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Voici en quelque sorte un chariot de desserts. Chacune de ces expressions aurait pu mériter un article pour elle seule, mais pour limiter les rubriques au nombre de cent, j’ai opéré un regroupement. Dit autrement, ce sont les titres auxquels le lecteur a échappé (mais pas complètement).

·  En temps réel

On dit «en temps réel» à propos d’une opération qui se fait sans aucun délai (par rapport à un phénomène donné). Cette formule signale l’instantanéité contemporaine, la simultanéité permise par les techniques de l’information. D’une part la transmission de signaux à la vitesse de la lumière (par câble, par voie hertzienne ou par liaison satellite ) permet la quasi-simultanéité entre des lieux distants, d’autre part la rapidité des processeurs informatiques donne à la régulation électronique des machines une réactivité presque dénuée d’inertie.
La circulation et le traitement de l’information sont maintenant instantanés sur l’ensemble de la planète, ce qui permet la réception immédiate des voix et des images, mais aussi autorise les transactions financières accélérées, ou encore la commande de machines à (grande) distance.

avions_europe
application internet donnant la position en temps réel des avions

C’est ainsi que le «temps réel» a pour conséquence le «lieu irréel», car ces transmissions faciles créent une sorte d’ubiquité. Le téléphone portable ou Internet nous permettent de converser sans contrainte géographique. Pour les pays lointains, il faudra pourtant gérer le décalage horaire et maîtriser quelques langues étrangères. On voit passer dans la rue des personnes en conversation privée ou en pleine discussion d’affaires, nous avons connaissance dans un délai très bref d’une catastrophe naturelle survenue à grande distance, un « pilote » de drone peut tirer à balles réelles sur une cible à des milliers de kilomètres de l’abri de son poste de commandement.

Cette magie des nouvelles technologies appelle deux remarques :
La première remarque est que cette ubiquité n’est en fait que terrienne. En effet, si la vitesse de la lumière est grande, elle n’est pas infinie. Déjà, dans les communications par satellite, on peut percevoir un léger temps de latence dans les échanges. Mais sur des distances interplanétaires, interstellaires et à fortiori intergalactiques, contrairement à ce qu’on voit dans le films de science fiction, il sera toujours impossible de communiquer sans subir à nouveau des délais notables (et parfois rédhibitoires) dus au temps de transmission du signal. L’universalité de la limite de la vitesse de la lumière interdit l’instantanéité. A ces échelles, la simultanéité n’a plus de sens, la question de la relativité soulevée par Einstein resurgit, et le temps « réel » disparaît.

La deuxième remarque est que bien souvent, la réactivité des systèmes techniques prend de court notre capacité cérébrale à prendre connaissance des choses et à digérer ces connaissances. Dans ce monde d’échanges rapides, il devient difficile de prendre le temps pour penser, formuler correctement ses idées, et apporter dans les débats autre chose que des formules toutes faites. Si l’ordinateur est rapide, notre cerveau reste un organe relativement lent, et la réflexion collective prend encore plus de temps. Il n’est pas sûr, loin de là, que les meilleures idées soient celles qui circulent le plus rapidement.

