Villers

accueil

billet

philosophie

sciences

culture

lectures

liens


#barre

Besoin, désir, envie, pénurie, frustration,...


Gandhi aurait dit: « Earth provides enough to satisfy every man’s need, but not for every man’s greed » ce qu’on peut traduire par : « La Terre peut satisfaire les besoins de tous les hommes, mais pas leur cupidité ».
Cette citation très populaire n’est certes pas de première main, mais on sait qu’elle correspondait bien à la pensée de Gandhi qui a par ailleurs souvent affirmé que la cupidité (greed) était à son avis une des sources principales du mal.
Quoiqu’il en soit, voilà une phrase qui illustre remarquablement la différence importante entre ces deux notions apparemment proches que sont le besoin et le désir (car la cupidité voisine avec le désir dont le dieu est Cupidon, justement). Je me propose donc de faire cette comparaison et j’y adjoindrai l’appétit, l’avidité et l’envie. Toutes ces notions, besoin, désir, envie, appétit, avidité, envie, ont à voir avec le terme plus pédant de « conatus » par lequel Spinoza désignait une pulsion qui meut les êtres vivants.

Besoin et routine

Le besoin est une nécessité directement ou indirectement vitale, et d’ordre quotidien, ce que souligne son lien étymologique à soin et à besogne. La satisfaction du besoin permet de maintenir la vie, ce qui la rend fondamentale, mais cette dépendance de tous les jours est bien souvent dépréciée à cause de son côté prosaïque. Une fois satisfait, le besoin disparaît, totalement ou en partie, quitte à réapparaître au rythme du métabolisme. Quasi-physiologique et lié au temps court, le besoin peut être mesuré et défini avec une certaine objectivité. On peut ainsi cerner le minimum indispensable à une survie précaire, quantifier des besoins standard pour une vie normale, et même évaluer des besoins décents pour un bonheur raisonnable. En temps normal, le besoin se manifeste au sujet par l’appétit, sensation positive qui traduit un instinct de vie. Dans certains cas, cet appétit peut devenir excessif ou démesuré, on parle alors d’avidité.

Désir et noblesse

L’origine latine de désir est de-sidere qui évoque l’absence, l’éloignement « de l’astre ». Car en principe, le désir exprime une aspiration teintée de regret vers un objet élevé et relativement lointain (demander la lune). Le désir amoureux, par exemple, illustre ce sens fort, mais il est souvent affaibli dans les usages courants, peut-être à cause d’un emploi abusif dans le domaine commercial (que désirez-vous ?). Parce que sa nature est plus psychique, le désir peut être entretenu et prolongé après la satisfaction, même s’il a généralement tendance à s’émousser. Contrairement au besoin, le désir est valorisé dans la culture, car il nous extrait de la routine du quotidien et élève nos pensées (du moins pour les désirs nobles, car il y en a aussi de futiles). Il fonctionne dans un temps en principe plus long que le besoin et beaucoup de philosophes pensent qu’il est avivé par la conscience de la mort qu’il cherche à combattre. Mais le désir est également une passion, et il peut donc parfois devenir dévorant et conduire à la déraison. La cupidité dénoncée par Gandhi est un désir excessif d’argent, une passion déraisonnable pour la richesse.

Envie, rivalité et justice

L’envie vient du latin invidia qui signifie regard malveillant. Cela met en évidence la dimension comparative de l’envie, sa proximité avec la jalousie. Curieusement alors qu’on juge positivement l’émulation, on reproche à l’envieux à la fois sa condition inférieure et son jugement négatif sur le bonheur des autres. L’envie met en jeu la société et ses inégalités, et représente en quelque sorte un versant péjoratif de la soif de justice. Il n’est pas toujours simple de satisfaire les envies, car elles peuvent rapidement déboucher sur une escalade concurrentielle. C’est cette escalade sans fin de l’envie que Thorstein Veblen, sous le nom de rivalité pécuniaire, dénonçait déjà dans les Etats-Unis du XIXe siècle. De son côté, Keynes, en distinguant besoins absolus (éprouvés quelle que soit la situation des autres) et besoins relatifs (éprouvés par comparaison aux autres), montrait l’importance des envies et soulignait le rôle régulateur de la justice sociale.

