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65. Greta Thunberg, émergence d'une icône

fin septembre 2019
Si les paroles de Greta Thunberg à la COP 24 de Katowice ou au forum économique mondial de Davos avait été prononcées par une jeune homme de 25 ou 30 ans, elles n'auraient pas eu le même impact. Greta Thunberg est certes une lanceuse d'alerte, mais sur ce sujet, les lanceurs d'alerte n'ont pas manqué et ne manquent toujours pas, et malgré la très haute compétence de nombre d'entre eux, il faut bien admettre que l'impact qu'ils ont semble moins marquant dans les médias que celui de Greta Thunberg, qui est exceptionnel.

L'image de cette toute jeune fille aux tresses blondes si sages, son sérieux à la limite de la colère ont démultiplié la portée du discours. Son histoire d’élève studieuse, renfermée et peu sociable(*), obsédée depuis un âge précoce par la question climatique, décidant seule il y a un an sa grève du vendredi pour le climat, est exemplaire. On peut trouver par contre plus ambiguë sa rencontre avec un start-upper soupçonné de green-washing (**) qui a enclenché le relais par les médias ainsi que la publication à la même époque par la famille d'un livre sur leur vécu autour du syndrome Asperger.

Toujours est-il que la force de propagation du discours de Katowice, puis de celui de Davos est venue du contraste saisissant entre l'apparence si juvénile de Greta et l'extraordinaire sévérité de son propos.

Sa parole prend une consistance d’autant plus forte que les discours sont bien travaillés, construits et argumentés, sans compter qu'ils sont énoncés dans un anglais irréprochable. Le mouvement "Fridays For Future" prend alors de l'ampleur dans la jeunesse et on se prend alors à espérer que les responsables politiques soient un peu moins sourds qu'ils ne l'ont été jusqu'à présent aux discours d'urgence (au contenu similaire) tenus par des scientifiques, par une minorité de politiciens, par des ONG écologistes, ou par des citoyens manifestant en plus ou moins grand nombre.

À partir de là, les photos, les images se multiplient, le suivi sur les réseaux sociaux s'amplifie, et Greta Thunberg devient une icône dont les faits et gestes sont diffusés partout: ses voyages en train, sa tente dans le froid à Davos, sa présence pour soutenir des manifestations de jeunes dans de grandes capitales, et cet été son voyage vers New York sur un voilier habilement proposé par un richissime navigateur de course.

Le discours de l'urgence climatique prenant avec cette porte-parole une force accrue, la mouvance écologiste prend fait et cause pour elle dans sa presque totalité, mais on voit apparaître en contre feu des commentateurs qui voudraient masquer l'urgence derrière des mots plus mesurés, plus consensuels, plus convenus. Plutôt que d’écouter ce que dit Greta Thunberg, qui est pourtant (jusqu'à présent) remarquablement réfléchi et fondé, ses détracteurs la soupçonnent alors d'être une création médiatique, d'être manipulée, ils critiquent son image surprenante, cherchent à pointer ses contradictions, la renvoient à sa condition d'enfant et lui intiment de retourner à l'école. On sent, en particulier chez ceux qui se veulent des penseurs, une jalousie d'adulte envers cette adolescente qui sur un sujet aussi complexe est plus entendue qu'ils ne le sont. Ils s'inquiètent de l'engouement pour la jeune suédoise qu'ils jugent irrationnel, mais peut-être aussi, en portant une parole iconoclaste, cherchent-ils surtout à faire parler d'eux pour éviter qu'on les oublie. Leurs reproches souvent absurdes trahissent l'incompréhension ou l'incrédulité envers cette jeune fille tenant un discours de responsabilité si argumenté et si adulte.

Il est du reste intéressant de regarder qui sont ceux qui attaquent le plus la jeune suédoise: il y a bien sûr ceux qui affichent ouvertement et cyniquement leur négationnisme climatique, mais aussi la droite dure ou extrême, il y a un Finkielkraut marinant dans la détestation tous azimuts, des ex-vedettes en mal de notoriété (Onfray par exemple ou Sarkozy cherchant des rires d'approbation au MEDEF). Mais depuis son intervention à l'ONU, ce sont maintenant les "toutologues" (spécialistes "en tout e n'importe quoi") qui tiennent le café du commerce des chaînes télé d'info en continu, qui répercutent mécaniquement et sans fin le credo de la modernité contemporaine la plus conformiste (et la plus affairiste) et qui ne ratent pas une occasion de se plaindre contre les empêcheurs de faire des affaires en rond (manifestants, zadistes, et autres fauteurs de troubles violents, idéologisés ou rêveurs)

Greta Thunberg est donc devenue un icône. Ce mot est à mon sens tout à fait à sa place et ne devrait au fond pas être entendu comme méprisant. Sans l'avoir voulu, elle s'est trouvée devenir une incarnation (peut-être fragile et temporaire) de la défense du climat et de la génération qui se sent mise en danger par l’impéritie des responsables actuels. Il y a eu d'autres icônes du climat avant elle, on peut par exemple penser à l'ours blanc sur son débris de banquise ou au cacique amazonien Raoni devenu lui aussi un aimant à selfies lors d'une récente tournée en Europe.

