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Notation, cotation, indices, classements


Les notes, les cotes, les indices et les classements sont aujourd’hui partout : dès l’école primaire, les professeurs notent les élèves (*), les psychologues déterminent leur QI , les nutritionnistes jugent leur IMC (indice de masse corporelle). La médecine mesure les taux pour diverses substances et surveille la courbe de température. Les sportifs professionnels et amateurs accumulent les points de classement, on débat sur les notes des juges aux concours de patinage artistique. Les produits alimentaires ou les appareils électroménagers sont notés lors d’essais comparatifs, et les magazines culturels distribuent des étoiles aux restaurants ou aux films à l’affiche. La cotation des titres boursiers (dont la fiabilité est par ailleurs notée) est publiée plusieurs fois par jour, mais les artistes plasticiens ont aussi leur cote. L’enseignement supérieur s’inquiète du classement de Shanghaï (**), et l’enseignement élémentaire est évalué par les enquêtes PISA. Des organismes nationaux ou internationaux et des journaux économiques calculent des indicateurs économiques divers et classent les pays, les entreprises ainsi que les gens fortunés. Des ONG ou des officines spécialisées nous disent où sont les pays « les plus heureux » (ou avec le meilleur IDH), les plus sûrs, les plus correctement gérés, et, par le moyen de l’empreinte écologique ou de l’empreinte carbone quels exemples on peut prendre pour la vertu écologique.
Cette vision du monde en grand et en détail ne remplit pas que la presse économique. Le grand public lui aussi peut lire certains magazines  qui affichent de façon récurrence des titres racoleurs: où habiter, où accoucher, où mettre ses enfants à l’école, quelles études pour leur succès, où se faire soigner, etc…, et encore : qui sont les plus riches, les mieux payés, les plus en vue, les mieux habillés, les plus heureux, etc… Les articles sont illustrés de graphiques et d’infographies permettant de juger d’un coup d’œil, et leur lecture suscite fierté ou honte, satisfaction ou envie, inquiétude ou espoir.

Une pensée unidimensionnelle

L’omniprésence des notes, indices et classements est la marque d’une pensée unidimensionnelle, qui a besoin de ranger les choses le long d’une ligne, qui veut comprendre chaque chose en termes de classement, sans ambiguïté ni doute. Même les notions les plus complexes sont ainsi pliées à la logique de cette mesure. Cela montre au fond combien la pensée contemporaine est influencée à tout propos par les méthodes (parfois dévoyées) de la science, et contaminée plus particulièrement par la vision économique et le calcul utilitariste. Celui qui doit décider des petites choses comme des grandes, doit être un « homo oeconomicus » doté d’un outil simple pour juger, arbitrer et décider efficacement. Eventuellement, au lieu d’un seul critère, il en prendra en compte deux ou trois, voire plus, et il les arrangera selon une recette ad hoc en un nouveau classement.
Dans une société moderne où l’on prétend organiser les choses de façon rationnelle, la notation donne une mesure commode aux buts à atteindre, en produisant des normes qui sont autant d’objectifs. Maintenir son taux de cholestérol dans la bonne fourchette, respecter un quota de logements sociaux dans une municipalité, ramener la dette de l’état au niveau des critères européens, c’est fixer des repères et évaluer le chemin à parcourir, les efforts à produire, au niveau individuel ou dans la gouvernance institutionnelle
Les classements permettent aussi d’entretenir l’esprit de compétition, car chaque échelle de notes est implicitement une échelle morale. Au nom de la saine émulation, les activités des personnes ou des collectivités sont transformées en course à la performance, à la note, à l’indice. On gagne ou on perd des places ou des parts de marché, on monte ou on chute dans les sondages, on a gagné ou perdu une étoile et il faut en tirer les conséquences, tout faire pour améliorer son classement ou conserver sa position. Il faut renforcer le programme d’entraînement, faire un régime, tailler dans la graisse inutile, gagner en réactivité, en mobilité, en visibilité, se débarrasser des poids morts, doper les ventes, etc… Dans sa limpidité simplissime, l’argument pour imposer des efforts est imparable. C’est pourquoi le tableau de bord des managers est peuplé d’indices, de notes, de courbes qu’on voudrait ascendantes, qu’il va falloir redresser impérativement et en toute urgence. Et pour cela, tous les moyens seront bons.

