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Science

La science (il vaudrait mieux dire les sciences) est un des aspects de la rencontre entre le monde réel et l’esprit humain. Elle a pu se constituer parce que ce monde réel fonctionne selon des lois, dont une partie a pu être intégrée par notre entendement. On n'oubliera pas que la science est une création éminemment collective, accumulée par les hommes au cours de plusieurs siècles de curiosité critique. Que la compréhension des hommes ait pu atteindre ce degré d’élaboration, avec toutes les conséquences que cela implique quant à la position particulière de l’homme sur la Terre, et notamment son pouvoir d’agir et sa responsabilité, est un sujet inépuisable d’étonnement, mais en tout cas, c’est un fait incontestable.

La science est une grande entreprise de construction de la vérité. Elle se propose de mettre en évidence et de caractériser les causalités et les régularités qu'elle relève dans ses objets d'étude. C'est pourquoi elle énonce des lois, elle mesure et révèle les mathématiques ou tout au moins les logiques de ce qu'elle observe. La méthode scientifique, telle que fondée par Bacon, puis Descartes et plus récemment Popper repose sur la raison, la vérification par la confrontation au réel, et la place laissée au doute vu comme une marge de perfectionnement. Car la connaissance scientifique se considère toujours par principe comme imparfaite, l'objectif de vérité étant en fait un idéal toujours repoussé par l'infini du questionnement.

Il faut aussi souligner que si la science cherche à satisfaire une grande part de la curiosité de hommes, elle laisse aussi certaines questions hors de son domaine.
Quoiqu'on le dise assez couramment, la question des buts et des fins ne fait pas partie des objectifs de la science. Descartes, un des fondateurs de la méthode scientifique rappelait "qu'il ne faut point examiner pour quelle fin Dieu a fait chaque chose, mais seulement par quel moyen il a voulu qu'elle fût produite" et de ce fait, "il rejetait entièrement de sa philosophie la recherche des causes finales". Même si la science de cette époque a pu parfois poursuivre des buts théologiques en donnant à admirer l'ordre de la Nature, son postulat fondamental était de s'en tenir à l'objectivité des observations, en mettant à l'écart la question des buts éventuels. Croyant ou non, le scientifique ne s'occupe que de faire avancer le savoir, non la croyance. C'est pourquoi la théorie de l'évolution de Darwin est si dérangeante pour ceux qui veulent voir dans l'existence de l'homme un des buts de la création (et même du Créateur).

A ce principe d'objectivité, la science ajoute aussi un principe de parcimonie, c'est-à-dire que les explications ou les descriptions qu'elle propose doivent tendre vers la simplicité. Permanences causales et description d'une logique des choses, lois mathématiques, universalité des principes fondamentaux s'inscrivent dans cette tendance. Pour le physicien Ernst Mach, la science vise à présenter, selon la moindre dépense intellectuelle, un maximum d'explications des phénomènes en un minimum de propositions.

Henri Poincaré souligne le rôle primordial de l'astronomie dans cette démarche: en décryptant les mathématiques du mouvement des astres et en permettant de prédire leur position, elle nous a appris à croire au principe d'un ordre du monde et à nous défier des apparences premières. L'attraction universelle établie par Newton permet de décrire de façon extraordinairement simple une multitude de phénomènes, chute des corps, mouvement dans le système solaire, elle a permis de prédire l'existence de Neptune, puis de Pluton, on l'utilise dans la détection des exoplanètes et elle est une composante majeure du mouvement des galaxies. Prolongeant ce moment majeur, les physiciens sont partis à la recherche de l'unité du monde, car ils restent plus que jamais convaincus que leur science progresse par des lois d'unification. On peut dire que les sciences de la vie suivent ce chemin au fur et à mesure que progressent les méthodes pour appréhender la complexité des objets étudiés.
   

Ainsi, c'est par sa rigueur dans l'interprétation d'observations méthodiques que la science a pu se montrer si extraordinairement utile, mais l’appréhension scientifique repose toujours sur une idéalisation des réalités, et souffre par là d’une part irréductible d’incertitude, voire de fausseté. Plus les questions qu'on traite sont complexes, plus cette incertitude reste importante. C’est de là que vient l’imprécision des sciences du vivant, et encore plus des sciences humaines et sociales. En effet, avant de décrire le monde par des lois ou des principes qui sont la base des prédictions, la démarche scientifique doit rendre les observations aussi rigoureuses, précises et objectives que possible. L'instrument d'observation ou l'appareil de mesure permet aux multiples observateurs d'unifier leur perception des phénomènes. Lire une indication sur une graduation, regarder dans une optique grossissante, décrypter l'image produite par un appareil augmente et rend plus objective notre capacité perceptive et sensorielle. Ce qui est techniquement faisable dans les sciences de la matière devient déjà plus difficile dans le monde du vivant. A fortiori, le scientifique se heurte à des problèmes de méthode parfois insolubles lorsqu'il veut appliquer la même rigueur à la description des phénomènes sociaux.