·  D’un simple clic, en quelques clics

Cette formule ressemble à la précédente. C’est en principe un symbole de l’extrême facilité offerte par la technique. Le simple clic a supplanté le presse-bouton, devenu vieillot et lourd (même si le clic est en fait un bouton). En réalité, il s’agit le plus souvent un abus de langage. On peut faire le test, par exemple sur les formalités administratives par Internet et compter le nombre de clics nécessaires pour déclarer ses revenus au fisc, pour faire une réservation de transport, pour acheter un produit, ou s’inscrire comme usager d’un service en ligne.
On notera la propension des ingénieurs à rechercher des systèmes de commande de plus en plus «faciles» : après le bouton, puis la souris et le clic, l’écran tactile, puis la commande vocale. En même temps, plus la commande est facile, plus le risque d’erreur augmente, ce qui justifie tous ces messages de confirmation et codes de sécurité qui multiplient les clics exigés d’autant plus que les opérations concernées ont des enjeux forts. Le clic est facile, mais une prudence minimale oblige à des contrôles par ces mots de passe oubliés plus souvent qu’on ne perd ses clés, et à diverses procédures de sécurité qui font barrage à l’accès trop facile aux commodités du simple clic, ou à leur piratage par un automate mal intentionné.
Certes, nous avons moins de procédures laborieuses, d’appels téléphoniques ou de visites personnelles aux services, moins de queues à des guichets surchargés, etc…, mais nous ne traitons pas tout d’un simple clic. Bien plus souvent, et si nous avons su nous y convertir, nous sommes devenus des singes savants du clic multiple et conditionnel, pour accéder au site dont nous attendons des services, pour nous ouvrir un compte qui nous permet d’en être l’usager, pour faire nos demandes, et les valider après nous être authentifiés. On comprend qu’il reste encore une partie très importante de la population pour qui le clic est loin d’être simple (voir "Pour les nuls"). Sans renier la commodité et le gain de temps souvent attachés à ces nouvelles procédures, on peut aussi s’interroger sur la part de déshumanisation qu’il peut y avoir à faire rentrer les nuances d’un cas personnel complexes dans les options d’un formulaire pré-rempli, à se heurter aux logiques obstinées de machines jargonneuses. Restons lucides, de temps en temps, il est des cas où « perdre du temps » avec de vraies personnes est encore une bonne chose. Dommage que l’installation du service par le clic conduise si souvent à la disparition du service par des personnes réelles. Où s’arrêtera cette logique envahissante qui fait substituer aux vrais emplois de service des serveurs informatiques et des réseaux de (gourmands eux aussi en argent et en énergie)?

·  Pour tous, pour les nuls

Cette expression caractérise la « démocratisation », l’extension à un public moins initié d’une pratique, d’une technique ou d’un produit,. Si le « pour tous » se réfère à un idéal d’universalité, le « pour les nuls » est d’une part révélateur des compétences que doivent en permanence acquérir ceux qui veulent rester de leur époque, et d’autre part désigne comme nuls ceux qui ne l’auraient pas fait. Même en faisant la part de l’humour décalé, la formule « pour les nuls »  affirme quand même la prise du pouvoir par les techniciens de toutes sortes et la position inférieure du profane, du grand public. Ce grand public ne suscite l’intérêt du promoteur de la technique que comme l’élargissement de son marché.
«Pour les nuls», c’est en quelque sorte la vulgarisation envisagée non pas comme un désir de partager, mais comme une pratique condescendante due à la nécessité économique.
Au fond, quand il y a du «pour les nuls», la technique se massifie  sans pour autant se démocratiser réellement. Cela ne se rapproche-t-il pas du despotisme ?

·  Coup de cœur

Admirons à quel point les médias contemporain ont le coup de cœur facile. Tout est sujet à coup de cœur, vêtements livres, films, personnalité, objet quelconque.
Le cœur d’artichaut des médias n’aurait-il rien à voir avec le fait qu’ils sont dans une forte proportion financés par le publicité ?
Le coup de coeur, c’est le caprice de la mode, mais qui se voudrait moins futile. C’est en tous cas autrement plus glamour que l’idée fixe, l’obsession têtue des idées bien ancrées, ou le rabâchage d’une pédagogie patiente. Distrayons-nous, changeons d’idées et d’envies comme de chemise au gré de l’humeur volatile du moment, ça nous évitera l’ennuyeuse «prise de tête» ou les leçons moralisantes de fidélité. Pourquoi chercher à comprendre et réfléchir pour juger ? Fions-nous à notre instinct qui paraît-il ne trompe pas et papillonnons sans souci.