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La réalité déformée et masquée

Encore faudrait-il que cet univers de notes soit regardé pour ce qu’il est, alors que trop souvent, on le confond avec la réalité. Sans même parler des manipulations de l’information plus ou moins perverses ou du simplisme délibéré qui trouve une excuse facile dans le besoin de clarté, une note, un indice ou un classement ne peuvent donner de la réalité qu’une image extrêmement réductrice, ne permettant au mieux que des comparaisons limitées. Les notes, les indices ou les classements ne devraient donc pas être des buts en eux-mêmes. Certes, il arrive de rater un examen pour quelques points manquants dans une moyenne, et une carrière peut se trouver changée par un petit impondérable lors d’un concours. Mais si le monde de l’enseignement accepte de telles règles, c’est surtout parce qu’elles permettent la gestion du collectif, et cela ne signifie en rien que le but de l’enseignement soit la note. Le chemin de celui qui apprend n’est pas réductible à quelques nombres ou lettres glanées sur son parcours, et la réussite à un examen, pour importante qu’elle soit, n’est pas l’alfa et l’oméga d’une formation, à fortiori d’une vie professionnelle. Les débats incessants au sujet de la notation des élèves et des étudiants montrent du reste que ce système est loin de toujours faire l’unanimité.
Et pourtant, parce qu’ils prétendent faciliter le jugement, les notes et classements se sont répandus dans toute la société. On n’a pas oublié de faire noter les professeurs par des inspecteurs, et ailleurs que dans l’enseignement, le jugement des gestionnaires, des consommateurs ou des amateurs trouve de plus en plus à s’appuyer sur des résumés en chiffres, en lettres ou en graphiques. Les journaux spécialisés pour les boursicoteurs, les vendeurs ou acheteurs de voitures d’occasion, d’appartements et d’objets de collection, les bulletins professionnels, les audits dans les entreprises et les rapports ministériels, portent aux destinataires par tous les canaux cette connaissance simplifiée des marchés ou des institutions, censée aider acteurs et partenaires à décider rapidement. Cette pratique s’est même étendue à d’autres domaines que celui des transactions et de la gestion car on note les restaurants, les films, et les chevaux sur lesquels on parie. Comment et par qui sont cuisinées ces notes ? Au fond cela importe assez peu pourvu qu’il y ait un classement à mettre en exergue et à commenter. Contester le résultat comme la méthode, c’est le rôle de ceux qui ont à se plaindre de leur place, donc des mauvais perdants. Cela limite les remises en cause, mais il arrive parfois que la contestation provoque un schisme et suscite une notation alternative et concurrente. A qui alors se fier quand les évaluations sont divergentes ? Ne faudrait-il pas alors noter les notateurs ? (***)

Honnêteté de la notation ?

Car il y a des notateurs. Donner des notes, élaborer des indices, c’est devenu un métier. Les enseignants le font dans le cadre de leur modeste salaire, les organismes publics ont des crédits et des experts pour produire périodiquement des repères, des associations travaillent bénévolement, mais il y a aussi des officines qui vendent leurs jugements à bon prix. Dans ce cas, plus encore que l’élaboration des méthodes, c’est la question de l’impartialité du juge qui compte. On s’est ainsi avisé, après la crise de subprimes de 2008 que les agences de notation financières tiraient leurs meilleurs revenus non plus, comme à l’origine, de la satisfaction des investisseurs utilisant les notes (supposées neutres) pour décider de leurs placements, mais des acteurs privés qui, pour exister sur les marchés, avaient besoin d’être (bien) notés. Le notateur était donc payé non plus pour la qualité de ses jugements mais pour la générosité de sa notation. Ce conflit d’intérêts aberrant a beaucoup fait pour aveugler les marchés sur la montée de risques bel et bien prévisibles. Il ne semble pas qu’on en ait tiré les conséquences.

Il y a aussi des sondeurs, qui prétendent résumer l’opinion d’une population, d’une clientèle ou d’un corps électoral, qui prospectent les marchés de consommation, ou qui (même en dehors des rendez-vous démocratiques) entretiennent la cote de popularité du personnel politique. Ces sondages servent discrètement à orienter des actions commerciales, et de façon plus notoire alimentent les spéculations sans fin des médias politiques, ou les stratégies des conseillers en communication. Si, selon un aphorisme un peu rebattu, on ne gouverne pas avec les sondages, il semble pourtant que les candidats au pouvoir ne peuvent s’en dispenser. Comment sont faites les enquêtes ? quelles sont les questions posées ? comment sont traitées les réponses ? comment le résultat final est-il présenté dans les médias ? ces questions passent la plupart du temps à l’arrière plan, et on ne voit plus que l’ascension, la stagnation ou la chute dans l’opinion (****). Parfois, lorsque l’enquête provoque une polémique, on entend dire combien les sondages sont réducteurs, combien ils peuvent être biaisés par des problèmes de méthode (choix de l’échantillon, rédaction des questions, traitement des résultats bruts), pour ne pas parler des circonstances dans lesquelles l’initiative du sondage a été prise.
Mais la plupart du temps, la pensée simplificatrice qui est si confortable reprend le dessus, et les commentateurs et décideurs replongent dans leurs graphiques, indicateurs et voyants. Le pilotage reprend avec l’œil rivé sur le tableau de bord, le paysage n’est plus regardé au travers du pare-brise mais scruté sur un écran radar.