L’économie par exemple, a choisi de privilégier la rigueur mathématique en ne mesurant que des phénomènes de valeur. Elle se veut ainsi une physique des valeurs, mais elle est en fait une façon très filtrée d’envisager les sociétés humaines, et reste donc chargée d’un grand degré d’approximation. Il faudrait donc remettre à leur juste place les jugements qu'elle porte sur la marche des sociétés, mais à cause du pouvoir pris par l'argent, notre époque est fortement marquée par ce regard très partiel et donc très déformant sur la société, qu’on désigne sous le nom d'économisme.


Les succès concrets obtenus à partir de certaines sciences (notamment des sciences dures) ont suscité une confiance parfois excessive dans la méthode scientifique. On a construit des théories autour d'objets très incertains, avec une forte tendance à en oublier les imperfections, les imprécisions ou le caractère parfois très spéculatif. La philosophie du dix-neuvième siècle, avec notamment le Positivisme, est souvent sujette à cet espoir excessif placé dans la science. Comme le dit Axel Kahn, la science n'est pas la vérité, c'est la recherche de la vérité. Aujourd'hui encore, certains milieux sont sujets au scientisme, une confiance excessive dans la science, oublieuse des méfaits engendrés par un enthousiasme prématuré ou une pratique à l'éthique mal mesurée. Car comme l'explique Hans Jonas, l'accroissement considérable de notre puissance d'action devrait logiquement entraîner une augmentation proportionnelle de notre responsabilité, de notre vigilance et de notre prudence.

En effet, la science à la recherche d'une reconnaissance sociale (pour son crédit ou pour ses crédits) s'est souvent montrée assez vantarde, promettant des miracles et minimisant les risques. Lorsque les miracles ne sont pas au rendez-vous ou lorsque les dangers apparaissent, une méfiance accrue s'instaure, pour ne pas dire une certaine paranoïa. L'absence de recul éthique de certaines recherches, le pouvoir dominant pris par la vision scientifique, la complexité et l'obscurité de certaines expertises, expliquent cette défiance de la part d'un public qui se sent écarté de décisions qui le concernent pourtant au premier chef. Ce n'est pas en assimilant cette attitude à l'obscurantisme (ce qui revient à assimiler science et progrès) qu'on apaisera le conflit. A l'inverse, il faut arriver à faire exister le débat, en éclairant autant que possible la société par une bonne vulgarisation.

En accroissant leur complexité et leur spécialisation, les sciences ont gagné en puissance mais elles se sont coupées du grand public. L'institution scientifique elle-même ne cherche pas à être démocratique, mais à faire émerger une connaissance rationnelle et correctement construite en entretenant des débats contradictoires où les idées sont soumises non au vote, mais à l'examen contrôlé de la communauté. Les membres des institutions scientifiques sont cooptés en fonction de titres et de publications plus souvent qu'élus selon des procédures représentatives. Au niveau de la société, les décisions collectives sur les recherches et les techniques sont tributaires de discussions d'experts qui supplantent les débats citoyens. Les médias, courtisés par les lobbys en présence et alimentés en informations spectaculaires ou abusivement simplifiées ne contribuent pas vraiment au rapprochement des points de vue, et lorsque les choix des acteurs de la science engagent trop fortement la société tout entière, un tel décalage n'est plus acceptable. L'incompréhension, la défiance peuvent tourner à la paranoïa, comme dans les débats sur les nanotechnologies par exemple. Des tentatives louables sont faites pour trouver des modalités pour éclairer le grand public, confronter les points de vue et pour faire émerger des décisions socialement acceptables, tant par les spécialistes que par la société dans son ensemble. Il faudra cependant du temps avant qu'on échappe à la logique d'influence des lobbys qui préside aux décisions actuelles.

Dans ces débats, on entend souvent les scientifiques confrontés aux mauvaises applications de leurs découvertes protester que la science serait par essence neutre, que ce sont les applications qu'on en fait qui sont condamnables,  que  toute curiosité scientifique est bonne à priori, même si les découvertes de la science ne sont pas à mettre entre toutes les mains. A mon avis, c'est là une façon un peu rapide d'exonérer les scientifiques de leur responsabilité.

