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71. Le test mondial du chiroptère enrhumé

fin avril 2020
En toussant dans leur cage sur des pangolins d'à côté, les chauves-souris enrhumées du marché aux poissons de Wuhan ont sans le savoir lancé une campagne mondiale pour tester les sociétés humaines.
Car la pandémie de Covid 19 peut se regarder comme une expérience de laboratoire à l'échelle du monde, comme un révélateur unique sur bien des aspects de nos modes de vie et de nos priorités.

Cette "expérience" est loin d'être terminée, mais après quelques mois, on peut déjà s'autoriser quelques observations:

Nos sociétés disposent d'une science qui sait (presque) tout, d'une médecine de pointe et d'un système de santé développé qui font des miracles, mais cela n'empêche pas malgré tout qu'elles puissent encore être radicalement surprises par un micro-organisme inconnu. Ce nouveau virus est certes un peu improbable (mais pas tant que ça), mais surtout il déroute par sa propagation insidieuse et pour coloniser la planète, il profite sans scrupules du transport rapide que lui offrent de très nombreux humains. La surpuissance de la modernité fait aussi sa fragilité(*).

Presque tous les pays sont passés par une phase d'incrédulité et même de déni, et quel que soit leur régime, à peu près tous(**) ont manqué d'anticipation pour mettre en place assez tôt des mesures fortes. Cela vient de ce que partout, les priorités sont économiques alors que pour ce genre d'épidémie, préserver la santé des humains exige de sacrifier la santé de l'économie. On constate quand même heureusement que la plupart du temps, on a fini par arbitrer en faveur de la santé des gens.

Au passage, on doit encore souligner que dans quelques pays éduqués et relativement démocratiques(***) on a porté au pouvoir par la voie légale des dirigeants qui, par leurs prises de position à contre courant, ont fait montre de la stupidité la plus crasse et la plus obtuse. Voilà de quoi être pessimiste quant à la notion d'intelligence collective et être inquiet de ces canaux qui amplifient la propagation de bêtise.

Dans un ordre d'idées voisin, on peut observer que les religions et d'autres formes de cultes peuvent être de redoutables accélérateurs de contagion (fêtes religieuses en Iran, rassemblement évangéliste à Mulhouse, matchs de football, salon agricole ou élections en France). Il semble même que l'approche des réjouissances du Nouvel An (qui ont en fin de compte été annulées) ait joué un rôle dans l'occultation des premières alertes par les autorités chinoises.

Une leçon essentielle est qu'il est possible d'arrêter la machine économique(****), ou en tous cas de la freiner fortement pendant quelques mois, avec des avions cloués au sol, des rues vidées de la plupart de leurs voitures, des usines arrêtées, des écoles fermées, des magasins fermés, le secteur de la publicité en berne. Ce sont les pouvoirs politiques qui face à la perspective du drame sanitaire ont décidé en actionnant le frein de secours de reprendre le dessus sur cette agitation qui profitait si bien au virus.

Un autre leçon est qu'il y a bien de l'argent magique(*****). Mais où faut-il donc qu'on en soit pour que nos gouvernants s'avisent qu'il y a des subterfuges et qu'on peut renverser les priorités qu'on disait intangibles ? Il semble ici que des morts par dizaines de milliers dans un pays comme la France soit un repère. Mais la comparaison avec d'autres causes de surmortalité historiques ou actuelles montre aussi que d'autres facteurs entrent en ligne de compte. Si l'épidémie de Covid 19 fait vaciller la doxa économique, doit-on penser pour autant que la maladie de la biosphère en fera autant ?

Quand les humains baissent leur activité et restent à la maison, ça fait certes un trou dans le PIB, et ça va probablement obliger à arbitrer des conflits sur les dettes publiques, mais indéniablement, ça fait aussi du repos pour la nature. On voit une baisse spectaculaire (mais temporaire) des pollutions et des émissions de gaz à effet de serre, on met en arrêt (partiel) l'extraction pétrolière. Et pour ceux (humains et non humains) qui sont en situation de goûter cela, c'est perceptible. Moins de stress quotidien, des rues tranquilles, moins de bruit, moins d'accidents de circulation, moins de morts de la pollution urbaine (morts très indirectes et donc peu visibles), moins de consommation, plus de contemplation et de réflexion, plus d'attention aux plaisirs simples.

L'humain est un animal social et couper ses relations lui est une chose difficile. Quand il y est obligé, le citadin moderne a heureusement (?) la magie des télécommunications contemporaines pour compenser. Le manque reste cependant particulièrement aigu pour les malades graves enfermés sans visites dans la machine hospitalière, qui meurent sans voir leurs proches, et dont il faudra faire le deuil sans la proximité des autres. C'est également manifeste en ce qui concerne les spectacles (culturels, sportifs ou autres), ou les lieux de convivialité qui prennent la crise de plein fouet. En temps d'épidémie, la grande ville devient difficile à vivre, la contagion la rend dangereuse et la vie urbaine perd ses attraits.

