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   53. Tensions compétitives

début juin 2018
Les inquiétudes autour du nouveau système pour répartir les bacheliers (*) dans l'enseignement supérieur, et quelques facs occupées par des étudiants opposés à la "sélection" ont suscité beaucoup de débats. On est à la recherche du "bon" système, celui qui permettrait d'assurer équitablement l'accès des candidats aux études de leur choix, le tout sans sortir de la sacro-sainte vertu budgétaire. Si on veut éviter la reproduction des privilèges (mais tout le monde le veut-il ?), il faut s'intéresser au processus d'entrée dans les études supérieures et définir des critères. Faut-il être égalitaire ou méritocratique ? Faut-il faire de la place pour tous ou mesurer les capacités d'accueil ?
Les procédures monopolisent ainsi les commentaires, on évite les questions qui fâchent comme la possibilité de donner plus de moyens aux universités, ou une possible réforme du statut très privilégié des grandes écoles et de leurs classes préparatoires.

Mais surtout, je remarque qu'on ne remet jamais en cause (ou si peu) cette longue course d'obstacles dans laquelle toute la jeunesse est embarquée depuis un âge de plus en plus tendre.
Il semble apparemment acquis que la vie des enfants, puis des adolescents et des jeunes doive être consacrée à naviguer avec succès dans un labyrinthe éducatif, avec des choix qui engagent (dit-on) leur avenir et leurs chances de bonheur. Les familles sont ainsi très tôt confrontées à ces enjeux, mais seules les mieux placées (**) ont de véritables choix:
Où habiter pour profiter au mieux de la carte scolaire, faut-il au besoin scolariser son enfant dans le privé, ou réorganiser sa vie pour l'éduquer à la maison ?
Comment conduire son enfant dans le parcours scolaire en fonction des résultats, des espoirs, des possibilités ?
Quelles activités lui proposer hors de l'école: sport (lequel ?), musique (où et quel instrument ?), apprentissage d'une langue étrangère, ateliers de dessin, de sciences, d'informatique ou de bricolage, loisirs de groupe ?
Quelles orientations choisir pour espérer voir s'ouvrir dans un avenir pas trop lointain les portes vers un emploi si possible valorisant et rémunérateur ?

On voit se développer une situation paradoxale où des enfants peu nombreux sont à la fois choyés et protégés par leur famille, mais voient peser sur leur tête la lourde charge de fortes ambitions. 
En effet, la société compétitive prônée par le discours libéral a aujourd'hui déteint sur l'enfance et la jeunesse qui sont de moins en moins des périodes de bonheur préservé, d'épanouissement paisible, ouvertes à l'hésitation, à la recherche sans but, bref à la liberté, et sont de plus en plus des âges encadrés, tendus vers des objectifs et des acquisitions, où règne déjà la performance, et où l'individu en devenir doit très jeune s'aguerrir en vue de ses confrontations futures.

On voudrait préserver l'enfant des dangers que lui réserve le monde, tout en l'aidant à fourbir ses armes en vue de la lutte que sera sa vie d'adulte. On forme pour lui des projets "pour qu'il ait le meilleur" sans prendre le temps de voir à quel point les incertitudes du monde actuel peuvent vider le sens de certains de ces projets. Car en continuant de n'envisager la vie adulte que comme une course au rendement économique, on oublie que ce modèle est promis à une crise grave, autant par son instabilité chronique que par son incapacité à s'adapter à la finitude de la Terre.

Que feront ces jeunes formés par les écoles de commerce à faire fructifier l'argent quand ce monde de la marchandise sera en crise ? Que feront tous ces conseillers en management, ces rois du coaching ou ces créatifs de la pub si l'effondrement de l'approvisionnement restreint drastiquement le gaspillage énergétique, la grande industrie, les transports et le commerce suractivé ? Comment retomberont-ils sur terre s'ils sont incapables de monter un meuble en kit, de réparer un vélo ou de faire pousser un légume ?

Dans le monde merveilleux des premiers de cordée chers à notre président ou des pages "Eco&Entreprises" du Monde, on croit "créer" la richesse en faisant mousser l'argent et en gaspillant les ressources, mais ce monde-là tourne de plus en plus à vide (***) et le nombre s'accroît de ceux qui, après quelques temps passés à courir les bonnes places, finissent par déchanter et veulent revenir à des projets plus en phase avec les urgences terrestres.

En fréquentant le milieu des AMAP (****), je peux voir à quel point ce modèle économique aujourd'hui dominant peut perdre son aura aux yeux de certains qui après des études longues et parfois brillantes décident d'une reconversion dans des domaines plus concrets de l'agriculture ou de l'artisanat. Les exemples se multiplient de jeunes ou moins jeunes ayant choisi d'abandonner une carrière conforme au modèle dominant pour un métier certes plus basique, mais ancré dans une réalité plus saine. Ceux-là, qui changent de voie plus souvent par clairvoyance que par déception, commencent à sortir de la marge où l'opinion les a un peu trop facilement rangés. Loin d'être pauvres, ils ne sont peut-être pas riches d'argent, mais ont pour eux leur savoir faire concret, leur lien à des réseaux de solidarité, la satisfaction d'une production qui a du sens et la certitude de participer à l'émergence d'un monde plus durable.

Un nouveau modèle émerge à bas bruit et grandit malgré l'absence de subventions et malgré la réticence des pouvoirs installés. Il n'a pas tant besoin de médaillés, de gens couverts de diplômes que de bonnes volontés avides de se confronter à des choses bien réelles, désireux de se forger une expérience, par eux-mêmes, en groupe ou auprès de quelques précurseurs.  Le monde contemporain officiel est celui qui a vidé les campagnes en substituant des entrepreneurs aux paysans et a dévalorisé l'expérience des artisans et l'intelligence de la main. Et pourtant, c'est probablement là que se trouvent d'immenses ressources pour l'indispensable transition écologique. Pourquoi notre système éducatif s'intéresse-t-il si peu à cette forme d'avenir ?

(*) Le système " Parcours sup", qui remplace le défunt "Inscriptions post-bac".(retour)
(**) Pour pouvoir réellement exercer des choix, il faut avoir certaines possibilités: habiter dans des endroits pas trop "défavorisés", être au fait des enjeux et au courant des manières de tourner la carte scolaire, pouvoir payer une école privée ou des frais de logement, etc.... .(retour)
(***) L'épuisement de la croissance tient beaucoup au trop plein de la consommation, et c'est à stimuler encore celle-ci que travaille la machinerie publicitaire. Cette fuite en avant, paraît-il pour tenter de retrouver le plein emploi, ne manquera pas d'accélérer le gaspillage et les dégâtas environnementaux.(retour)
(****) Les AMAP sont des associations qui mettent directement en relation des paysans producteurs et des mangeurs. Le mouvement des AMAP en pleine expansion, apporte aussi son aide à des projets d'installation en agriculture. (retour)

Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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