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Individu - groupe - société


L’homme ne vit qu’en groupes. Cela commence par la cellule familiale, dont la remarquable stabilité est probablement liée à la longue durée d’élevage des enfants et à une forte stabilité des couples. Des groupes plus nombreux se constituent, autour de la communication par le langage parlé, de l’exogamie et de nombreuses pratiques coopératives. L’aptitude de l’espèce humaine à la constitution de sociétés a certainement été un facteur important de sa survie et de son succès démographique. C’est pourquoi on peut affirmer que la vie en société est inhérente à la nature humaine. Au delà, tout individu est éduqué et formé au contact de la société et de sa civilisation, il est donc de fait imprégné par son appartenance à cette collectivité.

De façon assez générale, les civilisations anciennes et celles que nous qualifions de primitives (en ce sens que nous pensons y voir un témoignage des périodes très anciennes de l’histoire de l’humanité) démontrent l’importance primordiale du groupe, la dépendance de l’individu à l’égard du groupe et les priorités qui en résultent pour lui. La littérature est nourrie de ces récits illustrant les conflits entre la logique de l’individu et celle de la société. Bien souvent, l’histoire trouve sa conclusion édifiante dans le triomphe de la logique collective et la sublimation héroïque du drame personnel. La morale est en général fondée sur la soumission au tout puissant, ou à l’ordre social. Les agissements de l’individu sont canalisés par un ensemble de lois coutumières ou écrites, solidarités de famille ou de clans, codes d’honneur, contrôle des autorités et châtiments exemplaires. Seuls quelques membres de la société sont importants en tant qu’individus, et seuls certains privilégiés parviennent à échapper à la tutelle de ces règles sociales très fortes.

A l’époque de la Renaissance, un changement notable devient plus évident
. L’évolution de la civilisation exige du pouvoir qu’il s’adjoigne plus d’auxiliaires (financiers, juristes, techniciens, savants, penseurs, navigateurs, artistes). Le savoir est plus partagé, de même que le pouvoir, car la réflexion, la technique et l’argent sont de moins en moins monopolisés par les autorités établies. La philosophie accorde à l’individu une importance croissante, l’histoire s’intéresse aux grands hommes et réfléchit à leur exemple, bon ou mauvais.

On débat sur la raison (raison divine, raison d’état, raison de l’esprit humain) et sur les droits de chacun. On voit de plus en plus les penseurs parler en leur nom. La science, considérée au départ comme une branche de la philosophie, s’en distingue peu à peu et commence à construire une explication du monde concurrente. Les sujets dominants de la philosophie passent alors peu à peu des idées générales (métaphysique, morale) à l’étude et à la construction de l’individu. Le dix-neuvième siècle voit ainsi s’opposer l’objectivité clinique de la science à la subjectivité de la sensibilité romantique. L’intérêt pour le Moi grandit, de même que le droit à l’épanouissement personnel. La société doit en prendre acte en étant plus égalitaire, plus attentive aux libertés fondamentales. Ces libertés sont vues non seulement comme un facteur d’épanouissement personnel, mais aussi comme une source de richesse pour la société.

Le souci des droits individuels était au départ dirigé contre l’abus de pouvoir des souverains ou de la noblesse, mais même lorsque les systèmes politiques se démocratisent et que ces abus régressent, on continue d’opposer l’individu à la société. Dans le cadre de certaines utopies sociales, l’esprit collectif formé autour de la solidarité de classe sera jugé prioritaire, mais parallèlement, les sociétés libérales démontrent une efficacité économique qui semble justifier l’attitude opposée. L’admiration pour les hommes d’exception encourage aussi les attitudes de transgression de l’ordinaire bourgeois. Les choses sont en réalité plus complexes, car les intérêts personnels et ceux des états ont très souvent été mélangés, qu’il s’agisse des appétits de pouvoir des dictateurs, des soutiens étatiques reçus par les entrepreneurs influents et de divers phénomènes de corruption ou de connivences.

Mais aujourd’hui, après la guerre froide et la chute du communisme devenu un repoussoir, le système libéral qui étend son influence sur toute la planète déploie une force idéologique renouvelée et affiche une hyper-valorisation de l’individu. Il justifie, par des références biaisées aux penseurs libéraux des origines une absence de frein aux égoïsmes économiques, tout en répandant l’illusion que dans la société industrielle, chacun pourra revendiquer son unicité. Tout cela aboutit en réalité à un système où une oligarchie de puissants tirera le profit maximum des appétits du citoyen ordinaire, mis en compétition avec les autres et dans le même temps formaté en consommateur docile et stéréotypé. Le marketing ne s’intéresse pas à un consommateur, ou à chaque consommateur, il s’intéresse au consommateur. Le couturier n’habille pas une femme, chaque femme, il habille la femme. Et cela tout en prétendant valoriser la personnalité de chacun.

Mais cela va encore plus loin : Aujourd’hui, dans la société de consommation, la négation, ou plus subtilement le brouillage et le détournement des valeurs collectives sont omniprésents. On nous laisse croire que les problèmes écologiques trouveront leur solution dans la multitude des gestes individuels, alors que nous sommes pris dans une logique d’organisation collective sur laquelle nous n’avons que peu de prise. De façon singulièrement contradictoire, nous privilégions les solutions individuelles, par souci premier de notre personne, tout en nous glorifiant par assimilation de tout les acquis de l’humanité, chacun de nous n’en étant pourtant qu’un très modeste contributeur.

Les Terriens ne seront en mesure d’affronter la crise multiforme qui s’amorce qu’en retrouvant le sens du collectif et des solidarités. Il leur faut pour cela reprendre conscience que dans l’espèce humaine, tout individu n’est qu’un élément dans un système collectif complexe, qu’il vaut autant par lui-même que par son insertion dans un groupe, et que la civilisation ne peut pas être envisagée comme un éclatement individualiste de la société.


Est-ce à dire que la crise planétaire et la nécessité d’agir collectivement sonne la fin des libertés si chèrement conquises ? L’erreur consiste sans doute à opposer de façon simpliste liberté et appartenance à un groupe. Jacques Généreux montre bien comment d’une part la solidarité du groupe, en accroissant le pouvoir de chacun est un élément de sa liberté, et comment aussi l’individu se construit, non pas en rejetant le groupe, mais en combinant de façon singulière des appartenances à des groupes multiples. Pour que cela soit possible, la société ne doit pas être organisée comme une collection d’individus opposés ou indifférents (la dissociété) ni comme une société organisée comme un groupe total ne laissant aucun choix (la société totalitaire). Il faut d’une part que les groupes ne soient pas trop possessifs, mais il faut aussi que l’appartenance à un groupe soit une chose admise comme normale et épanouissante. C’est pourquoi il parle de « liens qui libèrent ».



Antoine Li              http://www.think-thimble.fr
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