L'épidémie a retourné la pyramide sociale(******): Les gens "qui n'étaient rien" sont devenus les plus nécessaires et sortent de l'invisibilité dans laquelle on cherchait à les tenir : soignantes et femmes de ménage, travailleurs manuels, caissières, couturières, agriculteurs, enseignants et personnels des écoles, services publics, bénévoles associatifs, etc.... Les activités les plus essentielles sont celles qui contribuent à la cohésion sociale : alimentation et commerce de proximité, ménage, soins et santé, éducation, services publics de base, entretien des objets utiles du quotidien, des logements, des réseaux, etc.... Toutes ces activités étaient si peu valorisées en regard des prétendus "créateurs de valeur" qu'étaient supposés être les grands patrons, les gourous de la finance, les startuppers de tout poil, mais aussi les stars du showbizz, du sport spectacle ou de la mode.

Ces quelques leçons se déclinent un peu partout dans le monde avec des variations très instructives. Nous sommes en effet face à une crise réellement mondiale qui permet nombre d'analyses comparatives. Chaque jour au vu des courbes et des statistiques, on fustige tel ou tel gouvernement, on jalouse tel autre, on en soupçonne parfois certains de trucage. Mais en tous cas, on se pose des questions ou on échafaude des théories et des modèles avec l'idée d'en sortir et de repartir d'un meilleur pied après la crise.

Plus largement, on peut pressentir dans la crise du Covid une répétition (très fortement accélérée) de la crise climatique:
Avec de fortes différences dans la vitesse de progression comme dans la vitesse de réaction, ces deux crises concernent l'ensemble du monde, elle déstabilisent la civilisation installée du productivisme marchand et mondialisé piloté d'en haut par la finance. Dans les deux cas sont en jeu des logiques "non linéaires", dans les deux cas on observe des retards pour réagir et pour prendre des mesures effectives. On retrouve aussi la difficulté à anticiper, à sortir du déni, à croire les alarmes des scientifiques.
Les deux crises montrent une grande complexité des causalités indirectes, l'impossibilité d'évaluer précisément des risques, le flou des responsabilités et les difficultés à faire adopter les changements de comportements. Certains spécialistes de la psychologie sociale attribuent cela à des biais cognitifs installés dans l'esprit humain, probablement parce qu'ils ont été des raccourcis salvateurs dans des contextes préhistoriques, mais qui sont aujourd'hui néfastes, car ils faussent la perception des phénomènes complexes et la croyance collective dans les bonnes solutions.

Cet épisode aura-il fait bouger suffisamment les mentalités, au point de parvenir après la crise, comme le demandent par exemple une majorité de membres de la convention citoyenne pour le climat, à remettre nos sociétés sur d'autres rails, vers plus de sobriété, plus de justice et plus d'égards pour maintenir une Biosphère vivable ? Les humains sauront-ils mettre à profit l'expérience que nous ont offerte les chauves-souris enrhumées pour en tirer de bonnes leçons ?

(*) Manque de masques et de surblouses jetables, de réactifs pour les tests, de respirateurs, fabriqués au mauvais endroit, et manque surtout de personnel formé pour veiller sur les lits de réanimation, pénurie d'anesthésiants pour les soins palliatifs, par exemple.(retour)
(**) Exceptions dans des pays modernes d'Asie, déjà "socialement vaccinés" sur le risque d'épidémie en provenance du voisin chinois. D'autres pays semblent moins touchés ou ont eu plus de temps, peut-être parce qu'ils sont un peu à l'écart de la contagion par le voyage mondialisé.(retour)
(***) Les USA et le Brésil, mais il y en a quelques autres. Je ne parle pas de ceux ou la démocratie est en miettes et sont dirigés par des autocrates qui, sans être bêtes ou incultes, peuvent aussi être cyniques.(retour)
(****) Une émission de radio avait pourtant adopté le titre "On n'arrête pas l'éco".(retour)
(*****) Contrairement à ce que disait l'année dernière le Président de la République à une infirmière se plaignant de la misère de l'hôpital public. Un article intéressant sur cet argent magique est paru sur le site du journal Le Monde. (retour)
(******) Pour des pays comme la France. Car il faut aussi penser qu'ailleurs (et chez nous aussi) d'innombrables "gagne petit" en sont réduits à risquer leur santé pour survivre. Au Brésil, les favelas sont atteintes par le virus ramené par quelques riches vacanciers revenus d'Europe. (retour)

Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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