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 64. L'épuisement du Progrès

fin août 2019

Dans mon billet de mars dernier, je dénonçais l'exacerbation à l'approche des élections européennes du manichéisme macronien opposant progressisme et populisme. J'aimerais revenir sur cette question du Progrès (avec un grand P) et sur la notion corollaire de Modernité qui servent paraît-il de boussole à nos dirigeants et notamment au groupe "En Marche". "En Marche", "En Avant", "Progrès", c'est au fond la même idée, qui consiste à désigner par un mot unique ou une expression simple la direction à suivre, le sens positif de l'évolution des choses.

Sur ce sujet, je viens de lire deux livres qui chacun à leur manière remettent en question Progrès et Modernité, si souvent invoqués dans les débats, sans qu'on sache toujours bien ce qu'on y met. Je consacre ce billet au premier des deux.

Du livre du sociologue Peter Wagner, "Sauver le progrès" (*), je retiens plusieurs choses:
Tout d'abord, il est essentiel de distinguer plusieurs sortes de progrès. Peter Wagner en énonce quatre: le progrès de la connaissance (que de manière un peu pédante il nomme progrès épistémique), le progrès économique, le progrès social et le progrès politique(**). Utiliser un même mot, le Progrès, sans préciser de quel aspect on parle, c'est commettre la faute de les confondre alors qu'ils ne concernent pas les mêmes choses, ne procèdent pas de la même logique et ne poursuivent pas les mêmes buts.

Le progrès de la connaissance, qui s'est accéléré vers le seizième siècle lorsque la méthode scientifique a commencé à se constituer, est si manifeste que c'est lui qui fait exemple. Il occupe aujourd'hui le monde vaste et prestigieux de la recherche. Après avoir été le fait d'individus avides de savoir (et souvent privilégiés), la recherche scientifique a été prise en main par les institutions universitaires, et elle est aujourd'hui en grande partie animée par les intérêts économiques privés. Ce progrès est auto-alimenté(***), la réponse à une question suscitant d'autres questions, et sans limites de principe car le champ de la connaissance s'ouvre ainsi de plus en plus.

L'évolution technique qui est en grande partie liée au progrès de la connaissance (ce pourquoi Peter Wagner semble l'inclure dans le progrès "épistémique") est elle aussi présentée comme un progrès : c'est pour le bien de tous, croit-on, que les performances et la maîtrise des choses semblent augmenter. Ce progrès, si c'en est un, est lui aussi auto-alimenté, une nouvelle possibilité technique en amenant une autre, mais il suscite deux critiques fortes : l'une tenant aux usages néfastes qu'on en fait (armement, destructions, abus de pouvoir, ...), l'autre tenant aux dangers mal maîtrisés, aux prélèvements excessifs de ressources limitées ou aux fortes perturbations infligées au monde vivant.

Le progrès économique se veut la mesure de l'évolution positive du bien-être, assimilé ici à sa composante monétaire. Il est fortement stimulé, sinon auto-alimenté, par l'émulation de l'enrichissement. Comme le progrès technique, il se voudrait illimité, mais il rencontre des limites relatives aux ressources à exploiter (minières, vivantes, humaines), mais aussi du fait de la satiété des besoins. C'est au nom de la vision économique du Progrès qu'on classe les pays selon leur PIB, qu'on tient chaque année un forum élitiste comme Davos, ou qu'à peu près partout dans le monde, d'innombrables lobbyistes tentent en toute bonne conscience d'influer sur les institutions politiques, démocratiques ou non.

Le progrès social (qui concerne la capacité de tous à se réaliser) et le progrès politique (qui vise à étendre la participation aux décisions) sont ceux qui concentrent l'intérêt de Peter Wagner: Contrairement aux précédentes sortes de progrès, il ne sont ni auto-alimentés, ni illimités. Apparus plus tardivement en réaction aux méfaits humains et sociaux du capitalisme industriel et colonial, ils sont sous-tendus par une dialectique individuation - inclusion, autrement dit liberté - égalité, ou individu - collectif. L'objectif visé n'est pas hors des limites, c'est un équilibre (considéré comme juste) entre libertés individuelles et harmonie du collectif, un idéal social et politique. La société est agitée de luttes pour tendre vers cet équilibre, le faire dévier ou le maintenir, en fonction des conceptions multiples de l'idéal qu'ont différents groupes sociaux. L'équilibre étant plus facile à approcher au sein d'une communauté unie (donc limitée et partageant certains conformismes), les communautés en viennent à définir et renforcer leurs limites et donc à exclure : c'est la dialectique nation - universalisme qui transpose à l'échelle des collectifs la logique de la dialectique individu - collectif.

