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   47. Connaissez-vous John Baird Callicott ?

début novembre 2017
Moi pas, jusqu'à la semaine dernière.

Et pourtant, ce philosophe américain travaille (et plutôt bien) sur l'éthique écologiste depuis au moins trois décennies.
Et pourtant, depuis plus de vingt ans, j'achète et je lis des livres dont une bonne partie tourne autour de ces sujets, convaincu que la civilisation moderne n'évoluera face à la crise environnementale globale que si elle se penche sur cette question proprement philosophique.
Ai-je été si inattentif aux recensions, aux citations ou aux notes de bas de pages qu'en toutes ces années de lectures et de promenades sur wikipédia, je n'ai pas repéré plus tôt ce nom pourtant remarquable ?

Quoiqu'il en soit, il y a quelque temps, au hasard d'une librairie, je me suis laissé tenter par un petit livre d'un historien des sciences intitulé Philosophie de l'Insecte (*) consacré aux réflexions nombreuses suscitées par le monde des insectes. Livre riche, original, et de bonne lecture, mais ce n'est pas précisément l'objet de mon billet.

Dans une note de bas de page du dernier chapitre, à propos de notre rapport à certaines espèces végétales ou animales, apparaît l'expression "contrat domestique", notion qui par sa formulation éveille mon intérêt et me donne envie d'en savoir plus sur son auteur.
En l'occurrence, cet auteur est un couple (**) associant une philosophe et un agronome, qui travaillent les questions de philosophie de l'écologie depuis 25 ans et semblent reconnus dans un petit cercle d'initiés, mais peu par le grand public ou la philosophie française mainstream. Catherine et Raphaël Larrère (c'est leur nom) s'activent notamment à propager les écrits d'un américain peu connu ici, John Baird Callicott, auteur d'un travail de référence en éthique environnementale.

J'achète les livres et, un peu rebuté par la typographie serrée et ingrate du livre des Larrère, je commence par Baird Callicott (***). Dans ce livre qui est un recueil d'articles ordonnés, dont les premiers datent de 1985, je découvre une pensée rigoureuse, fondée sur de vraies connaissances scientifiques, solidement articulée et étayée par une érudition philosophique dénuée de toute cuistrerie, et surtout dont les énoncés correspondent en tous points à ce que j'ai toujours trouvé juste depuis que j'essaie d'avancer dans ces questions.

Baird Callicott développe essentiellement une éthique écologiste, qu'il reprend pour l'essentiel (non sans l'actualiser et la consolider) d'un auteur né en 1887, Aldo Léopold . Ce philosophe "non professionnel" et néanmoins d'une grande qualité de jugement, connaisseur éclairé de la nature (****), a dès la fin des années 1940 fourni des réflexions devenues assez populaires chez les défenseurs américains de l'environnement, mais a fait l'objet d'un certain mépris dans les milieux académiques. J'ai eu un réel plaisir à voir formulées aussi clairement et enchaînées aussi solidement des idées bien argumentées et si proches de celles que je m'étais forgées au fil de mes nombreuses lectures.

