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Démocratisation


A l’origine le mot démocratisation dans son sens fort renvoyait à l’abolition des privilèges et à l’accès de tous les hommes à une condition humaine véritable. Pourtant, dans les dernières décennies, il a subi un net glissement de sens : dans son usage actuel très fréquent mais assez dévoyé, la démocratisation a été récupérée par les marchands de plaisirs en tous genres. Dans la réalité, ce qu’ils nomment aujourd’hui « démocratisation » ne désigne bien souvent que l’élargissement d’un marché ou la massification d’une pratique. Ce dévoiement n’est pas qu'un problème sémantique, notamment parce que l'exploitation commerciale de masse débouche à terme sur l’épuisement et la destruction physique ou symbolique. Cette "démocratisation" si propice aux affaires combine ainsi la surenchère du luxe, l’abus des biens rares, la dévalorisation par les imitations et les ersatz, avec comme corollaire la pollution de masse, le mitage des territoires, la superficialité culturelle ou la dissolution des valeurs.

C’est en grande partie une logique technique et économique qui a conduit à cette massification, car la croissance de la production (et des profits) exige l’augmentation proportionnelle des débouchés. On comprend que les murs du métro soient couverts d’incitations au rêve « démocratisé », équipements de prestige à prix cassés, voyages exotiques organisés et autres luxes pour tous (?). Mais il y a là une volonté très ambivalente, qui affiche l'ambition de mettre les meilleures choses à la portée du grand nombre tout en ignorant délibérément que l’excellence n’est bien souvent qu’une exception. Sous couvert d’une fausse générosité, d’un humanisme mal mesuré, on justifie ainsi les privilèges des nantis ou des heureux en prétendant les rendre un jour accessibles à tous, et on entretient la frustration consommatoire qui alimente la croissance économique.

Donnons quelques exemples de cette évolution :

L’éducation, la lecture, la culture

Ici, il s’agit de la véritable démocratisation. Les bienfaits de l’éducation, et de la lecture sont assez essentiels dans la condition humaine pour qu’on puisse dire que leur extension mérite au sens fort le nom de démocratisation. Cependant, dans ces progrès incontestables, certains développements peuvent parfois inciter au doute quant aux bienfaits absolus de la démocratisation. Est-ce toujours à tort que les élites culturelles se sont alarmées sur la littérature de bas étage qui n’aurait pas existé sans la lecture pour tous ? Celle ci rend aussi les masses vulnérables à l’envahissement publicitaire, lui aussi porteur d’une sous culture, plus anesthésiante que véritablement enrichissante. La banalisation de la parole des dirigeants conduit à la langue de bois du marketing politique qui a fini par remplacer le talent oratoire si valorisé dans l’Antiquité. Comme on le voit, la démocratisation de la culture peut se révéler ambivalente : En donnant aux masses un large accès à la culture de l’élite, elle finit par la dévaloriser par trop d’imitation facile ou de formes dérivées ; mais d’un autre côté la multiplicité des circuits médiatiques offre aussi à la culture savante un fort potentiel d’enrichissement et permet aussi à certaines formes populaires de culture (voire de sous culture) de montrer « en haut lieu » leur cohérence et leur authenticité.

La médecine

Là aussi on est dans la vraie démocratisation. La santé est à n’en pas douter un bien incontestable, mais là aussi une certaine dérive peut susciter des doutes.
Après des succès massifs en matière de santé et de longévité, la médecine peine aujourd’hui à distinguer ce qui est fondamental de ce qui relève d’un confort moins nécessaire, voire de la futilité au service du manque de philosophie. Malgré une inflation médicale de plus en plus manifeste, les priorités sont souvent gérées en fonction des intérêts du monde des spécialistes. Lorsqu’une pratique lourde se banalise, la limite raisonnable entre l’accès amélioré aux bienfaits qu’elle apporte et l’abus inutile et coûteux est souvent difficile à fixer. Et si les traitements médicaux sortent du cadre strict de la santé publique, la dérive devient encore plus évidente.

