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61. Égalité et démocratie (les propositions de Julia Cagé)

début avril 2019
Face à l'évidence que les démocraties qu'on érige en modèles d'organisation politique deviennent peu à peu des ploutocraties (elles le sont  parfois déjà), le livre de Julia Cagé, "Le prix de la démocratie" (*) est d'utilité publique. L'auteur compare le financement de la politique dans différents pays, analyse les données publiques, et en tire des constats éclairants. Elle ne s'arrête pas là puisque son diagnostic la conduit à proposer des réformes pour remédier aux problèmes qu'elle soulève.

Si bien souvent, par sa volonté de convaincre le livre devient un peu répétitif, sa lecture est salutaire, car elle permet de mieux cerner, données à l'appui, certains des biais qui grèvent les systèmes démocratiques, en France comme dans d'autres pays souvent cités comme référence.

Le constat est factuel: Malgré le suffrage universel, les démocraties avantagent de fait les classes dominantes, donc notamment les riches (**). Deux facteurs sont en jeu:
  • D'une part les riches ont une influence prépondérante dans le financement du débat politique. Nombre d'entre eux soutiennent financièrement des cercles de réflexion, l'émergence des candidatures aux élections, et bien évidemment les campagnes électorales.
  • D'autre part les classes sociales défavorisées ont presque complètement disparu de la représentation politique. On peut attribuer cela à leurs moyens plus faibles pour accéder aux candidatures et être soutenues, ou à une moindre disponibilité pour la vie politique. L'affaiblissement des syndicats est aussi dans ce domaine un élément déterminant.
Dans une démocratie, la compétition entre les formations politiques requiert des moyens souvent très importants, qu'il s'agisse de promouvoir des idées ou des candidats aux élections. Cette compétition engendre une escalade favorable à ceux qui peuvent consacrer de gros moyens à convaincre, c'est à dire aux courants d'opinion soutenus par les riches (***).
 
C'est pour tempérer cette inégalité dans la compétition démocratique que beaucoup de pays se sont donné des règles: elles peuvent selon les cas avoir trait
  • à la limitation des dépenses et à la vérification des comptes,
  • au financement public et plus ou moins direct des partis, des think-tanks, et des campagnes électorales,
  • ou aux exigences de transparence sur les donateurs privés ou sur l'emploi de l'argent.
Mais paradoxalement certaines des ces dispositions, loin de rétablir l'égalité entre les formations politiques, ne font que l'amplifier. Par exemple, en France (mais aussi dans d'autres pays) le financement public sous forme de réduction d'impôt soutient plus les gros donateurs que les petits, et donc abonde plus fortement dans le sens voulu par les riches. Par ailleurs, les règles limitant les dons ou exigeant la transparence sont souvent faciles à contourner: on divise les gros dons en une multitude de petits dons, on constitue des structures juridiques faisant écran entre les donateurs et les formations politiques(****).

Aujourd'hui, on peut dire qu'à peu près partout, du fait de la prédominance du financement privé, ou parce que le soutien public se fait sous forme de déduction fiscale, les milieux d'argent ont une influence prépondérante, et qu'en dépit de quelques exceptions minoritaires, cette influence se retrouve globalement dans les votes(*****). On peut ajouter que dans la formation de l'opinion, il est loin d'être indifférent que beaucoup de grands médias soient détenus par des oligarques.
Le résultat, comme le dit Julia Cagé, c'est qu'un riche peut influer sur la politique non seulement par son vote, comme tout citoyen, mais aussi en consacrant de l'argent à une propagande politique favorable à ses intérêts. Ce constat auquel le livre donne une assise factuelle semble assez partagé dans le monde des privilégiés, à en croire le nombre de ceux qui semblent préférer consacrer leur argent à l'influence politique plutôt qu'à acquitter civiquement leurs impôts.