J'ai aussi ressenti aussi un certain dépit d'être resté si longtemps sans connaître ce courant de réflexion et cet auteur, traduit et diffusé assez tardivement (le livre que je lis est sorti en 2010). Les questions écologiques se sont heurtées en France à une méfiance (pour ne pas dire à la franche hostilité) des cénacles de la philosophie. Il y a certes quelques auteurs qui abordent de front ces enjeux philosophiques, comme par exemple la question de l'irresponsabilité environnementale du système marchand, ou l'éthique vis à vis du vivant non humain, mais il semblent maintenus à l'écart des cénacles reconnus et confinés à leur niche marginale. Une part importante de mes lectures en philosophie de l'environnement m'a laissé sur ma faim. Certains passent tant de temps à faire allégeance à une philosophie hermétique qui fermente en vase clos (*****), ou à faire défiler des auteurs anciens canoniques qui n'ont que très peu à nous dire au sujet des urgences de notre époque, qu'à la fin du livre, je me demande si ce qui y est dit est rendu plus vrai par cet emballage "pour philosophes", et que je ne me vois pas en recommander la lecture à des gens normaux. D'autres, malgré un propos bien intentionné et visant parfois juste font preuve d'une méconnaissance des sciences du vivant siproblématique qu'elle affaiblit l'argumentation.
La prose de Baird Callicott n'est rien de cela, et je m'étonne de ne pas voir ce livre en bonne place dans toutes les bonnes librairies. Il emmène son lecteur dans le raisonnement, il répond aux objections, il laisse parfois des choix ouverts et il le dit. Aucune référence mystique ni tentative de plaire au lecteur autrement que par la raison. Baird Callicott se fonde sur des connaissances reconnues, il ne détourne pas les mots de leur sens, ne prétend pas penser par des formules élégantes mais ésotériques. Son érudition (car il n'en manque pas) lui sert à retracer quand il le faut la genèse, l'histoire et l'évolution des idées, et non à faire autorité par accumulation de citations. En fin de compte, il énonce quelques préceptes d'éthique écologiste assez généraux, mais forts et solides, dont on se dit qu'ils peuvent s'appliquer dans les cas particuliers tout autant qu'être convertis dans un système de droits (par exemple les débats actuels sur le loup, sur l'aéroport de Notre Dame des Landes, ou sur l'élevage des animaux).

L'essentiel du raisonnement de Baird Callicott est de partir de l'idée (émise par Darwin, lui-même inspiré par Hume) que les morales ont permis aux groupes et aux sociétés du monde vivant de s'organiser comme un collectif biologiquement favorable, puis d'élargir la notion de communauté morale aux communautés biotiques (les écosystèmes et aussi la biosphère). L'homme n'est donc plus un possesseur de la nature, ou un étranger au monde sauvage, il est un citoyen des communautés biotiques auxquelles il appartient, et il a de ce fait des devoirs moraux envers elles. Ensuite Baird Callicott argumente pour conférer à la Nature une valeur qui ne puisse pas faire l'objet d'une récupération marchande, et il énonce des repères pour le bien au sens écologiste du terme. Proposant ainsi ce qu'il désigne comme une éthique holiste et écocentrée, il donne aussi quelques clés pour arbitrer comme c'est souvent le cas quand des morales correspondant à des communautés de périmètre différents entrent en conflit, ce qui lui permet de rendre caduc le reproche d'anti-humanisme, ou pire d'écofascisme qu'on fait souvent aux défenseurs de valeurs écologistes.

Au final, le respect bien compris des écosystèmes très diversement anthropisés, et plus généralement de la biosphère dans son ensemble que Baird Callicott préconise correspond assez bien à l'image du jardinier avisé, telle que la promeut le paysagiste Gilles Clément, mais la manière dont Baird Callicott aborde le problème lui permet, plus que de prêcher par l'image ou par l'exemple, d'argumenter solidement et de proposer des outils dont les individus comme les institutions collectives peuvent se saisir.

Courez chez donc votre libraire (personnellement je fonctionne avec le site Paris Librairies)  pour commander l'Ethique de la Terre de John Baird Callicott. Quant à moi, je poursuivrai mes lectures avec les Larrère et Aldo Léopold dont je ferai peut-être l'objet d'un autre billet.


(*) Philosophie de l'insecte de Jean-Marc Drouin (éditions Seuil, Science ouverte)(retour)
(**) Catherine et Raphaël Larrère, auteurs de plusieurs livres et d'articles, et par ailleurs parents d'une historienne dont par coïncidence je suivais les chroniques dans Arrêt sur Images.(retour)
(***) Ethique de la Terre aux éditions Wildproject (2010)(retour)
(****) Aldo Léopold a été forestier et chasseur et s'est posé avec beaucoup d'acuité la question de l'intervention humaine dans les milieux naturels. Il a notamment écrit Almanach d'un comté des sables que j'ai maintenant commencé à lire. Il est un héritier indirect de John Muir, l'écrivain défenseur de la nature qui est entre autres à l'origine de la création du Yosemite Park, une importante réserve naturelle de Californie.(retour)
(*****) Je pense en particulier à la phénoménologie, qui par refus de reconnaître la valeur des apports des sciences, traite bien souvent de questions oiseuses et prétend leur donner l'apparence de la profondeur. (retour)

Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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billet n°47

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