Economie des besoins et passions capitalistes

Plus peut-être que d’autres cultures, la culture occidentale a valorisé le désir (supposé noble) et dénigré le besoin (jugé trop prosaïque) et cette attitude a été un puissant moteur d’évolution. Les appétits de luxe, la concurrence des puissants ont été des facteurs importants dans l’expansion commerciale, coloniale et industrielle initiée en Europe de l’Ouest. La phrase prêtée à Gandhi est tout à fait révélatrice du contraste de mentalité dans l’Inde coloniale de l’époque entre le colonisateur et son opposant défenseur des pauvres. Si cette phrase prend aujourd’hui une résonance nouvelle, c’est que face aux limites de la planète, on retrouve aujourd’hui dans les cultures prônant mesure et sagesse une part de vérité. Pour autant cela n’arrête pas la logique d’expansion de la société de consommation contemporaine, qui joue hypocritement sur les besoins insatisfaits des pauvres pour stimuler les désirs, l’avidité et les envies de ceux qui ont plus que largement assez.
La question écologique oblige à remettre de l'ordre entre l'indispensable, le souhaitable, et le rêvé, et donc à reconsidérer les différences entre besoin, désir et envie : Les besoins, quantifiables et finis, peuvent être mis en regard avec les capacités productives de la planète, et s’il y a pénurie, on peut tenter de les gérer. Par contre, les désirs et envies ne peuvent constituer une référence objective, et leur tendance à la croissance sans limite doit être combattue. Penser que le modèle capitaliste serait capable de s’autoréguler face aux limites, c’est oublier que l’exacerbation des désirs et des envies est un des principaux moteurs du capitalisme. L’harmonie prêtée aux marchés, fussent-ils parfaits, a permis de justifier cette fiction, mais c’est manifestement un mythe.

Gérer la pénurie, apprivoiser la frustration

L’impossibilité de satisfaire les besoins, c’est la pénurie. C’est un constat objectif qu’il faut gérer par les arbitrages du rationnement. C’est en principe moins mauvais que de laisser s’instaurer une concurrence le plus souvent injuste pour les ressources rares.
L’impossibilité de satisfaire les désirs, c’est la frustration. La frustration est largement subjective, on peut même la fabriquer ex-nihilo, comme la publicité nous le démontre à l’envi. A l’inverse, elle devrait pouvoir aussi être désamorcée par un travail mental approprié.
Notre monde contemporain confond allègrement désir et besoin, frustration et pénurie. De nombreuses publicités jouent sur l’existence réelle des besoins pour attiser le désir ou l’envie, comme on le voit sur le plus banal des paquets de céréales avec des messages qui amalgament discours nutritionniste et incitation gourmande.
C’est que besoin, désir et envie ont en partie des ressorts communs et que la frontière n’est pas toujours facile à établir. Un désir facultatif peut se transformer en besoin impératif. L’appétit peut se dérégler, et même après satisfaction des besoins, continuer à stimuler un désir abusif. L’addiction physiologique ou psychique transforme le désir récréatif du drogué en pénurie organique, et la dose quotidienne devient alors un véritable besoin. L’accoutumance émousse les désirs et peut conduire à une escalade faisant perdre toute mesure. Si on veut échapper aux effets secondaires néfastes de l’addiction, à l’obsession qui désocialise ou à l’overdose qui peut tuer, il faudra en sortir par un processus patient de désintoxication. Nous en sommes là aujourd’hui avec notre civilisation droguée aux énergies faciles (et fossiles).
La distinction morale entre le désir (passion) et le besoin (objectif) n’est donc pas si simple. Les controverses (pour reprendre cet exemple) sur la désaccoutumance par les drogues de substitution en sont une preuve parmi d’autres.

Si on veut assagir notre société de consommation, désamorcer l’escalade des désirs (ou des envies) et conjurer en l’anticipant la menace du rationnement, il faut promouvoir une justice sociale égalitariste. Une société relativement égalitaire a en effet plus de chances de gérer collectivement l’ajustement des besoins aux possibilités concrètes (par la redistribution et s’il y a pénurie, par le rationnement). Pour cela il faut s’opposer au dogme néolibéral qui voit les inégalités comme un moteur dynamique « globalement positif » et fait semblant de croire à la redistribution spontanée pour mieux justifier le privilège des parvenus. La perte de repères dans le monde des ultra-privilégiés est telle qu’on y est incapable de comprendre, non seulement les effets néfastes de ce système où l’escalade des désirs alimente la sainte croissance, mais aussi de penser lucidement à quel niveau il serait raisonnable de situer la satisfaction des besoins et ses variations pour éviter que l’humanité ne surexploite sa planète. Pour ceux qui ont sérieusement approfondi la question, ce niveau, qui certes remet en cause les privilèges exorbitants d’un petit nombre, est en réalité tout à fait acceptable.