La médicalisation du sport, pensée au départ comme un conseil légitime aux champions est devenue une des composantes majeures du pourrissement du sport par l’argent. Aujourd’hui, les produits « énergisants » trônent dans la vitrine de magasins pour le grand public et il y a des sports où c’est dans le monde des amateurs que l’on se dope le plus. peut-on alors réellement parler de démocratisation de la bonne santé ? Souvent discutable et coûteuse, la chirurgie esthétique se démocratise ou se banalise. Est-ce réellement un bien ?

Le poulet du dimanche et la viande tous les jours, le saumon et autres luxes alimentaires

Chacun sera d’accord pour considérer l’accès de tous à une nourriture suffisante comme un progrès indéniable. Mais en matière alimentaire, ce sont les habitudes des privilégiés qui on fait exemple, et après le poulet du dimanche cher à Henri IV, on est passé au bifteck quotidien, dont on sait aujourd’hui qu’il est excessif, du point de vue diététique comme du point de vue environnemental. Les mets de luxe, en étant « démocratisés » par l’agrobusiness et la grande distribution perdent en qualité comme en prestige, tout en suscitant une escalade productive problématique.

Les coutumes, interdits, et pratiques saisonnières des traditions alimentaires permettaient notamment de gérer des ressources limitées. Mais aujourd’hui les facilités d’approvisionnement et de conservation ont fait tomber les repères. Sur quels critères se fonder pour reconnaître ce qui relève du luxe alimentaire, et comment en user sans en abuser? Quel sens a la fête si elle est quotidienne, quel sens a l’exotisme si on le rencontre à tous les coins de rue, et comment admettre que si nos repas doivent être variés ils doivent l’être en relatif accord avec la géographie  les climats et les saisons ?

Les vêtements, les chaussures,

Autrefois distinction des riches et souci des pauvres, le vêtement et les chaussures sont devenus des objets jetables, internationaux et éphémères. Le commerce et l’industrie textile s’en portent bien, d’autant plus qu’une mode capricieuse entretient le rythme accéléré de cette activité, au prix d’un travail dévalorisé dans les ateliers de Chine et de l’irrigation forcée des champs de coton du Kazakhstan. Il reste que les pauvres n’ont accès qu’aux sous-produits bas de gamme et peu durables, la véritable qualité restant chère, et même parfois hors de prix. Ce qui se « démocratise », c’est moins le bon ou le beau vêtement lui-même qu’un désir stéréotypé colporté par le papier glacé des revues. A ce sujet, il est singulier d’observer comment la popularité du football et des autres sports a fait la promotion des vêtements et des chaussures qui sont aujourd’hui l’uniforme international des prolétaires du monde. Le vêtement traditionnel tend à disparaître, au profit d’une sous culture commerciale proposant un prestige prêt à porter, facile et consensuel.

La voiture

La démocratisation de la voiture a porté le développement économique des pays industriels au vingtième siècle. L’accès des masses à la voiture initié par Ford a dans un premier temps effectivement représenté un accroissement des possibilités de déplacement, un accès plus facile à certaines commodités ou à certains plaisirs. Il a surtout nourri l’industrie automobile (Ford n’était pas désintéressé) et procuré un grand nombre d’emplois rattachés à la filière. Aujourd’hui, le bilan est plus mitigé, notamment à cause de la forte consommation énergétique associée à la civilisation de la voiture, tant pour la fabrication que pour le carburant consommé. En plus, la domination du transport individuel motorisé multiplie les occasions d’y recourir (il en est ainsi d’autres techniques, comme par exemple les télécommunications) : les possibilités suscitent des tentations auxquelles il n’est pas facile de renoncer, et elles induisent aussi des obligations, la proximité ou l’éloignement ayant changé de mesure. Les villes s’étendent, colonisant un territoire de plus en plus vaste, et le trafic quotidien s’engorge jusqu’à l’absurde. Dans la plupart des grandes cités d’Europe, on en est maintenant au point où c’est un privilège de pouvoir habiter à proximité du centre et de vivre sans avoir à subir les embouteillages quotidiens. Tout cela évidemment au prix d’un gaspillage énergétique alarmant. Sans une politique volontariste de transports collectifs, d’aménagement urbain et d’incitation énergétique, la logique du marché immobilier rejettera encore plus loin ceux qui n’ont pas les moyens d’habiter les zones bien desservies et devront rouler dans de vieux véhicules plus polluants.
On ne peut alors que s’alarmer de voir les industriels de l’automobile se disputer le marché pour promouvoir dans les pays émergents un modèle qui a largement démontré son absurdité.

