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 68. À mi-chemin ?

mi-janvier 2020

Nous entrons donc dans l'année 2020, un millésime rond (*)
Les nombres ronds, c'est commode. Ainsi, pour fixer des échéances aux engagements écologiques, les responsables politiques visent 2050. C'est loin, mais c'est en 2050 que l'humanité sera réconciliée avec la biosphère, si on en croit les déclarations main sur le coeur des décideurs au sortir des rencontres européennes ou des COP.
Et donc aujourd'hui en 2020, nous sommes donc pile à trente ans de cette belle échéance. Voilà semble-t-il de quoi espérer, car en trente ans, il peut se passer bien des choses.

Et justement, il y a trente ans (à peu près) les premières certitudes scientifiques sur la le changement climatique et la responsabilité des hommes venaient d'être établies. Deux ans plus tard, l'ONU créait le GIEC, organisait le sommet de la Terre à Rio, puis celui de Kyoto où les pays les plus prospères prenaient leurs premiers engagements.
Il y a trente ans, je commençais à expliquer dans mes cours aux futurs architectes que la question climatique émergente obligerait à changer bien des choses dans les aspects techniques du bâtiment. C'est à cette époque (même si j'avais déjà depuis les années 1970 une inclination personnelle pour la simplicité low tech) qu'au fil de lectures nombreuses s'est consolidée ma conviction écologiste.

Aujourd'hui, nous sommes donc à mi-chemin entre la prise de conscience de la crise Anthropocène et l'échéance que les responsables du monde se donnent (promis juré craché) pour tenter de la contrôler, à égale distance entre l'alerte et la promesse de résolution. Essayons donc d'évaluer où nous en sommes et si le chemin déjà parcouru permet d'espérer.

Je ne donnerai ici qu'une impression générale, mais pour les amateurs d'énoncés factuels ou chiffrés, de nombreuses études analysent l'évolution des courbes, les prolongent par des prospectives, et traitent tout cela de façon plus quantitative. À ce que j'en ai retenu, ces graphiques ne rendent pas très optimistes quant à la trajectoire collective des humains sur terre.
empreinte_ecologique_2014

Du côté positif du bilan, on peut noter que les idées des écologistes ont fait leur chemin, notamment au niveau du grand public. Ils sont maintenant reconnus pour avoir, parmi les premiers, soulevé des questions graves et bien réelles. Les médias (pas tous certes) ne mettent plus guère en doute la vastitude du problème et la nécessité urgente d'agir. Ils y consacrent plus de place qu'avant (**). Les climato-sceptiques ne sont plus fréquentables et sont maintenant dénoncés comme climato-négationistes (***).
En France, un déclic semble s'être produit à l'automne 2018 notamment avec la démission retentissante de Nicolas Hulot. La pétition "L'affaire du siècle" a rencontré un très vif succès, et les marches pour le climat rassemblent du monde. Dans le monde, la figure de Greta Thunberg a émergé soudainement, et même si elle fait encore polémique, elle est connue de tous.

Avec un nombre croissant de consommateurs, le bio progresse, même dans la grande distribution, qui a par exemple cessé de vendre des oeufs de poules en batterie(****). Le slogan du zéro déchet se popularise peu à peu et les pratiques d'emballage évoluent. On voit de plus en plus de cyclistes en ville (et pas seulement à cause des grèves). Les énergies réellement vertes sont encore minoritaires mais ne sont plus marginales et elles affichent des taux de croissance qui devraient réjouir les économistes. Quelques pays industrialisés un peu plus responsables affichent un mix énergétique relativement prometteur.

Quant à la protestation des gilets jaunes, qui avait pourtant commencé comme réaction à une écotaxe, elle n'a pas été utilisée pour récuser la nécessité du tournant écologique, mais a permis au contraire de souligner que ce tournant ne pourrait pas se faire sans combattre sérieusement les injustices sociales.