Atlas_viande

S’orienter vers une civilisation sobre, est-ce rêver d’une société sans désirs, sans envies, animée par la satisfaction des seuls besoins ? Sans désirs, cela ressemble-t-il pas à l’ataraxie des stoïciens, ou à la vacuité du nirvana bouddhiste ? Nos passions, si néfastes soient-elles ne seraient-elles pas préférables à l’ennui de la tranquillité, même heureuse ?
Pour Patrick Viveret, toutes les passions ne sont pas également en cause. L’illimitation du désir ne pose pas de problème si elle est orientée dans l’ordre de la vie ou de l’être (beauté, amitié, sérénité) mais elle met l’homme en danger quand elle est orientée vers la possession (rivalité, frustration, addiction). C’est parce qu’après de terribles conflits religieux, on avait constaté qu’il était malsain d’organiser la société à partir des passions qu’avait fini par dominer l’idée utilitariste de la gestion par l’intérêt, que les premiers penseurs libéraux voyaient comme une sorte de version édulcorée et quantifiable du désir. Malheureusement, quelques siècles de capitalisme nous ont rappelé que l’argent est aussi l’objet d’un culte, et qu’il engendre des passions tout aussi fortes et nocives que les grands élans collectifs religieux ou patriotiques. Observer les conflits du monde d’aujourd’hui avec des critères politiques, religieux ou économiques est encore pertinent, mais on ne devrait pas oublier que cette histoire si lourde qui nous est léguée a trop souvent fonctionné sur la confusion entre besoins des peuples, désirs de domination et envies prédatrices.
D’un autre côté, prôner un certain égalitarisme ne devrait pas conduire à instaurer un système totalitaire rationnellement planifié supprimant les différences. Il faut bien voir que la diversité des géographies et des cultures humaines a engendré une variation très grande des besoins. Dans le contexte actuel de mondialisation, il faut apprendre à discerner ce qui relève de l’uniformisation souhaitable et ce qui relève des différences à préserver. Si on peut à bon droit s’inquiéter d’une planification technocratique qui serait imposée au monde (même pour gérer équitablement la finitude de la planète), il est plus que douteux que le mode marchand de la mondialisation actuelle soit à même d’engendrer la bonne formule. Les difficultés internationales pour instituer un contrôle efficient des émissions de gaz à effet de serre illustrent bien la complexité géopolitique du problème.

Le monde contemporain pourra-t-il faire émerger des institutions globales capables d’amener les hommes à limiter la prolifération de leurs désirs  pour gérer raisonnablement leurs besoins ?


Antoine Li              http://www.think-thimble.fr
Produit_2
photo Garance Li 

Mots associés

Crise   Croissance 
Le bien, le mal, la morale
Empreinte écologique
Limites, illimité    Intérêt   
Drogue, addiction    Obésité
Sobriété   Décroissance   Ennui
Sagesse    Bonheur   Hédonisme

vers liste alphabétique 

Liste des mots clés

Univers  Planète  Nature - vie    Emergence    Evolution

Homme   Pensée 
Volonté et liberté   
Pensée, volonté collectives    Individu - société 
Le bien, le mal, la morale   
Buts, finalités    Bonheur    Sagesse    Harmonie, beauté    Parfait   Ennui
Besoin, désir     Rêve 
Rationalité, Logique  Science    Complexité    Analogie

Métaphysique    Dieu, religion   Hasard   Futur  
Progrès    Modernité Nomadisme  Utopie  Colonisation, colonialisme     Extraterrestres    Développement 
Progrès technique  
Energie    Force, puissance  

Economie    Affaires    Intérêt 
Marché, marchandise   Valeur    Croissance    Dette     Notation
Compétition    Performance   
Décomplexé    Hédonisme    Récupération   Mode, tendance Démocratisation   Populisme    Domestication, troupeau    Aliénation   
Peur, précaution   
Confiance, optimisme    Pragmatisme    Opportunité   
Limites, illimité   
Barrières, cloisons   
Echelles, mesure    Horizons   
Mécanique    Vitesse, lenteur    Frottements, freins   
Slip - stick     Effet transistor    Météorologie   
Immobilisme, changement    Banc de poissons 
Mayonnaise    Surimi   
Préfixes   Suffixes 
Oxymores    Périphrases
Durable     Renouvelable    Ecologie    Ecologiste 
Empreinte écologique    Décroissance  
Cycle    Diversité   Artifice    Racines    Jardin  
Mine, minerai   Produit 
Usine à gaz    Déchets 
Sobriété    Santé   
Drogue, addiction  
Obésité     Crise 

Vérité, doute, certitude   
Tous dans le même bateau?    Penser, agir  au XXIe siècle
auteur

haut de la page
retour à l'accueil
billets anciens
ancien site