·  A vocation à…, n’a pas vocation à…

Notre entreprise, notre institution, notre association a vocation à …. Telle ou telle catégorie de population n’a pas vocation à …. Cette tournure est une sorte de conjugaison en pseudo futur de langue de bois. Celui qui l’emploie évite d’employer un verbe plus direct : nous ne ferons pas (ou nous ferons), nous ne voulons pas (ou nous voulons). Il affiche des intentions ou un futur, (ou l’absence d’intentions ou de futur) mais n’évoque pas les moyens réels, les procédures, les effets. Cette précaution oratoire lui permet de garder la possibilité d’un décalage entre le but proclamé, l’avenir envisagé, et les faits ou les causes.
L’intérêt de ce genre d’expression est surtout pour moi d’être un marqueur certain de la langue de bois officielle.
L’idée vague de vocation (de destin ?, d’envie ?) permet de mettre du flou là où la précision pourrait alarmer ou être imprudente. Dans la politique comme dans la communication « entrepreneuriale », il est parfois judicieux d’avancer masqué, de camoufler ses intentions. On peut ensuite observer que la langue de bois n’est pas la moins contagieuse.

De la même façon, l’incise « en l’état » dans des déclarations au sujet d’une négociation permet d’émettre un jugement tranché tout en se ménageant la possibilité un peu hypocrite d’un changement d’avis ultérieur : notre gouvernement refusera de cautionner, en l’état, ce protocole ou ce projet d’accord.

A quand « Maman, je n’ai pas vocation à manger, en l’état, ces endives cuites » ?

·  En situation de…

Fini les handicapés (qui avaient remplacé les infirmes), les pauvres, les mal-logés (car il n’y avait plus de clochards) … Il n’y a plus que des personnes en situation de handicap, en situation de pauvreté, en situation de mal-logement, etc…. Cette périphrase a été inventée pour éviter de plaquer sur lesdites personnes un adjectif supposé péjoratif, et risquer par là de les enfermer dans une condition difficile permanente. On souligne avec raison que l’état de la personne concernée est possiblement provisoire, mais on n’emploie cette tournure que si cet état appelle un jugement négatif. Cette précaution de langage, qui doit beaucoup à l’envahissante « political correctness », est la preuve de notre sensibilité aux jugements mal placés et de la volonté d’épargner les susceptibilités. Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il serait préférable de ne pas charger d’un vague mépris les adjectifs handicapé, pauvre, mal-logé, etc . La langue y gagnerait en simplicité

On ne dit pas en situation de bonne santé, en situation de jeunesse, en situation de richesse, en situation de pouvoir, en situation de luxe, en situation de vie.

·  A quoi çà sert ?

A quoi servent les moustiques, les requins, les vers de terre, les fleurs ? A quoi servent les coutumes ou les croyances ? A quoi sert ou peut servir cette découverte ? A quoi sert d’aller sur la Lune, sur Mars ?
Non seulement on pose sans cesse cette question, signe de l’imprégnation de nos sociétés par la mentalité utilitariste, mais ceux à qui elle est posée se sentent la plupart du temps obligés d’y répondre. En fait, il leur est virtuellement interdit de dire, ça ne sert à rien, c’est juste comme çà (les moustiques, les requins, les vers de terre, les fleurs), ou on a juste été curieux (la science, la Lune ou Mars), ou ça ne sert à rien, mais c’est beau ou fascinant. De toutes façons, il paraît, au dire des tenants de la psychologie évolutionniste que même la curiosité, le sens du beau et en général la conformation du psychisme humain, peuvent probablement être vus comme des avantages évolutifs de l’espèce. Et de même, les moustiques, les requins et les fleurs ont un rôle dans les cycles naturels. Ce rôle, assimilé par commodité de langage à l’utilité permet d’inscrire chaque chose dans un ordre du monde cohérent.
Mais cette dérive de langage risque de conduire à porter sur les choses un jugement biaisé. Il est alors difficile de faire la part entre l’utilitarisme le plus radical et insensible qui élimine sans regret ce qu’il juge inutile, et l’éthique la plus élevée, à la recherche de sens et visant au respect des finalités supposées de la nature.
Définir une forme de bien comme conformité aux fins intrinsèques permet de relier utilité et morale, mais pas de réduire l’une à l’autre, notamment parce que cela ne permet pas d’arbitrer entre utilité pour l’individu, le groupe ou l’humanité, et utilité pour la nature dans son ensemble.
Au fond, il faudrait s’obliger à ne voir dans cette question qu’un besoin de comprendre, sans porter de jugement.

