile de déceler l’aliénation culturelle de la société à laquelle on appartient.

L’aliénation sociale: Elle correspond (dans un contexte d'aliénation culturelle) à l’inverse de l'aliénation mentale. Alors que son entourage a l’esprit obscurci, le sujet, en désaccord avec  autrui, voit la réalité telle qu'elle est. La société rejette le sujet tout autant que le réel auquel celui-ci est attaché, et cette forme de rejet peut prendre les mêmes formes que pour l’aliénation mentale. Ainsi, le génie incompris, le précurseur, l'excentrique clairvoyant, le dissident contre le régime totalitaire, peuvent-ils apparaître comme fous ou inadaptés sociaux minoritaires. Même si la réalité des faits doit en principe un jour arbitrer en faveur du décalé (ou en défaveur de la société), les effets psychologiques sont similaires à ceux de l’aliénation mentale. Menacé par cette dérive le sujet dissident devra trouver une solution dans des dérivatifs, des substituts, qui seront même parfois paradoxalement valorisés par la société.

Dans ce cas d’aliénation sociale, la meilleure résolution serait évidemment que la société sorte de son aliénation culturelle, à la faveur d’événements révélateurs ou par la force de conviction des minoritaires. Mais l’histoire des évolutions culturelles et sociales montre à quel point elles sont lentes (tout du moins à l'échelle d'une vie humaine), à quel point, malgré les indices nombreux et concordants, le déni collectif peut longtemps persister.

Etrangement, notre habitude en relisant l’histoire après coup de glorifier les précurseurs ne nous aide pas toujours à être nous-mêmes bien clairvoyants. Notre époque a maintenant tellement peur de rater la prochaine révolution qu’elle en est arrivée à accorder le statut de précurseur à n’importe quel original, pourvu que cela se voie, et sans regard pour sa réelle clairvoyance. Cette forme de libéralisme culturel a certes l’avantage d’atténuer fortement les rejets violents, mais elle institue aussi une sorte de brouillage relativiste qui empêche toute perception claire du réel. Dans le monde de la création et de l’art où elles est particulièrement exacerbée, la notion de réel est très fluctuante, car liée à des constructions sociales. Mais lorsque le réel est matériel et objectif, comme dans le monde de la technique ou des sciences expérimentales, ce sont les faits qui doivent permettre d’arbitrer pour savoir si face à un point de vue dérangeant, on a affaire à un cas qui relève de l’aliénation mentale ou de l’aliénation sociale.

Il me semble que cet éclairage de certains mécanismes de rejet (plus ou moins virulents) qui peuvent s’instaurer entre une société et des individus s’applique assez bien en particulier à la position parfois difficile des écologistes dans le monde contemporain. Après avoir été considérés comme des illuminés (heureusement marginaux et pas dangereux), ils seraient aujourd’hui bien caractérisés par le phénomène de l’aliénation sociale. En effet, des faits de plus en plus nombreux s’accumulent pour confirmer que la réalité qu’ils ont perçu avant d’autres est bien celle qui risque de s’imposer à tous.

Mettons délibérément de côté certains cas de pseudo-savants qui prenant des postures de génie incompris, s’opposent à des faits patiemment expertisés par la quasi totalité de la communauté des scientifiques, car ils relèvent manifestement de notre premier cas d’aliénation, et l’audience qu’ils rencontrent encore traduit l’aliénation culturelle d’une grande part de la société. Il suffit plutôt de penser à l’ampleur de la machine publicitaire pour observer que nos sociétés sont en effet sous l’emprise encore forte du totalitarisme productiviste et marchand.

Le terme peut paraître outré, mais rappelons qu’un totalitarisme aliène massivement ses sujets en altérant leurs désirs et en détournant leur action Que par son habileté, ce totalitarisme soit vécu avec plus de douceur que de violence n’enlève rien à la situation d’aliénation. Nous n’avons pas de peine à dénoncer cette aliénation à propos des sectes ou des régimes plus ou moins lointains qui enferment leur population. Mais, comme le souligne entre autres l’économiste Frédéric Lordon, ne sommes nous pas nous aussi, certes plus subtilement, enrôlés dans la grande mécanique économique sans pouvoir lui échapper ?

Souhaitons donc surtout que sans trop tarder, une issue concrète se dessine lorsque le plus grand nombre sortira de l’aliénation culturelle dans laquelle l’entretient ce monde marchand et gaspilleur. Et si la prise de conscience gagne du terrain, on peut déjà se réjouir de ce progrès.






Antoine Li              http://www.think-thimble.fr
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