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67. La merde, un sujet sérieux

début décembre 2019

Je retrouve dans mes notes de lecture la note déjà ancienne(*) relative à un livre au titre un peu provocateur: Merde, de David Waltner-Toes.

Contrairement à ce que son titre et donc son sujet peuvent laisser croire, ce livre est très sérieux et riche d'enseignements. On penserait à première vue pouvoir le rapprocher du livre à succès de l'allemande Giulia Enders "Le charme discret de l'intestin", publié à la même époque, mais ce parallèle serait un peu trompeur: Giulia Enders aborde surtout la complexité des problèmes de santé humaine et leur lien avec le biotope intestinal, un écosystème interne méconnu sur lequel on apprend bien des choses depuis qu'on s'y intéresse, alors que David Waltner-Toews porte son regard sur la marche du monde, rien de moins.

David Waltner-Toews est un vétérinaire et épidémiologiste canadien (**), et son propos vise surtout à montrer que loin d'être un déchet de peu d'intérêt, voire de dégoût et de honte, la merde est en fait un sujet très riche. L'excrément des animaux en lui-même est déjà un ensemble biologique très complexe, et surtout il s'inscrit dans des cycles naturels installés par des centaines de millions d'années d'évolution. Cette phase de bouclage du cycle de la matière organique doit être vue autant du point de vue de la biochimie que de celui de la biodiversité, des cycles animaux et végétaux, bref, d'un point de vue écologique. Les cycles sont en quelque sorte une loi de la nature, condition de la durabilité, et les excréments des animaux sont une phase de ces cycles. C'est sous cet angle que D. W. Toews aborde son objet d'étude: mesurer la production de merde, s'intéresser à son devenir et à ce qui dans la nature participe à ses métamorphoses, mieux faire connaissance avec cette partie de la boucle que nos cultures ont le plus souvent occulté, et porter sur la merde un jugement renouvelé par ces connaissances.
Dans ce livre, on mesure des quantités, on s'intéresse aux coprophages (et notamment aux bousiers), aux vers de terre, aux petits organismes (parfois pathogènes) qui prospèrent dans les cycles de la merde, mais on regarde aussi comment l'agriculture des hommes peut gérer la merde comme une nuisance ou comme une manne, comment le traitement des effluents peut participer à la production d'énergie, et comment les rassemblements humains ne peuvent perdurer sans traiter convenablement cette question.

Plusieurs conclusions émergent du livre(***):

La comptabilité de la merde montre que cette richesse (puisque c'en est une) n'est pas en voie de disparition, étant favorisée par la démographie humaine et la démographie parallèle des animaux domestiques. Par contre son usage a évolué avec le basculement vers l'agriculture productiviste, utilisant des intrants à base de pétrole et fonctionnant sur une redistribution mondiale et massive de matière première agricole. Ces pratiques tournées vers le rendement maximum, expéditives et en circuit ouvert, conduisent d'une part à une surexploitation et un appauvrissement des terres là où est produite l'alimentation végétale, et d'autre part à une accumulation des problèmes de santé dans des concentrations urbaines(****) dont l'hygiène devient difficile à contrôler.

La question de la merde ne peut pas être autre chose que complexe, car elle est à la rencontre de disciplines multiples: biologie animale et végétale, microbiologie, écologie, épidémiologie, agronomie, éthologie animale, anthropologie et histoire des cultures humaines, ingénierie, urbanisme et économie. Il faut prendre conscience que les sciences dures (ou se prétendant telles comme l'économie) n'ont pas un point de vue meilleur sur les questions soulevées par notre mauvaise (ou bonne) gestion de la merde. En réalité, une bonne partie du problème actuel peut être vue comme le fait que les activités humaines contemporaines ont non seulement massivement augmenté, mais aussi qu'elles ont rompu les cycles de la matière organique par une agriculture ayant recours aux intrants chimiques, par le commerce mondial de l'alimentation animale et le transport des denrées à grande distance, par l'augmentation des concentrations urbaines et la désertification des campagnes. Ainsi, les urbains ont sur la merde un point de vue très différent des ruraux, qui eux-mêmes ont un point de vue changé par les techniques agronomiques.
 
Cette escalade technique et commerciale a fait émerger des menaces sur la santé des hommes, de leurs animaux domestiques, mais aussi sur la santé des écosystèmes (urbains), ruraux et sur les équilibres de la biosphère. Ces questions doivent être traitées non par disciplines séparées et concurrentes, mais de façon holistique, avec une forme de connaissance dépassant la science normale, acceptant une heuristique tolérante au doute, aux apports empiriques, que David Walther-Toews, à la suite d'autres auteurs, appelle "une science post-normale". Il importe en particulier dans ces domaines de se défier de la solution unique: son application à grande échelle mènerait au gigantisme et son manque de diversité la rendrait moins résiliente.

La réflexion va jusqu'à souligner que dans une biosphère vue comme siège de cycles de matière, d'énergie et d'information, l'abondance d'information permet souvent de réduire la dissipation d'énergie pour assurer les cycles de matière (le tri des déchets en est un exemple typique). C'est pourquoi il est essentiel de préserver la biodiversité et la diversité culturelle (qui sont de la richesse en information), tout autant que d'accepter de fonctionner dans un cadre énergétique sobre (donc moins destructeur) et d'en accepter les imperfections.

Le but d'ensemble de cette évolution des pratiques serait de tendre vers une prospérité biologique (humaine et non humaine) durable et résiliente, ce que l'auteur appelle "une seule santé", c'est-à-dire une santé concernant la biosphère en général et ses habitants, végétaux, animaux et humains, sauvages et domestiques.

(*)Le livre est paru en 2015, et je l'avais lu en 2017. (retour)
(**) pour mieux connaître le personnage, on pourra lire ici une interview publiée par son éditeur. (retour)
(***) J'ai transcrit ici une autre recension du livre parue dans la revue en ligne La Vie des idées, rattachée au Collège de France. (retour)
(****) Et aussi dans les concentrations animalières des élevages intensifs. (retour)

Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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