·  Manque à gagner

Etonnamment, il semble parfaitement naturel pour beaucoup de commentateurs, et ce qui est plus grave pour nombre de juristes, que le manque à gagner soit considéré comme un véritable préjudice, comme une perte réelle. Le manque à gagner, au sens littéral, n’est pas une perte, mais une déception au sujet d’un gain qui n’est pas venu. C’est si on préfère la perte d’un espoir, mais que vaut l’espoir en termes réels ? Nous sommes bien là face à une mentalité de spéculateur, face à Perrette pleurant non pas sur le pot cassé, le lait renversé ou sur la crainte d’une punition, mais sur ses espoirs évanouis. Sur bien des chapitres (en particulier ceux de la publicité commerciale ou des promesses électorales), la déception constante dans laquelle nous vivons est admise puisque selon une formule cynique et pourtant rebattue, de telles promesses n’engagent que ceux qui y croient. Mais pour ceux dont l’occupation reconnue est de faire de l’argent, la déception du manque à gagner est une injustice, qui les conduit bien souvent à s’adresser aux tribunaux pour obtenir compensation. Des grandes firmes attaquent ainsi en justice des états ayant adopté une loi faisant obstacle à certains de leurs projets. Lorsque le manque à gagner a été causé par la triche, par une infraction aux règles, on peut comprendre ces recours des parties lésées, mais lorsqu’il résulte simplement des aléas normaux de la concurrence ou des risques du métier, on devrait dénoncer un abus. L’ordre démocratique devrait primer sur le « droit » au retour sur investissement.
En effet, ne dit-on pas par ailleurs que la rémunération de l’argent est celle qui est due au risque pris par l’investisseur ? Si des compensations sont accordées pour tout manque à gagner, ne conviendrait-il pas alors de réduire, sinon supprimer la rémunération de l’argent ?
Par ailleurs, on a souvent l’impression que pour ce qui est du manque à gagner l’investisseur déçu se fait souvent mieux entendre que le travailleur sous-payé.

·  Niche économique, un marché de niche, niche fiscale

Ces expressions relèvent de l’analogie qu’on fait souvent entre le monde économique et la nature. Dans la jungle des affaires, c’est une des stratégies de survie possible, que de se placer à l’abri de la concurrence sauvage, tout comme les espèces animales ou végétales peuvent, en l’absence de tempérament dominant, survivre par leur adaptation à un contexte particulier où elles seront moins concurrencées, ou elles seront hors de portée des gros prédateurs, en étant comme on dit bien adaptées à leur niche écologique. On notera la contradiction flagrante entre deux discours, pourtant souvent propagés par les mêmes, l’un faisant l’éloge de l’entrepreneur avisé qui a su adopter une stratégie de niche, l’autre qui prétend donner libre cours à une concurrence bénéfique, prônant les vertus du risque et frappant d’anathème tout protectionnisme.
Niche, qui vient de nicher est (même si l’étymologie est incertaine) apparenté à nid, un lieu, un abri où les animaux s’installent pour faire leurs petits. La protection assurée par ce lieu est chez certaines espèces un facteur déterminant pour le succès de la reproduction. Le nid, la niche écologique assure au faible une place, sans qu’on sache si cette place est un lieu de survie ou une retraite confortable. En utilisant ce mot, on donne une caution naturelle à l’opportunisme qui prévaut dans l’activité économique, et cette analogie est au fond assez légitime.
Mais alors parler de niche fiscale, comme on le fait constamment, n’est-ce pas en réalité désigner le fisc comme un dangereux prédateur ? Rappelons quand même que si cette opinion est largement répandue, elle ignore complètement la fonction citoyenne de l’impôt, à savoir (en principe) la contribution aux dépenses communes gérées démocratiquement pour le bien collectif. Les dérives par rapport à cet idéal difficile justifient-elles vraiment de condamner l’impôt par principe ?