Du bon usage des notes

S’il faut bien reconnaître que la commodité des systèmes de notation, des classements et des indices, leur confère une réelle utilité, il est en revanche important de ne pas leur demander plus que ce qu’ils ne peuvent donner. Il faut éviter les comparaisons dénuées de sens (cas fréquent s’agissant des hommes et de leurs sociétés), apprendre à apprécier correctement les évolutions dans le temps, et séparer de qui relève de la logique causale de ce qui est fortuit. Parfois, il sera possible d’améliorer le jugement en élargissant le regard, par exemple en combinant intelligemment des notations séparées. Caractériser la place des objets d’étude dans un espace à deux ou trois dimensions (difficilement plus) est déjà plus riche et moins primaire que de les ranger sur une droite. Faire ainsi apparaître un début de complexité incite au questionnement et à la nuance plutôt qu’à la conclusion hâtive et mécanique. Cela suppose de bien choisir la combinatoire des critères, et d’éviter quelques pièges de raisonnement notamment quand ces critères sont liés.
Et si pour des raisons parfois justifiées, on en reste aux systèmes de notations usuels, le commentaire doit alors inclure une explication appropriée des méthodes et du contenu effectif des notes. Cela devrait permettre de tendre vers des interprétations plus prudentes et plus honnêtes.

On cite souvent ce proverbe chinois « quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt », mais dans nos sociétés technocratiques et communicantes où prolifèrent les doigts montreurs de lunes, il serait parfois sage de bien observer justement ce doigt et de vérifier qu’il n’appartient pas à la main d’un imbécile. On éviterait ainsi de prendre pour des lanternes les vessies qu’il nous montre.


(*) En Chine, les examens ou concours de lettrés pour l’accès aux postes de fonctionnaires ont commencé à se mettre en place au deuxième siècle de notre ère, l’examen impérial est institué en 605. Dans l’Europe chrétienne, les premiers examens dateraient du XIIIe siècle avec l’examen d’admission à la communion qui vers l’âge de 12 ou 14 ans sanctionne l’enseignement religieux. (retour)
(**) Le classement de Shanghaï qui obsède tant certains décisionnaires, est construit à partir de données très partielles mais faciles d’accès, comme la comptabilité des publications dans deux très prestigieuses revues de sciences, et les prix Nobel ou médailles Fields attribuées aux chercheurs ou à des anciens étudiants. Ces principes sont d’application commode, mais leurs résultats comportent de multiples biais maintes fois dénoncés : Certaines disciplines sont presque ignorées, les établissements ont intérêt à fusionner pour bénéficier de l’avantage donné aux grosses institutions, etc… (retour)
(***)Le monde de l’enseignement, soucieux d’améliorer ses méthodes de jugement et de mieux répondre aux enjeux, a même créé une science particulière, la docimologie, qui étudie l’évaluation. Mais il ne semble pas que cette science prodigue ses lumières dans tous ces autres domaines sujets à notation. (retour)
(****) La « cote de popularité » des personnels politiques est construite à partir des réponses de quelques centaines de citoyens aux questions standardisées d’un sondage organisé périodiquement par un institut qui se charge ensuite de calculer une cote pour chacun. Celui qui est sondé doit répondre à une question du type : « parmi les personnalités suivantes (suit une liste fermée de noms choisis par le sondeur) quelles sont celles qui selon vous sont appelées à jouer un rôle plus ou moins important ? » Et sans savoir comment le sondé a reçu la question, sans tenir compte de sa difficulté à répondre dans le cadre imposé, on déduira de sa réponse qu’une personne est plus ou moins « populaire », que ses chances dans la course à la présidentielle de dans trois ans sont bonnes ou mauvaises ??? (retour)


Antoine Li              http://www.think-thimble.fr
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publié par Le Point

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