Les démocraties(****) sont ainsi tiraillées entre la maîtrise difficile du moteur constitué par le progrès scientifique, technique et économique et la difficulté à approcher l'équilibre social et politique. Mais Peter Wagner souligne aussi que si les démocraties sont imparfaites (donc insatisfaisantes), c'est aussi par une volonté calculée, au nom de la "gouvernabilité" qui doit en principe mieux permettre l'action des représentants au niveau international. C'est ainsi que s'instaure une dialectique technocratie - populisme qui est conditionnée par l'éducation des citoyens, leurs moyens d'information et les possibilités qu'ils ont pour agir politiquement.

Le débroussaillage des idées que propose ce livre est salutaire pour mieux saisir une part notable des grands débats actuels. Pour ne prendre que cet exemple, nos actuels dirigeants s'affirment progressistes alors que leur action consiste essentiellement à accompagner la mondialisation marchande (qu'en bons libéraux ils assimilent au Progrès) et à maintenir le pays dans la course économique sans prendre réellement en compte les limites d'une telle évolution et les critiques qu'elle peut susciter. Leurs opposants souverainistes veulent répondre à la déstabilisation du collectif induite par la mondialisation en renforçant les frontières et en remettant en cause la légitimité des instances internationales. Si l'organisation mondiale du commerce prête largement à critique, et si l'ONU est bien décevante, il reste que des organisations internationales sont irremplaçables pour tenter d'apaiser des conflits armés, gérer des crises humanitaires ou promouvoir une gestion bien partagée de la crise écologique mondiale.

L'idéologie du Progrès repose sur une lecture tendancieuse de l'histoire qui commet principalement deux erreurs : Premièrement, en confondant évolution scientifique et technique, croissance économique et questions de démocratie sous un même vocable, elle assimile le progrès scientifique, technique et économique au bonheur, et n'en fait la critique qu'à la marge. Deuxièmement,  elle tente de faire croire que les démocraties occidentales sont un modèle universel alors qu'elles sont liées aux cultures de l'Europe occidentale. Et surtout elles ont prospéré grâce à l'exploitation coloniale et à la surexploitation de la planète permise par le gigantisme technique et le libéralisme marchand. L'universalisme de fait associé aujourd'hui à la mondialisation marchande est donc entaché d'un grave péché originel. Cela rend d'autant plus difficile l'organisation aujourd'hui d'un collectif mondial en mesure de répondre aux aspects planétaires de la crise anthropocène tout en gardant le respect nécessaire dû aux peuples et à leurs diverses cultures.

À ce propos, il faut souligner que le livre de Peter Wagner ne parle jamais de la question d'un Progrès en matière culturelle. Existe-t-il (il semble du moins qu'aux yeux de certains ce soit le cas) et peut-on alors en son nom parler de cultures plus ou moins avancées ? Peut-on déceler une orientation lisible de ce progrès ? C'est le sujet de ma seconde lecture(*****), qui fera l'objet d'un prochain billet.
 
(*) Peter Wagner, Sauver le progrès aux éditions La Découverte.(retour)
(**) Personnellement je crois nécessaire d'ajouter le progrès technique, cousin direct du progrès scientifique, et de signaler qu'on parle aussi parfois de progrès culturel.(retour)
(***) Par auto-alimenté, il faut comprendre qu'une fois suffisamment amorcé, sa marche s'entretient d'elle-même. "On n'arrête pas le Progrès", comme on dit de façon banale, mais significative.(retour)
(****) Peter Wagner passe sous silence les régimes non démocratiques qui pourtant ne manquent pas, sans doute parce qu'il pense qu'ils sont à coup sûr plus éloignés de l'idéal social et politique que les dites démocraties. Serait-il scandaleux de s'interroger sur cette idée reçue ? (retour)
(*****) Benoît Duteurtre, Requiem pour une avant-garde aux éditions Les Belles Lettres. (retour)
Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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