Face à ce qui apparaît comme une corruption de la politique, beaucoup (comme récemment en Italie par exemple) ont tendance à réagir de façon absurde en réduisant ou en supprimant le financement public, au prétexte qu'il ne va pas là où il faut. Or, le financement public est le seul qui puisse être doté de règles égalitaires, encore faut-il qu'il soit suffisant pour garantir la vie démocratique, et surtout qu'il ne soit pas noyé sous des flots (inégalitaires) de financement privé intéressé.

Julia Cagé fait aussi la remarque que ces inégalités politiques ne peuvent être entièrement résolues par le recours permanent à la démocratie directe. Cette dernière n'est en effet appropriée que dans des circonstances spécifiques: le périmètre de consultation ne doit pas être trop vaste, et on ne traite bien que de questions ne requérant pas un trop grand degré d'expertise. Dans la plupart des pays (surtout s'ils sont de grande taille) on ne peut éviter un certain recours à la démocratie représentative, et il est donc indispensable d'essayer aussi d'améliorer la représentativité des assemblées.

Pour mettre en place un financement plus égalitaire envers les différents courants d'opinion, et pour permettre plus de renouvellement des idées (car actuellement, les formations en place ont un gros avantage qu'elles conservent durant la durée des échéances parlementaires) Julia Cagé propose des réformes de deux types: des réformes du mode de financement de la politique, et des réformes pour augmenter la représentation des classes défavorisées.
  • Imposer des limites drastiques au financement privé en interdisant le financement par des entreprises et en plafonnant très bas (par exemple maximum 200€) les dons des particuliers.
  • Instaurer de l'égalité dans le financement public en instaurant des "Bons pour l'égalité démocratique", d'un montant fixe par adulte en âge de voter, attribué par chaque citoyen par déclaration annuelle (par exemple dans la déclaration de revenus). Julia Cagé suggère un montant de 7€ par citoyen, montant voisin de ce que donnent les statistiques de différents pays et qui permettrait pour la France de fonctionner à crédits publics constants par rapport à aujourd'hui.
  • Pour améliorer la représentation de la sociologie du pays, elle propose de modifier la composition de l'assemblée nationale en lui adjoignant une partie élue à la proportionnelle sur des listes réservant des places aux classes sociales défavorisées (selon des modes comparables à ceux qui permettent aujourd'hui de faire progresser la parité hommes-femmes). Même si le changement reste numériquement limité, la présence effective de représentants réellement issus de milieux modestes et défendant leur cause en haut lieu serait selon elle un premier moyen pour faire évoluer la situation.
Les révoltes actuelles et la crispation des dirigeants, l'augmentation constante des taux d'abstention, la résurgence de la question du populisme, tout cela montre que les démocraties sont en crise. La pression des pouvoirs d'argent, le rejet massif que suscite la classe politique doivent être combattus. Le livre de Julia Cagé propose une piste de réflexion pour permettre aux citoyens de reprendre la main.

(*) Julia Cagé est économiste. Après un livre sur l'argent dans les médias, elle fait paraître en août 2018 Le prix de la démocatie  chez Fayart. (retour)
(**) Sont également avantagés ceux qui ont un capital culturel, ainsi que ceux qui disposent de relations dans les milieux de pouvoir. Malgré de notables exceptions, ils proviennent en grande partie des milieux riches.  Les études ont un prix, et la disponibilité pour les relations mondaines est plus fréquente dans les milieux aisés.(retour)
(***) Les différences de financement entre partis de droite et de gauche apparaissent clairement dans les données citées par le livre. Le nombre et la motivation des militants pèse de moins en moins face aux possibilités que l'argent donne pour acheter de l'espace médiatique, pour payer des experts ou des exécutants, pour organiser des événements de grande ampleur.(retour)
(****) L'évolution récente des règles aux Etats-Unis, avec la possibilité ouverte de financement par les entreprises, ou le système des "super PAC" et l'invocation perverse de la liberté d'expression devrait particulièrement alarmer les défenseurs d'une démocratie moins biaisée.(retour)
(*****) À l'appui de cette assertion, il y a dans le livre des graphiques éclairants sur la corrélation statistique entre l'importance des dépenses de campagne et les résultats obtenus.(retour)

Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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