L’avion low-cost et l’aventure du voyage devenue tourisme de masse

Le développement du tourisme de masse à l’échelle mondiale est aussi une source majeure de la transformation actuelle de la civilisation. Jusqu’au milieu du vingtième siècle, le voyage lointain notamment par avion était une exception, luxe des privilégiés ou aventure d’une vie. Le passager d’aéroport était traité comme un personnage important, soigné par les compagnies dont on vantait le luxe et les multiples attentions. Aujourd’hui, les aéroports encombrés charrient une foule de voyageurs de toutes sortes, affairistes pressés, saisonniers du tourisme de masse ou immigrants pauvres aux billets payés par la solidarité familiale. Evidemment les paradis lointains se transforment pour accueillir les cargaisons de touristes à qui ils monnayent un bonheur de carte postale. Non seulement la multiplication de ces voyages participe à la débauche énergétique, mais elle contribue à une évolution culturelle problématique. La rencontre du mode de vie des touristes avec celui des autochtones remet en cause les systèmes de valeurs, avec en général le triomphe de l’aspect marchand sur tous les autres. Si à terme, il peut paraître souhaitable que l’humanité devienne unie, rien de dit qu’il soit bon de le faire à marche forcée (car les civilisations ont besoin de temps pour évoluer) ni sous l’égide de l’uniformisation culturelle du commerce international. Partir en lointaine Asie pour en revenir avec quelques photos de plages à palmiers, des statuettes souvenirs, voire même des contrefaçons du luxe parisien, quel rapport avec Marco Polo ou Alexandra David Néel ? Quel rapport avec une démocratisation ?

L’accès à Internet

La possession (et la maîtrise) d’un ordinateur étaient encore un privilège il y a quelques décennies. Depuis l’industrie informatique a rendu les appareils accessibles au grand nombre, et les satellites de télécommunication ont tissé la toile mondiale d’Internet. La puissance de communication du citoyen lambda s’est démultipliée et nous en sommes encore émerveillés. Mais il faut aussi être lucide : le bonheur des connectés et le développement de la web-démocratie sont secondaires car il s’agit bien en réalité de l’élargissement de marchés mondiaux et dans ces domaines, les guerres économiques font rage.

La vente d’ordinateurs, de logiciels, la conquête d’abonnés passent avant la motivation démocratique. Au besoin, on organise l’obsolescence accélérée qui dope la consommation et les incompatibilités qui créent la dépendance. Par ailleurs, au nom de la liberté, il faut subir le développement massif de dérives manifestes telles que les propositions douteuses, l’inflation des spams, l’addiction aux jeux en ligne, etc…

En outre, ceux qui ne suivent pas sont marginalisés. Dans le monde moderne occidental, il devient de plus en plus difficile de vivre sans Internet. Mais il est vrai que c’est déjà le cas pour la lecture, la voiture, ou la carte bancaire.
 
On le voit à ces quelques exemples, lorsque ce qui n’est accessible qu’à un petit nombre (privilégiés de condition sociale ou bénéficiaires d’un heureux hasard) est mis à la portée d’un plus grand nombre, on peut souvent parler de démocratisation au sens vrai. Mais bien souvent, dans l’élan de cette évolution, on débouche sur la banalisation, la massification avec ses aspects négatifs, et le discours de la démocratisation s’avère galvaudé, car il n’est plus alors que l’habillage intéressé d’un marketing cynique. Faut-il alors parce que le terme est piégé refuser toute idée de démocratisation ? Ici encore, il faut faire preuve de discernement et de lucidité. Si l’extension au grand nombre reste nettement positive, sans effets secondaires ni retours de boomerang, on pourra continuer à parler de démocratisation, mais dans d’autres cas (les plus nombreux), la contradiction est patente, et la dévalorisation, les surenchères et les effets de fuite en avant sont largement prévisibles. Le passage d’une logique à l’autre est souvent imperceptible, mais nous devrions maintenant en avoir une certaine expérience.



Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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