·  Diabolisation

Très utilisé pour commenter la politique où les oppositions d’idées sont permanentes, ce mot signale l’excès de manichéisme. Dans la même catégorie, les initiés des forums Internet connaissent le point Godwin qui sanctionne l’irruption dans un débat quelconque de la comparaison avec Hitler et le nazisme, cet argument tuant le débat en l’entraînant sans issue hors de son objet initial.
Chaque culture, chaque groupe a ainsi des catégories représentant le mal absolu, des adjectifs qui condamnent. Aux Etats-Unis, la réforme de l’assurance médicale d’Obama était fustigée comme "socialiste", alors que dans la gauche radicale française, le "néolibéralisme" est un péché fondamental, comme en d’autres temps pour les partis révolutionnaires le "réformisme" ou pour les partis réformistes la "subversion". Ce système de condamnation a été permanent dans le monde religieux, mais il existe aussi dans le monde artistique où il y a des étiquettes qui tuent, et parfois dans le monde scientifique, comme par exemple dans la biologie où depuis Darwin, il faut se garder du finalisme, sans même parler du créationnisme.
Ces mots émanent généralement de ceux qui ayant de solides certitudes, se pensent autorisés à des raccourcis simplificateurs, et ils sont inappropriés lorsque la complexité des choses devrait inciter à plus de nuances. Les jugements binaires sont faciles à énoncer, mais bien souvent, ils correspondent assez mal aux réalités. Sans même parler des dogmes tombés du ciel, il y a dans les sciences les plus objectives des limites progressives, des transitions floues qui devraient interdire les catégorisations franches. C’est tout l’art du médecin de ne pas réduire son patient à un taux de cholestérol ou à tout autre indicateur dépassant la norme, mais il lui faut pourtant décider quand et comment il doit intervenir. Si le praticien chevronné sait arbitrer, qu’en est-il du patient inquiet qui juge à partir d’une vulgarisation Internet de qualité on ne peut plus variable.
C’est une difficulté, à l’inverse que de ne pas entretenir trop longtemps des doutes paralysants menant au relativisme, qui est le pendant du manichéisme. Si on veut agir en toute responsabilité et non simplement au gré de l’air du temps, il faut pouvoir exercer un véritable jugement, et arbitrer entre le meilleur et le pire. Par contre, pour être partagés, ces jugements doivent se fonder non pas sur des dogmes imposés hors de tout débat, mais sur une bonne appréciation des enjeux. Dans quels cas cette bonne appréciation dépend-elle d’une réflexion collective, dans quel cas suppose-t-elle une indépendance d’esprit, c’est un autre débat.

·  Nous vivons dans un monde où …

Formule de l’acceptation (supposée réaliste ou pragmatique) de l'évolution des choses, notamment de la mondialisation et de l’acquiescement implicite à tous ses effets. Commencer une analyse par cette formule condamne par avance comme rêveurs idéalistes et donc inopérants tous ceux qui tiennent à des principes, qui s’alarment des valeurs bafouées par la marée commerciale et affairiste qui régit actuellement l’évolution du monde. C’est aussi la formule qui introduit ce qu’on appelle la « realpolitik », ou si on préfère le règne de l’hypocrisie permanente dans les relations internationales
Avec une telle introduction, il devient difficile de réfléchir à des principes, à des idéaux, et de chercher à se fixer des buts cohérents. On en reste à la stratégie des petits pas, mais avec l’idée que l’important, c’est de faire des pas, quitte à ce qu’ils soient petits, et sans regard pour leur direction. Cette façon de ne se mouvoir que dans les limites de sa prison, c’est une certaine façon de restreindre son ambition. Une telle attitude est judicieuse si les limites sont fortes et si leur refus est déraisonnable, mais il y a aussi des limites qui n’en sont pas, et des prisons dont il faudrait sortir.
Pour ne prendre que cet exemple, observons comme l’attitude des dirigeants est différente lorsqu’ils sont confrontés aux enjeux de la dette financière ou aux échéances environnementales planétaires.
Dans une époque où la perspective d’une crise environnementale majeure nous confronte à des révisions drastiques, c’est peu dire qu’une pensée qui invoque le fatalisme économique pour récuser la physique de la biosphère laisse fortement à désirer.

