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Diversité


L’invocation constante de la diversité (avec son dérivé biodiversité) est à rapprocher de la mondialisation actuelle. Les grands voyages, les migrations des peuples et les explorations nous ont révélé la variété des géographies, des civilisations et des espèces vivantes, mais dans le même temps, la marchandisation galopante uniformise les cultures et réduit les poches de biodiversité.

Face à la diversité des peuples, notre jugement est partagé : lorsque la variété apparaît comme une source de mésententes et d’incompréhensions (voir le mythe de la tour de Babel), nous souhaitons l’unité et l’aplanissement des divergences, mais par ailleurs, la valeur indéniable de ce trésor culturel justifie sa préservation. Ces deux visions sont-elles irréconciliables ? Le parallèle avec la Nature et la biodiversité peut-il nous éclairer ?

Nature et biodiversité

Alors qu’on pourrait penser que l’uniformité est plutôt un facteur d’équilibre et de permanence, beaucoup de phénomènes naturels évoluent vers une certaine complexité (variété des formes d’agrégation de la matière, apparition spontanée de formes irrégulières, richesse de la géographie, évolution de la vie vers le complexe). Ces formes riches et complexes qui doivent une partie de leur existence au hasard sont pourtant en mesure de durer. L’analyse des écosystèmes a montré que leur longévité était positivement influencée par la biodiversité (associée à l’interconnectivité, c’est-à-dire à la multiplicité des systèmes de relation).

Ainsi la biodiversité est souvent décrite comme une sorte d’assurance vie de la biosphère. C’est un déterminant important de l’évolution. C’est une boîte à outils où la Nature peut puiser des ressources en cas de besoin. Les choix multiples réservent de meilleures chances pour produire selon les circonstances des solutions bien adaptées.
A l’intérieur d’une même espèce, des variations plus ou moins importantes se produisent, aux conséquences parfois fortes, mais souvent imperceptibles. C’est quand un changement de conditions se produit que l’équilibre de l’espèce dans son environnement peut évoluer, à la faveur des possibilités ouvertes par cette amorce de variation.

Singulièrement, l’histoire de la Terre semble montrer une certaine tendance à l’enrichissement de la biodiversité, même s’il y a des épisodes d’appauvrissement que nous décrivons du reste comme des crises, c’est à dire de façon négative.

Cette diversité de la nature est donc le produit, filtré par le temps, de certaines instabilités engendrées par la complexité des phénomènes et leurs imperfections 
: Les défauts d’homogénéité du Big-Bang ont engendré tout un bestiaire de galaxies, d’étoiles et de systèmes planétaires, ainsi que la variété des éléments lourds de la chimie qui sont en jeu dans la vie. Sur l’un de ces grumeaux de l’univers à la géographie relativement riche, la biosphère terrestre nous fascine autant par la subtilité de ses réglages que par son étrangeté et son désordre. Notre propre complexité dont nous sommes fiers au point d’en avoir longtemps attribué la paternité à une intelligence supérieure, a parmi ses causes premières l’irrationalité des variations stochastiques.

On pourrait au moins tirer de cette observation une leçon : ce n’est pas parce que nous ne comprenons pas bien un phénomène qu’il faut le considérer nécessairement comme une erreur à corriger. Cela vaut autant pour le tri que nous opérons en exploitant le monde vivant que pour le respect que nous devons aux autres hommes, si surprenantes que soient pour nous leur moeurs.

Vers l’unité de l’humanité

Comme le dit judicieusement J.F Kahn, l’histoire de la Terre s’est accélérée quand l’homme a relayé l’évolution biologique par l’évolution culturelle. Ce phénomène a tout d’abord engendré une diversité de cultures, liée notamment à la variété des écosystèmes colonisés par les populations humaines. Mais depuis le seizième siècle, avec les grands voyages maritimes depuis l’Europe et l’aventure coloniale, l’uniformisation de l’humanité poursuit sa marche inexorable. La puissance technique de la modernité occidentale permet aujourd’hui de s’affranchir des contraintes géographiques, et de façon concomitante, l’universalisme philosophique a combattu les particularismes culturels dont certaines valeurs lui apparaissaient contestables (souvent à juste titre).

Le rouleau compresseur du Progrès impose ainsi au monde des valeurs universelles
(monothéisme, science et technique, production industrielle, commerce libre, droit international, droits de l’homme). Il reste que ce Progrès est avant tout occidental et que ses valeurs ne sont pas toutes également bien reçues, surtout lorsqu’elles contredisent celles des sociétés traditionnelles. Si l’efficacité médicale ou la puissance des outils modernes (et aussi hélas celle des armes) ont en général été facilement adoptées, d’autres mutations bousculent fortement les structures sociales en place. L’éducation pour tous, certains développements scientifiques, l’institution de la démocratie, la tolérance religieuse, les systèmes étatiques de solidarité sont parfois objet de rejets, étant plus institutionnels et moins ancrés dans les familles ou les communautés. De même la logique commerçante à l’occidentale s’impose partout grâce à l’efficacité des institutions internationales et surtout au pouvoir conféré par l’argent, mais elle colporte une culture qui suscite des réticences multiples et parfois virulentes. Lorsque le modèle moderne est imposé trop rapidement et sans adhésion suffisante, les transformations produisent un résultat très mitigé, la puissance est accaparée par des pouvoirs corrompus, et l’obscurantisme religieux s’exacerbe face aux dérives morales induites par le libéralisme.

