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74. Tous les outils ne sont pas innocents

mi-septembre 2020
Les Etats-Unis sont en proie aux manifestations contre le racisme de la police, et en France, on suit le procès des attentats de janvier 2015. Cela m'incite à revenir sur un point évoqué dans mon avant-dernier billet de fin mai dernier, car voilà en effet deux sujets dont un point commun est de mettre en évidence les méfaits de l'usage d'armes à feu, puissantes et trop faciles d'emploi.

Sans toutes ces armes et le trop fameux "Deuxième Amendement", le travail de la police en Amérique serait moins tendu, les policiers auraient moins la crainte (ou le prétexte) d'être mis en danger par des personnes qu'ils supposent armées et ils auraient la gâchette ou la violence moins facile. Même en agissant pour se défendre, ils feraient moins de dégâts humains. Dans certains états, la loi les autorise, dans certaines circonstances et pour leur sécurité, à agir vite et sans sommations. Mais réciproquement, d'autres lois autorisent des citoyens qui se sentent agressés à répondre de façon "létale". Comment ne pas voir là un système qui engendre l'escalade de la violence armée(*).

Sans les armes automatiques, les terroristes de Charlie ou de l'Hyper-Cacher auraient été moins aisément et moins rapidement meurtriers, et qui sait, ne se seraient peut-être pas lancés dans de tels attentats. J'ai été frappé d'entendre comment au lendemain des événements tragiques qui ont marqué l'année 2015, des spécialistes interrogés par les médias ont dit à quel point il était facile de se procurer tous ces outils de mort massive.

Tous les commentaires se focalisent sur la responsabilité des acteurs directs, sur les failles dans la protection ou le maintien de l'ordre. Aux USA, on débat sur la personnalité et le parcours des tueurs, sur les gestes ou comportements inappropriés des victimes de bavures policières, sur la question de savoir si les policiers sont racistes ou non, etc... Pour les attentats de 2015 en France, on fait de même, on regarde qui sont les auteurs de meurtre, par où ils sont passés et comment ont fermenté leurs idées malsaines, et tout cela est bien sûr parfaitement justifié On recherche également les complices des terroristes qui les ont aidés à se procurer les armes.
 
Mais jamais ou presque on ne considère comme responsables, au moins en partie, ceux qui conçoivent, fabriquent et commercialisent en toute légalité ou dans des marchés parallèles plus ou moins troubles, tout cet arsenal néfaste(**), c'est-à-dire ceux qui contribuent par profession à procurer à des clients qu'ils ne connaissent que rarement des engins conçus pour être foncièrement nocifs.

La guerre de 1914-18 a été un choc culturel majeur par la puissance destructrice que l'industrie de l'armement a conférée aux armées. J'ai eu l'occasion récente de le mesurer encore en me documentant sur la période qui a suivi l'armistice de 1918 où il a fallu déblayer les zones "dévastées", enlever les cadavres, et se débarrasser des obus non explosés (***) avant de reconstruire ou de recommencer à cultiver. Et depuis un siècle, les choses ne se sont surtout pas arrangées, on a continué l'escalade dans l'invention d'armes plus puissantes, plus efficaces, plus "fiables", plus chirurgicales (???), plus "humaines" (????), plus "furtives", plus sournoises, et des multiples moyens de les véhiculer, de les télécommander, que sais-je encore....

On maintient cette industrie, on la soutient à bout de bras, pour notre prétendue indépendance stratégique, on organise des salons internationaux d'armement à Satory, à Paris ou à Villepinte, moyennant quoi, on passe des marchés d'armement dangereux avec des personnages douteux, on arrose la planète d'une production justifiée par des arguments de rentabilité industrielle, on se cache derrière des clauses hypocrites, des règles sur les armes de collection, sur des marchés conditionnés à un usage restreint et "éthique", et ce faisant, on se moque ouvertement du monde.