Ils appartiennent à la société comme tous les hommes et revendiquent même souvent un respect supérieur dû selon eux à la valeur de ce qu'ils contribuent à produire.
Je ne crois pas que toute recherche respectant les canons de la science soit par essence bonne, ou même neutre.
La curiosité, fût-elle scientifique ne dispense pas de toute prudence, et ceux qui choisissent les sujets de recherche devraient être les premiers à réfléchir aux enjeux (positifs ou négatifs) d'une future découverte. Le chercheur en quête de crédits n'hésite pas à faire miroiter des applications mirifiques souvent présentées de façon excessivement optimiste. Mais à bien y regarder, il n'est pas évident que le tableau des recherches en cours soit toujours si clairement orienté vers le bien. La science n'échappe pas à l'influence de la sphère économique ou politique. L'histoire des sciences montre bien comment l'esprit de lucre, l'appétit de puissance militaire (et il faut le dire aussi l'amusement des élites) ont été des moteurs constants dans le développement des sciences. Elle montre aussi de multiples exemples de dévoiement moral non seulement des recherches ou des théories, mais aussi des scientifiques eux-mêmes. L'eugénisme restera longtemps une page sombre de la biologie. Les progrès de la chimie ou de la physique nucléaire dans le contexte des guerres mondiales ont eu des conséquences dramatiques qui ont jeté d'énormes doutes sur la valeur morale du progrès scientifique et technique. Certains des scientifiques à l'origine de ces "progrès" ont fait état de leurs remords. Depuis cette époque, il est devenu évident que les progrès scientifiques ne coïncident pas toujours avec le progrès moral et humain.

Aujourd'hui, l'activité scientifique surdéveloppée est encore plus que jamais dépendante des enjeux économiques, et elle participe plus que jamais à l'entreprise généralisée d'exploitation marchande de la biosphère. A côté de cette recherche dominante à but lucratif (à plus ou moins long terme), il est essentiel d'entretenir une recherche capable de mettre en évidence les effets de cette exploitation, sur la nature ou sur la santé des êtres vivants. Cette recherche  indépendante des intérêts économiques
doit être assez active (et donc bien dotée) pour produire et diffuser une connaissance capable de corriger les présentations biaisées par l'intérêt.

Il faut s'inquiéter de cette tendance actuelle au désinvestissement de la puissance publique en faveur du financement privé de la science
dans la plupart des domaines, et n'envisager
qu'avec la plus grande circonspection le recours au mécénat même s'il se proclame désintéressé. Il faut aussi dénoncer les nombreux conflits d'intérêt provenant de cette consanguinité générale entre industrie et recherche (comme par exemple ces études toxicologiques faites par les promoteurs des agropesticides) et promouvoir la création et le financement public d'organismes ayant pour mission la défense de l'intérêt public.

Il serait également
important que les futurs chercheurs soient confrontés à toutes ces questions d'éthique relatives à la science dans le cours de leurs études et puissent y réfléchir sérieusement avant que les intérêts professionnels ne biaisent leur jugement.

La science, si pertinente soit-elle, n’est pour autant pas le seul mode valable d’appréhension du monde. En tant qu’êtres biologiques complexes, nous restons tributaires de la perception sensitive, et donc de l’approche sensible et émotionnelle. Ainsi, on a énormément de mal à donner de la douleur une mesure objective, et personne ne se risque à mesurer la beauté ou les vertus morales. Par ailleurs, en tant qu’héritiers d’une longue histoire des civilisations, notre langage et notre culture sont imprégnés des conceptions anciennes, religieuses et philosophiques notamment.

Il faut cependant admettre que l'extension des connaissances scientifiques a rendu caduques bien des réponses proposées autrefois par les religions ou la philosophie (notamment la métaphysique). Pour autant, la science n'a pas épuisé les grandes questions sur lesquelles se sont penchées des générations de philosophes. Elle a réorienté ces questions ou leur en a substitué d'autres
.

Mais si peu à peu, l’ensemble des hommes se convertit au langage descriptif proposé par la science, c’est sans doute à cause de sa rigueur logique et de l’objectivité de ses méthodes. Les mathématiques, qui structurent une grande part de la pensée scientifique fournissent des schémas d’organisation applicables au prix d’une certaine abstraction, mais permettant des avancées importantes dans la compréhension de la réalité et dans les capacités prédictives des sciences. Ce sont ces capacités prédictives, confirmées au plus haut point dans bien des réalisations de la technique, qui ont fait le crédit actuel de la science.

La caution scientifique est ainsi couramment revendiquée lorsqu'il s'agit d'anticiper l'avenir. Les études d'ingénierie en construction, le résumé pour décideurs du GIEC ne sont pas autre chose. Les prévisions des économistes sont peut-être plus douteuses. Le prestige ou le crédit de la science prête aussi à un certain parasitage, certaines pseudo-sciences imitant le langage scientifique et notamment les mathématiques pour usurper leur légitimité. Ce processus inévitable est en quelque sorte la rançon du succès. Pour y échapper, il faut un certain discernement, d'autant plus qu'il est arrivé dans l'histoire des sciences que certaines spéculations assimilables aux pseudo-sciences ont pu parfois être à l'origine de théories reconnues par la suite. Dans un autre domaine, le rêve ou le cauchemar peuvent aussi être nourris de science. L'incontestable popularité  de la littérature de science-fiction en est la preuve.


Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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