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Drogue, addiction


« La religion, c’est l’opium du peuple » disait Marx, qui par cette formule transposait à la société la condamnation de la drogue et ses dangers. C’est une métaphore qui mérite d’être poursuivie et remise à jour.

Une drogue est un produit
agissant directement sur le système sensoriel dont la prise induit une stimulation, un plaisir direct, ou un soulagement des maux, mais qui présente aussi toutes sortes d’inconvénients : action éphémère et superficielle, effets secondaires risqués sur la santé, non résolution de la cause des maux, accoutumance, addiction, dérèglement des sens et du comportement, fuite et irresponsabilité, entre autres. Le jugement porté sur l’usage des drogues est assez fluctuant. Il dépend de la nature de la drogue et des risques d’addiction que son usage comporte, de son inscription dans les traditions, et aussi de ce qui est accepté pour encadrer l’exercice de la liberté et de la responsabilité individuelle. Malgré tout, ce jugement est majoritairement réprobateur, et la plupart de ceux qui revendiquent l’usage libre des drogues, pour eux ou pour les autres, admettent également qu’il serait souhaitable de limiter la fuite dans ces paradis artificiels à un niveau raisonnable, sinon par la répression, du moins par la dissuasion ou l’éducation.

Par analogie, on peut comme Marx s’intéresser au corps social et observer que la société contemporaine fait un usage immodéré de certaines « drogues » et qu’elle souffre à leur égard d’une forte addiction. Ces drogues stimulent le métabolisme social, elles nous obsèdent, nous font fuir dans un monde coupé des réalités, et nous y sommes tellement accoutumés que nous ne savons plus comment nous en passer, ou tout au moins diminuer notre dose.

Ainsi, l’argent, la publicité, le sport, les écrans, la vie virtuelle, l’énergie pas chère sont pour notre civilisation comme de véritables drogues. Je ne m’attarderai que sur deux d’entre elles.

La publicité

Administrée à la société pour stimuler l’activité des circuits économiques, elle agit sur le corps des consommateurs qui infléchira ses comportements d’achat sous l’influence des messages. Les concurrences entre produits suscitent une escalade de la dose publicitaire, qui au delà d’une indécision due à la saturation finira quand même par augmenter globalement la consommation par la création ex-nihilo d’envies et de désirs.
Les effets secondaires de la publicité sont multiples. Citons entre autres : Notre civilisation consacre beaucoup de moyens à la publicité, qui représente aujourd’hui des circuits d’argent énormes et incontournables dans certains domaines. Les récents débats autour du financement de la télévision publique sont significatifs de ce fait, mais on peut aussi évoquer les difficultés de la presse écrite et les atteintes à son indépendance éditoriale, ou le dévoiement du sport par l’argent des annonceurs.

Dans plusieurs pays, des groupes citoyens qui ont bien compris le rôle clé de la publicité dans la dérive problématique de notre civilisation s’attaquent à l’abus publicitaire par toutes sortes de moyens : dénonciation, détournement, destruction, refus, etc… Mais la répression disproportionnée à laquelle ils se heurtent parfois ou la quasi impossibilité à aborder ce thème lors du Grenelle de l’Environnement montre aussi quels obstacles se dressent devant cette cause pourtant salutaire.

L’énergie facile

L’énergie, c’est plus de production, plus de transports, plus de confort artificiel. Dans la première phase de la société industrielle, on peut penser que la progression énergétique a permis un certain nombre de progrès humains, et c’est pourquoi les pays émergents rêvent de nous imiter. Pour être complet, il faudrait aussi souligner certains effets collatéraux induits par la mutation énergétique du dix-neuvième siècle (aliénation ouvrière, condition de travail des mineurs, remise en cause de certaines activités dévalorisées par l’industrie).

Mais cette énergie est devenue une véritable drogue
pour les sociétés développées d’aujourd’hui, qui ont dépassé le seuil de la viabilité, du moins si on raisonne à long terme en tenant compte des réserves et des problèmes environnementaux. Nous abusons de l’énergie facile, électricité ou moteur thermique, sans même nous en rendre compte. Les engins ou les outils motorisés sont omniprésents, et sans même parler des bruits du trafic, des chantiers, ou des ateliers pendant la semaine, il suffit de tendre l’oreille un samedi dans une banlieue résidentielle pour entendre le chant des tondeuses, tronçonneuses, perçeuses, scooters, voitures, etc...

Il y a déjà bientôt quarante ans dans « La Convivialité », Ivan Illich a développé une thèse très convaincante sur le niveau optimal de développement technique permettant de ne pas payer le progrès par une trop grande perte d’autonomie, mais son discours vertueux n’a eu qu’un écho limité et n’a pas touché les sphères dirigeantes.

On comprend bien pourquoi nous acceptons si aisément les pollutions atmosphériques ou sonores, les accidents, l’aliénation des machinistes, et les dépendances de tous ordres car le gain apparaît évident, du point de vue technique comme du point de vue économique. En effet, non seulement le moteur épargne l’effort humain et augmente la puissance accessible, mais le prix du kilowattheure produit par un moteur à essence ou un appareil électrique (de l’ordre de 0,15 €) est dérisoire par rapport à celui de ce même kilowattheure fourni par un salarié même peu qualifié (au moins 60 €).

En fonction de cette facilité, nous avons tout réorganisé
, la production industrielle et agricole, la distribution, l’aménagement du territoire, l’espace domestique, nos loisirs, le partage de notre temps. Mais en faisant cela, en rendant désuètes les techniques plus rustiques, nous nous sommes rendus totalement dépendants des systèmes de production de distribution et d’exploitation de l’énergie. Les pannes d’électricité, les dysfonctionnements dans les circuits du pétrole ou les conflits dans les transports prennent des allures de catastrophe, et il paraît presque impossible d’envisager un sevrage, même partiel et progressif. Le problème a pris un tour nouveau et urgent depuis qu’on sait que cette escalade énergétique est la cause principale du réchauffement climatique, et que l’épuisement des réserves se profile à relativement brève échéance.

Pour essayer d’anticiper la crise qui s’annonce, des efforts sont faits, beaucoup dérisoires et à peine symboliques, d’autres heureusement plus substantiels et porteurs de réels espoirs, mais la dépendance de notre civilisation est telle que le sujet est passionnel et que les fortes décisions politiques qui seraient nécessaires pour agir à la hauteur du problème tardent à émerger. Collectivement, nous sommes bien dans la situation de drogués, sommés de se désintoxiquer et incapables de commencer la cure.

Peut-être aussi dans la panique entretenue par les discours contradictoires, ne comprenons nous pas bien que s’il est réellement question de renoncer à notre drogue pétrolière (ou charbonnière ou nucléaire), nous n’avons pas à envisager le sevrage total (le retour à la bougie, si rebattu). Nous sommes en effet autorisés à nous tourner vers des produits de substitution renouvelables, moins dangereux, moins efficaces peut-être, mais pourtant capables d’assurer notre satisfaction. Cela suppose un meilleur contrôle des doses et quelques mises au point techniques, mais au dire de beaucoup d’experts, le problème n’est pas tant technique que psychologique et politique. Encore une preuve que c’est bien d’une addiction à la drogue qu’il s’agit.



Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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