Malheureusement, il y a aussi un côté négatif du bilan:

On a tout d'abord perdu deux bonnes décennies, si ce n'est plus, à faire taire les semeurs de doute, lobbyistes cyniques ou polémistes en mal de célébrité. Nous ne sommes toujours pas entrés dans l'ère de la sobriété, qui est sans doute le noeud central du problème. Et de fait, la sobriété s'oppose frontalement à la conception consumériste de l'économie et à une civilisation moderne qui continue plus que jamais d'être sous la domination des enjeux publicitaires. La consommation énergétique ne baisse pas, la plupart des solutions d'économie étant annulées par l'effet rebond. Le commerce mondial continue de croître (sauf le temps d'une crise financière), le trafic aérien se multiplie. Les politiques sont revenus sur de nombreux engagements, par manque de courage ou de conviction politique, par complaisance envers les lobbys, par incompréhension de l'urgence à agir, par incapacité face à l'ampleur de la remise en cause. On est dans la procrastination massive, comme le montrent les résultats décevants des COP successives.

En ce qui concerne le carbone fossile, dont il faudrait avoir commencé à se détourner, on constate globalement une fuite en avant irresponsable vers le charbon ou les hydrocarbures non conventionnels: forages profonds en mer, gaz et huiles de schiste, sables bitumuneux. La prospection ne ralentit pas, la construction d'infrastructures d'acheminement continue malgré les oppositions locales, on extrait plus profond, plus sale, plus compliqué, plus cher, mais on continue d'extraire.

Les (inutilement) grosses voitures font les choux gras des constructeurs et l'essentiel de leurs campagnes publicitaires(*****). Il y a même des fabricants qui n'ont pas honte de promettre de vous payer le malus écologique.
 
Les inégalités s'accroissent alors que la mutation exigerait au contraire un contexte de justice sociale. L'argent tout puissant alimente la frénésie boursicoteuse mondialisée et le luxe ostentatoire des soi-disants premiers de cordée. En même temps, par pur souci de lucre, la finance cautionne l'industrie agroalimentaire et la grande distribution qui proposent aux masses impécunieuses une nourriture frelatée et de la pacotille périssable. L'argent inonde aussi (et corrompt) le sport "de haut niveau", celui qui permet d'appâter des foules avides d'émotions faciles pour les abreuver de publicité. Je n'oublie pas les dépenses de lobbying pour retarder les politiques écologiques pourtant reconnues comme urgentes à seule fin de préserver les intérêts privés mal investis.

Le monde d'aujourd'hui est dans une schizophrénie inquiétante, car les alarmes de plus en plus fondées et obsédantes des observateurs et défenseurs de la biosphère n'ont en rien fait cesser ou même seulement ralentir la frénésie productiviste et prédatrice promue par le capitalisme mondialisé. Et dans cette égarement, on voit élire des Trump ou des Bolsonaro (et ils ne sont hélas pas les seuls) qui, mus par une mentalité coloniale d'un autre âge, renient ouvertement les engagements pris par leur prédecesseurs.

Difficile d'être réellement fier du bilan écologique des trente dernières années, difficile de cultiver un optimisme béat pour le succès des trente prochaines. Et difficile de dire si l'émergence assez récente de l'idée d'effondrement dans le débat public tient de la lucidité et de la prise de conscience salutaire ou de la résignation face à l'éventualité d'un échec.

En attendant, gardons le cap et semons ici ou là de petites graines de sagesse, de résilience et d'espoir. Ça ne peut pas faire de mal.


(*) Curieusement, Plantu dans Le Monde et Willem dans Libération ont eu la même idée de remplacer les deux 0 de 2020 par le visage (rond) de Greta Thunberg. Quel sens donner à cette coïncidence entre un Plantu en mal d'inspiration, rappelant parfois le Faizant du Figaro à une époque ancienne, et un Willem toujours si pertinent dans la critique politique ?(retour)
(**) Par exemple, France Inter diffuse cinq jours par semaine "La Terre au Carré" deux demi-heures assez bien faites consacrées à l'écologie juste après les informations de mi-journée.(retour)
(***) Ce qui hélas n'empêche pas qu'ils aient encore micro ouvert sur télé-Bolloré, entre autres...(retour)
(****) On continue pourtant d'élever des poules pondeuses en batterie, car leurs oeufs trouvent encore un débouché massif dans les industries alimentaires sous la dénomination d'ovoproduits.(retour)
(*****) Comment le respectable journal Le Monde peut-il depuis des lustres conserver un "chroniqueur automobile" tel que Jean-Michel Normand, manifestement peu motivé par les enjeux écologiques, qui a de la voiture une conception plus que surannée, et qui salive encore devant les monstres surpuissants, suréquipés, au design agressif ?  (retour)

Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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