Tout ça au nom de l'emploi. Il faudrait au contraire dénoncer la malfaisance par principe de cette activité pas comme les autres (j'insiste) et faire se sentir coupables à la hauteur de leur responsabilité dans cette machinerie toutes les personnes qui participent à son maintien et à son développement. L'école nationale de l'armement s'est un jour rebaptisée école nationale des techniques avancées, voilà une belle hypocrisie, à la limite de l'irresponsabilité, ou quelle immoralité ! Considérer comme "avancées" des techniques de mort, quelle honte !

Un regard sur l'histoire des manoeuvres géopolitiques des grandes puissances montre cet usage fréquent et désastreux qui consiste, pour éviter d'intervenir directement dans les conflits armés, à instrumentaliser un groupe ou un autre en fonction d'intérêts plus ou moins bien mesurés, et à lui procurer de l'armement pour défendre sa cause. Ces outils de mort vont, paraît-il "servir la bonne cause", mais pour combien de temps, et que deviendront-ils sur le long terme, voilà des questions dont on fait bon marché. Que les arsenaux ainsi accumulés continuent ensuite d'envenimer des situations de conflit, c'est une question qu'on ne pose que très rarement. Et je ne m'attarde pas sur tout ce que ces transactions plus ou moins secrètes ont de délétère, notamment par les commissions versées aux uns et aux autres.

Inventer, mettre au point, fabriquer et vendres des armes perfectionnées n'est pas la même chose que de détourner des outils de toute sorte pour satisfaire des pulsions meurtrières, comme les humains l'on fait depuis longtemps. Ce phénomène est souvent invoqué par les beaux esprits pour nous expliquer que ce ne sont pas les armes qu'il faut mettre en cause, mais leurs usagers.

Ce raisonnement est quand-même assez fallacieux quand l'inventeur d'arme fait tout pour que l'usage en soit facile, instinctif, efficace (au sens de mortel ou invalidant), et une preuve en est qu'on a fini par condamner les gaz de combat (on continue au passage d'utiliser de tels procédés en agriculture) les armes biologiques (mêmes remarques) et les armes atomiques, car le spectacle d'Hiroshima et de Nagasaki, et l'instantanéité de la catastrophe, ont été un choc culturel majeur.

L'invention des armes à feu, et tous les perfectionnements qu'on leur a apportés pour faciliter le chargement, le déclenchement du tir, pour augmenter la portée ne devraient pas être considérés comme des progrès. Au contraire, ces appareils capables d'envoyer sans gros effort et à bonne distance des projectiles destructeurs représentent une étape catastrophique dans l'évolution des façons de tuer.

Alors, pourquoi, malgré les tueries de masse aux USA, malgré les Charlie, Hyper-cacher, Bataclan, etc... ne s'en prend-on pas plus aux concepteurs, aux fabricants et aux vendeurs d'armes à feu ? Au moins pour les dénoncer publiquement, eux et leurs activités foncièrement nocives.

Pourquoi n'est-on pas plus choqué de constater à quel point les systèmes de tuerie à distance nous sont si familiers ? Pourquoi ne s'en prend-on pas plus aux propagateurs culturels que sont notamment l'imagerie du cinéma ou de la bande dessinée (****), les jouets d'enfants, et aujourd'hui les jeux vidéo ?

Personnellement, je ne me suis toujours pas accoutumé à cette familiarité avec les armes et plus particulièrement les armes à feu et je me refuse à considérer qu'une personne qui travaille volontairement dans cette industrie fasse là quoi que ce soit d'honorable.

(*) voir comme exemple récent l'affaire  Breonna Taylor à Louisville dans le Kentucky. (retour)
(**) Aux États-Unis, le débat porte sur la législation relative à la possession et à la vente des armes, mais pas sur l'invention et la fabrication de ces monstres qu'on ne peut pas voir chez nous dans les reportages sans un certain effarement.(retour)
(***) le nombre d'obus lancés pendant la guerre se compte par centaines de millions, et la proportion d'obus non éclatés est forte, de l'ordre du quart. Voir par exemple cet article de wikipédia. (retour)
(****) J'ai été assez choqué de lire qu'une des rescapées de la tuerie de Charlie, menacée par les tueurs, disait dans son témoignage au procès qu'elle avait bien identifié l'arme pour l'avoir souvent vue dans les dessins du journal. (retour)

Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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