·  Bisounours (on n’est pas au pays des …)

À de multiples reprises, au sujet de la politique, du travail, des relations sociales, etc… on entend cette expression : « nous ne sommes pas dans un monde de bisounours ».
Cette évocation des jouets enfantins à la gentillesse douceâtre est bien là une façon expéditive de disqualifier les sentiments positifs des hommes les uns envers les autres. Compter sur l’entraide le respect, la gentillesse ou la solidarité des autres est naïf, cette idée relève du ridicule ou de l’immaturité des sentiments enfantins. Et par ce retournement étrange, ce qui par principe devrait être bon est condamné d’emblée ou tout au moins dévalorisé, comme l’est par exemple la morale chez ceux qui condamnent le moralisme.
Ceux qui moquent les bisounours, même si parfois ils s’en défendent, ont intégré l’idée que l’homme est un loup pour l’homme et pensent qu’il doit le rester, que la compétition est sans pitié, et qu’il faut accepter le malheur qui en découle car il fait partie de l’ordre du monde. Ces discours contribuent à entretenir une sorte d’état de guerre (guerre économique principalement) dans lequel il n’y a pas de place pour les faibles, la société n’ayant pas à s’encombrer de ceux qui sont incapables de suivre et de supporter la dominance de la rivalité égoïste dans les relations sociales contemporaines.
A l’opposé, on voit bien aussi à certains indices que le besoin de gentillesse et de réconfort augmente, et trouve toutes sortes de compensations comme par exemple avec des animaux de compagnie en nombre croissant ou des doudous de substitution.On pourra aussi noter certaines évolutions vestimentaires vers les matières de confort (le cocooning), la multiplication des soins corporels « pour se faire du bien », le succès de certains livres, ou de certains films - les « feel good movies » - que les critiques dénoncent parfois pour leurs procédés faciles.
Avec les jouets « câlins » pensons nous éduquer nos enfants à la gentillesse ou cultiver la relation maternelle ? ou cherchons-nous plutôt à leur procurer une consolation facile pour les duretés du monde réel ?
Il reste que, dans les deux cas, on s’en tient au paradis éphémère de la petite enfance, car très vite, celui qui grandit sera appelé à s’armer de valeurs viriles pour entrer de plein pied dans le monde « réel ». L’adulte qui attend encore des autres un prolongement de ces bons sentiments si mièvres est jugé immature, régressif et donc inadapté.

bisounours

En d’autres termes, pour les dénigreurs de bisounours, la vie n’est pas faite pour procurer durablement ces bonheurs simples qui sont ceux de la prime enfance, elle sera rude et ceux qui auront le privilège d’être parmi les élus seront peu nombreux. Pour les autres, ils devront ravaler leur déception et supporter leur malheur, persévérer dans l’effort sans attendre compassion ni assistance.
Cette vision de la société humaine est contredite par les éthologues, dont les études montrent à quel point pour certaines sociétés d’animaux l’empathie est un sentiment structurant, et que les sociétés humaines ont conservé cette logique. Les sentiments maternels d’amitié ou de camaraderie dont les hommes se font une fierté, sont observables aussi chez diverses espèces de mammifères. Et du reste, il est évident que les caractéristiques physiques (attitude, regard, douceur au toucher, etc…) des bisounours (les jouets) sont étudiées pour susciter l’empathie. On imagine difficilement ce que seraient des bisouscorpions.
C’est du reste parce que cette efficacité est trop facile (mais réelle)  que nous avons cette réaction de méfiance ou de mépris et que nous les jugeons kitsch. Mais la « kitschitude » des bisounours est-elle une bonne raison pour disqualifier toute référence à l’empathie et à la morale dans les affaires publiques ou économiques ?
Au fond, il s’agit d’un procédé dialectique classique, mais un peu éculé : quand on veut récuser un argument, on en fait d’abord la caricature. Il suffit de le savoir.