Ivan Illich, qui s’intéressait avant tout aux progrès du tiers monde ne voyait pas cette uniformisation sans scepticisme, et il soulignait que la fragilisation (sinon la destruction) des sociétés traditionnelles par la rationalité à l’occidentale pouvait aussi créer des dépendances jusqu’à anéantir le bilan des innovations techniques importées. Le rationalisme occidental n’est pas aussi universel et exportable qu’il s’imagine, ni même exempt de contradictions internes.

Pour Edgar Morin un universalisme trop rationnel devient abstrait, il nie les réalités singulières des nations
. Pour lui, la grandeur de l’universalisme européen (s’il y en a une) serait surtout d’être autocritique (Montaigne a condamné la barbarie des conquistadors et Claude Levi-Strauss pourrait de ce point de vue être son héritier). Le véritable universalisme est celui qui respecte les diversités. Son trésor, c’est la diversité, mais le trésor des diversités, c’est l’unité. Il ne faut pas nier les diversités au nom l’universel, ni oublier l’universel au nom de la singularité. Cette unité, Edgar Morin la voit dans notre communauté de destin en tant que terriens partageant la même Terre Patrie.

Le trésor de la diversité culturelle

Dans le milieu du vingtième siècle, nombreux sont ceux qui, tels Claude Lévi-Strauss ont pris conscience de la richesse patrimoniale énorme portée par les civilisations traditionnelles, et qui ont voulu les défendre en agissant pour leur préservation, ou à défaut pour en conserver la mémoire. Voyageurs des pays lointains, témoins de civilisations oubliées, nostalgiques des traditions profondes mises en danger par la modernité, ils ont chacun à leur manière montré l’importance de ces traditions pour la bonne adaptation des sociétés à leur conditions de vie et à leur environnement. Ils ont aussi montré en quoi ces particularismes constituaient aussi des leçons universelles. S’ils ont été convaincus du bien fondé de leur cause, peu d’entre eux ont été réellement optimistes sur leur avenir, constatant chaque jour l’impossibilité de résister aux attraits de la modernité occidentale. Mais aujourd’hui ce « modèle » révèle ses limites, son manque de sagesse, et son incapacité physique à être un modèle pour tous. Son principal défaut pourrait se résumer à une négation de la géographie physique et humaine, permise par des techniques de domination de la Nature efficaces, mais prédatrices.

Dans le contexte d’une reconversion nécessaire de ce modèle, les cultures disparues ou menacées sont aussi une source de réflexion, la plupart d’entre elles ayant su avec des moyens limités et beaucoup de patience, construire une coexistence durable avec l’environnement. Concilier le progrès moderne avec le respect de la planète suppose non pas de reléguer ces exemples au musée (ce qui est déjà mieux que de les effacer dans l’oubli), mais de les réinterpréter avec intelligence.

Ajoutons que pour mieux penser cette civilisation en mutation, il devient essentiel de raisonner en termes de diversité dans les choix techniques. Il faut en particulier veiller à ce que la logique économique de conquête hégémonique ne conduise pas à la disparition de systèmes jugés moins rentables, mais susceptibles de nous tirer d'affaire dans d'autres circonstances.

Plaisir de la diversité

Si la diversité des hommes et du monde naturel nous apparaît comme une richesse, c’est aussi pour le plaisir direct qu’elle nous procure. Héritiers de notre condition animale d’omnivores forestiers, nous jugeons mal l’uniformité du désert, où la survie est difficile. Notre plaisir à nous ressourcer dans le contact avec la Nature doit sans doute beaucoup à cette évolution de notre espèce. Nous trouvons aimable le paysage vallonné d’un bocage alors que la platitude d’une grande plaine de monoculture nous semble morne. Les villes d’Italie enchantent les touristes alors que l’urbanisme soviétique n’attire pas les visiteurs. La grande distribution qui connaît bien son client s’ingénie pour le séduire à multiplier (jusqu’à l’excès) la variété des choix sur les rayons. Cela ne va du reste pas sans contradiction puisque la standardisation industrielle conduit souvent à limiter cette variété à l’emballage du produit. Un même modèle de voiture peut ainsi être décliné sans modification réelle en fonction des marques qui le commercialisent ou de la mode qui change.

Au delà, nos préférences artistiques et culturelles montrent bien que la rationalité qui nous aide à comprendre peut aussi devenir source d’ennui et que pour produire une satisfaction esthétique, la rationalité doit être combinée à une dose judicieuse de complexité ou d’irrationalité poétique. Si nous n’avons pas d’explication pour justifier la carte du ciel, notre imagination nous a aidés à la rendre lisible.

Produits de la variété des environnements terrestres, nous avons co-évolué avec eux et notre esprit en est imprégné.

Pour notre bonheur, veillons donc à ne pas trop appauvrir la nature, même au prétexte compréhensible de la contrôler mieux. On se rappellera utilement que jusqu’ici, aucun des artifices produits par l’homme n’a réussi à égaler la complexité du modèle naturel. Le même souci peut s’appliquer aux civilisations humaines menacées par la standardisation marchande autant que par la récupération commerciale.




Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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