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MINE, MINERAI, GISEMENT, eldorado

L'anthropocène a commencé avec la civilisation industrielle, et notamment avec l'exploitation massive du sous-sol. Depuis cette époque, notre civilisation est à l'évidence fortement marquée par le rêve de découvrir des trésors en creusant des trous.

Une mine est une ressource naturelle souterraine, une sorte d’opportunité géologique, en principe cachée, qui après une extraction pénible fournit du minerai, matière d’aspect ingrat permettant à l’initié d'obtenir un bien précieux. Le minerai nécessite généralement une transformation assez profonde, exigeante en énergie et en savoir faire technique, mais le produit obtenu est d’intérêt élevé et donc de grande valeur.
Un gisement diffère d’une mine par le fait que la matière y est d’extraction moins difficile et plus directement exploitable. Le gisement est analogue à belle endormie à laquelle il suffit de s’intéresser pour la réveiller.
Alors que le charbon ou les minerais métalliques solides doivent être extraits à la pioche des galeries des mines, le pétrole et le gaz naturel sont fluides et jaillissent des gisements par de simples ( ?) forages. La zone de sol continûment riche en minerai est une veine, et si le minéral est pur, c’est un filon. Le mot eldorado qui pour l'Espagne du XVIe siècle désignait un pays mythique d'Amérique du Sud est devenu un nom commun, ce qui en dit beaucoup sur notre civilisation. On pourrait encore associer à tous ces mots ceux de pépite, et pourquoi pas de diamant qui symbolisent la préciosité extrême extraite du sol ingrat.
La recherche de nouvelles mines ou gisements est appelée prospection (mot repris de l’anglais à l’époque des ruées vers l’or). Pour cela, il faut des capacités d’observation et une bonne connaissance du terrain (en géologie notamment), mais il faut aussi accepter d’importants aléas. On rappellera que souvent, dans les régions de richesses minières, l’activité des hommes se déploie avec une certaine sauvagerie.
La grande importance des produits obtenus à partir des mines se mesure aux difficultés et aux dangers affrontés pour leur exploitation. Les civilisations anciennes ont généralement eu recours à des esclaves, dont la mortalité était forte, ou à une main d’œuvre poussée par la misère à accepter une condition très difficile. Au dix-huitième siècle, une évolution technique décisive s’est amorcée en Angleterre lorsque l’invention de la machine à vapeur actionnant une pompe à eau réduit fortement le risque d’inondation des galeries. Le charbon et le fer plus abondants permettent d’améliorer les techniques d’extraction, de transport et de transformation. C’est l’émergence de la civilisation industrielle, qui exploite massivement les ressources du sous-sol pour en tirer des quantités accrues d’énergie et de métaux. Cela provoque un saut technique touchant tous les domaines, avec de meilleurs outils, des machines, un transport plus efficace, plus de confort et aussi des armes plus meurtrières. L’industrie avide en ressources pousse à l’extension des empires coloniaux, faisant de la planète entière une mine d’opportunités économiques. Par l’ampleur de ses extractions, l’homme devient un acteur géologique et géophysique important, amorçant une nouvelle ère géologique à laquelle on donne le nom d’anthropocène.
La découverte d’un nouveau gisement est toujours annoncée comme un espoir, mais on a tendance à oublier un peu vite qu’une mine ou un gisement, cela s’épuise, car en principe la géologie ne reconstitue ses stocks que très lentement. Les mots de mine ou de gisement, suggèrent implicitement une abondance au moment de la découverte, mais le mot important est plutôt réserve, qui évoque une provision à gérer intelligemment, et pourquoi pas avec parcimonie.
En effet, si l’exploitation de la ressource est intense, elle ne pourra durer que si on prospecte et qu’on trouve d’autres réserves à exploiter. Si on débat autant aujourd’hui à propos du pic de Hubbert, c’est qu’on voit venir l’épuisement inéluctable du pétrole facile. Il provoque déjà un retour massif vers le charbon (dont les mines avaient été délaissées au profit du pétrole plus facile d’extraction et d’usage) ainsi qu’un intérêt soudain pour les pétroles « non conventionnels », sables bitumineux, pétroles et gaz de schiste. Cette mutation voit s’affronter groupes de pression économiques et défenseurs de la planète, car en plus des pollutions et dégradations qui sont à craindre (et même largement constatées), cette industrie fait l’impasse sur la question majeure du changement climatique. Rappelons encore une fois que l’impératif climatique devrait en bonne logique conduire les hommes à renoncer dès que possible au carbone fossile et à laisser dormir dans le sous-sol une proportion très importante de toutes ces réserves.

L’importance économique des richesses du sous-sol, de la prospection et de l’extraction se voit par exemple dans la forte présence de ces activités dans les grandes multinationales, au premier rang desquelles les compagnies pétrolières. En France, on la voit aussi au fait que le corps d’ingénieurs le plus prestigieux et influent est celui des ingénieurs des mines, qui accueille les polytechniciens les mieux classés. Cette importance dit aussi à quel point notre civilisation choisit d’ignorer la question de la durabilité.
On ne peut qu’être frappé par l’omniprésence du vocabulaire minier (mine, minerai, gisement, veine, filon, prospection, etc…) pris au sens figuré, dans le langage courant et en particulier dans le monde des affaires. On parle par exemple de gisement de main d’œuvre ou d’emplois, de mines de profits ou d’économies. Il y a des filons commerciaux, et on prospecte pour trouver des marchés ou un emploi. On parle d’or noir, d’or vert, d’or blanc, d’or bleu, etc… pour signaler les domaines dans lesquels s’enrichir. Le contraste entre minerai brut et valeur du produit obtenu se retrouve aussi dans les analogies contemporaines, à propos de l’énergie (houille blanche, bleue, verte, etc…), du recyclage des déchets, et aussi dans le sens surprenant du minerai de viande, récemment devenu public dans une affaire de lasagnes frelatées.
Cette référence constante aux mines et aux prospecteurs révèle le penchant opportuniste et prédateur (pour ne pas dire éphémère) de bien des activités humaines modernes. Elle traduit aussi un fonctionnement en circuit ouvert, ou si on préfère, non-cyclique, asséchant les réserves et laissant s'accumuler les rejets. Rappelons également que si les activités minières ont été à l’origine de fortunes légendaires, elles n’ont pas été des facteurs de civilisation, accompagnées au contraire de fièvres et de ruées, de spoliations de territoires, de graves dommages environnementaux, et de villes champignons  souvent devenues fantômes. Si on voulait tirer quelques leçons de l'histoire, on devrait, à l’annonce de nouvelles mines ou de nouveaux eldorados, réfléchir aussi à ce que la prospection et l’exploitation laissent après elles. Car si la mine est vue au départ comme un espoir, bien souvent elle devient ensuite un lieu d’asservissement, avant que ne vienne le temps des  déconvenues et des abandons.


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Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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