·  La boîte de Pandore

Pour ne pas « ouvrir la boîte de Pandore », on a évacué du Grenelle de l’environnement la question de l’énergie nucléaire, tout comme celle de la publicité excessive. Toujours au nom de cette boîte mythique, on reporte obstinément la régularisation des sans-papiers, on s’oppose au mariage pour tous, on s’interdit de donner un coup de pouce au salaire minimum, de « faire tourner la planche à billets ». Mais la boîte de Pandore est aussi invoquée pour récuser la recherche sur les OGM, la prospection de gaz de schiste, ou d’autres nouveautés techniques inquiétantes …
Pandore, la première femme selon la mythologie grecque, trop curieuse (sans commentaire), avait libéré les maux de l’humanité  en ouvrant la boîte où ils étaient enfermés. Des mythes comparables existent dans d’autres cultures avec d’autres coupables, qui traduisent le regret d’un monde meilleur perdu et prétendent désigner un responsable (innocent ou pervers). Ce coupable, ce n’est pas tant Pandore (et encore moins ses descendantes) que son imprudence, son excès de curiosité (qui dans le mythe était, notons-le, un don d’Hermès, dieu du commerce). On rappellera aussi que Pandore était l’agent par lequel Zeus se vengeait du vol du feu par Prométhée au profit des hommes, et rétablissait ainsi la balance.
Le mythe de Pandore explique l’existence du mal et fait accepter l’imperfection du monde. Il incite  également à réfréner des envies qui ne se savent pas imprudentes  Généralement on oublie (et c’est dommage) qu’en plus des maux qui affligent désormais les hommes, la fameuse boîte contenait aussi l’espérance qui, restée enfermée dans la boîte permet aux hommes ne vie moins sombre.
Cette boîte de Pandore, symbole du risque méconnu, est donc devenue un lieu commun en politique et dans la sphère publique pour désigner les débats qu’il convient de ne pas avoir, les réformes qu’on aimerait reporter, les évolutions qu’il faudrait ne pas amorcer. Une variante de la boîte de Pandore, c’est « la question qui fâche », le sujet qui risque de déclencher une discussion qu’on préfère éviter parce que ses répercussions politiques pourraient être désastreuses.
D’une certaine façon, ne pas ouvrir la boîte de Pandore, c’est refuser une imprudence, une transgression, surtout par crainte de conséquences graves et irréversibles. Ne pas vouloir commettre l’irréparable, on nomme cela le principe de précaution, qui sous ce nom suscite par ailleurs beaucoup de débats. Et paradoxalement, il n’est pas rare d’entendre les mêmes vanter le dépassement des horizons, dénigrer le principe de précaution, et dans d’autres cas, refuser des changements en invoquant la boîte de Pandore. A partir d’un certain degré de démocratie, c’est une ficelle commode de la part de ceux qui détiennent un pouvoir pour essayer d’en abuser (refus de la précaution) tout en refusant de le remettre en cause (boîte de Pandore). Les mêmes qui n’ont pas voulu s’inquiéter des conséquences démesurées de techniques surpuissantes ou insidieuses (précaution) peuvent refuser d’engager un débat trop polémique, et s’interdire de résoudre un problème politique pour ne pas affoler l’opinion, faire descendre les foules dans la rue ou envoyer aux marchés de mauvais signaux. Ils ont peur de l’amplification irrattrapable ou incontrôlable (on parle de tache d’huile) d’un phénomène qu’ils risquent de déclencher par une première action qui entrebâillerait la redoutable boîte.
Dans ces circonstances, qui sont celles des actes irréversibles, on parle aussi de l’impossibilité à «faire rentrer le génie dans la lampe» ou à «remettre le dentifrice dans le tube» ou encore du risque de «déclencher un appel d’air» (par exemple pour la régularisation des immigrés). On peut voir là une confusion inconsciente avec l’outre donnée par Eole à Ulysse, dont l’ouverture déclencha des tempêtes
Peu importe la rigueur de la citation, la mythologie et le monde des contes sont riches d’images poético-pédagogiques  l’Apprenti Sorcier y côtoie le rocher de Sisyphe, le tonneau des Danaïdes, les écuries d’Augias, etc…. Toutes ces évocations sont une marque de culture et sentent bon les sagesses ancestrales.
Ainsi, les gouvernants et dirigeants qui usent de ce prétexte pour tenir bon face aux demandes de changement, voient leur vocabulaire repris par les groupes de citoyens qui argumentent contre les menaces qu’ils voient dans certaines nouveautés techniques.
Si on prend encore un peu plus de distance, l’emploi fréquent et dans tous les camps de cette expression montre au fond que nous sommes dans une époque très indécise, que de grands désaccords existent sur l’analyse de la situation (débats à éviter) ou sur les solutions proposées (techniques, économiques ou politiques). Dans le même registre, on remarquera avec quelle fréquence on nous dit qu’il est «urgent d’attendre», qu’il ne faut pas s’aventurer «en terrain glissant», ou «basculer sur la pente (également) glissante».
Toutes ces expressions parlent de prudence et de risque, de la difficulté de juger et de décider, surtout quand on engage beaucoup de monde.
Attention, car l’indécision, c’est aussi la paralysie de l’âne de Buridan, mort de n’avoir pas trouvé comment juger et choisir.

·  La volonté politique

Pour beaucoup de commentateurs, la volonté politique serait le déclencheur miracle par excellence, pour qu’advienne tout ce qui serait souhaitable pour une société. Si elle marche de travers, qu’elle peine à choisir la bonne direction, c’est par manque de volonté politique.
Au fond, la volonté politique est tout aussi difficile à appréhender que la volonté collective, dont elle n’est finalement qu’une variante.
Où siège la volonté politique ? Dans la tête des dirigeants eux-mêmes, dans les structures du pouvoir, dans les urnes ou dans la volonté populaire?
Compte tenu du fonctionnement de nos institutions, la volonté des politiques est bien plus celle qui permet de conquérir les pouvoir et de s’y maintenir, et beaucoup moins celle qui consiste à se saisir des problèmes de la société, à définir des orientations et à déployer des efforts constants pour faire évoluer les choses dans le bon sens. Louvoyer avec l’opinion, éviter les questions qui fâchent  (voir ci-dessus); changer de cap ou nouer des alliances opportunistes pour se faire réélire assure une meilleure réussite en politique que mettre sa persévérance au service d’idées de fond solidement construites par une réflexion opiniâtre.
Quant à la volonté populaire (pour autant que cette expression ne soit pas une pure commodité de langage), doit-on la lire dans les sondages, dans les comportements de masse, ou dans les résultats électoraux ? Que peut-on déchiffrer dans l’écheveau de contradictions qui en émerge ?
Le fait qu’on ne sache finalement pas très bien définir cette si nécessaire volonté politique permet d’avoir le droit d’être insatisfait tout en s’exonérant de sa propre responsabilité.
Au fond, l’invocation fréquente de la volonté politique traduit le fait, bien réel, que dans nos sociétés complexes et devenues très dépendantes d’un contexte mondial, les décisions fortes, manifestant une vision plus large que la gestion immédiate, peinent à trouver leur chemin dans la complexité des circuits mentaux et politiques.
Même dans les pays démocratiques, la possibilité pour une idée d’émerger au niveau politique et de se traduire dans les faits n’est malheureusement pas directement liée ni à sa pertinence, ni à une priorité correctement réfléchie. Le monde politique n’est pas construit pour arbitrer judicieusement entre les urgences réelles ou fantasmées, entre le court et le long terme, et il y a peu d’exemples d’une action pensée au delà de quelques décennies. Est-ce là ce qui rend si confuse la prise en compte des urgences écologiques ?



Antoine Li              http://www.think-thimble.fr
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Confiance, optimisme    Pragmatisme    Opportunité   
Limites, illimité   
Barrières, cloisons   
Echelles, mesure    Horizons   
Mécanique    Vitesse, lenteur    Frottements, freins   
Slip - stick     Effet transistor    Météorologie   
Immobilisme, changement    Banc de poissons 
Mayonnaise    Surimi   
Préfixes   Suffixes 
Oxymores    Périphrases
Durable     Renouvelable    Ecologie    Ecologiste 
Empreinte écologique    Décroissance  
Cycle    Diversité   Artifice    Racines    Jardin  
Mine, minerai   Produit 
Usine à gaz    Déchets 
Sobriété    Santé   
Drogue, addiction  
Obésité     Crise 

Vérité, doute, certitude   
Tous dans le même bateau?    Penser, agir  au XXIe siècle



















































Pandore













































































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