Icône, comme d'autre mots qu'on utilise à son propos(***), renvoie évidemment à la religion. Régis Debray, qui s'intéresse aux traits sociaux et culturels qui façonnent l'histoire, suggère de définir les religions dans un sens assez large(****). Les religions permettent de mobiliser les passions collectives, en mettant en jeu des histoires, des personnages, imaginaires, réels ou mythifiés, et en organisant les pratiques des populations. C’est ce qui fait entre autres leur pouvoir dans l'histoire.
 
Conscient lui aussi du pouvoir mobilisateur associé au phénomène religieux, Edgar Morin écrit lui aussi dans Terre Patrie que l’humanité aurait besoin d'une religion prenant acte de notre destin commun de Terriens et capable de promouvoir à l'échelle mondiale le respect de la biosphère.
 
Il se trouve donc depuis un an qu'une jeune suédoise a eu au sujet de la crise climatique une bonne idée d'action, que sa façon d'incarner une génération a trouvé son chemin dans les réseaux de communication internationaux, et qu'elle a pu intervenir dans des circonstances où ce n'était normalement pas sa place. Il se trouve qu'elle réfléchit probablement plutôt mieux que beaucoup d'autres jeunes de son âge, et que ce qu'elle dit frappe fort, d'autant plus qu'elle a la légitimité de son âge pour lancer aux grands de ce monde les reproches qu'elle leur fait. Il se trouve, depuis son intervention à l'assemblée des Nations Unies et la saisine du Comité des droits de l'enfant de quelques pays, dont le nôtre(*****) que le ton a changé et que la réception du message s'en trouve également affectée. D'un côté ceux qui font des liens entre son émotion, l'urgence à agir en haut lieu et les déceptions accumulées. De l'autre les détracteurs trouvent là un prétexte de plus pour discréditer l'expression d'une colère de plus en plus ouverte.

Avec Greta Thunberg, ce sont les enfants qui sont entrés dans le débat, ou plus exactement les "générations futures", comme on dit par convention dans les discours de façade de tant de responsables. Ce sont ceux qui, déjà nés, auront concrètement à subir et à gérer les lourdes conséquences de vingt ou trente ans de procrastination gouvernementale.

greenpainting
La pancarte (au second degré parfois mal reçu) que j'ai promenée dans les marches pour le climat les 20 et 21 septembre 2019

Plutôt que d’être à priori méfiant, ou à l’inverse de verser dans une idolâtrie béate, il faudrait maintenant et surtout écouter cette parole (jusqu’à présent exempte de gros reproches) qui ne fait en réalité que renvoyer aux constats des scientifiques du climat. Il faudrait aussi souhaiter plusieurs choses:
  • Que la mayonnaise prenne autour de la démarche de Greta Thunberg et que se fédère un mouvement suffisamment ample (on n'ose pas dire une religion, même au sens de Régis Debray ou d'Edgar Morin) pour contribuer à faire réellement bouger les choses au niveau politique en particulier.
  • Qu’elle soit bien entourée et ne soit pas récupérée par des courants ambigus ou trop contestables
  • Qu’elle-même parvienne à tenir sa ligne et ne se mette pas dans des dérives qui la disqualifiraient ou discréditeraient sa parole,
  • Qu’elle ait, ainsi que son entourage, les moyens de supporter l'énorme pression médiatique qui lui est tombée dessus avec la célébrité et qui grandit encore avec son succès.
  • Qu’une fois passé la grande jeunesse qui a fait d'elle une icône, elle ait ensuite une vie tout aussi positive quand, entrant dans la société des adultes, il lui faudra gérer son vécu d’adolescente très inhabituel.
Qui se souvient aujourd'hui de Severn Cullis-Suzuki ? Jusqu'à ces derniers jours, j'ignorais ce nom, et c’est un article de presse qui me la présente pour ainsi dire comme la Greta Thunberg d’il y a 27 ans. En effet, en 1992, alors qu’elle avait 12 ans, elle avait fondé à Vancouver une association d’enfants écologistes et mobilisé des moyens pour se rendre à Rio au Sommet de la Terre. On lui avait alors fait un peu de place pour un discours de huit minutes assez comparable à ceux que tient aujourd’hui Greta Thunberg.
L’écho, sans être nul, avait été plus limité. Il est vrai qu'on était à une époque où la diffusion des images était nettement moins rapide et massive. Severn Cullis-Suzuki qui a aujourd’hui une famille et n’a pas dévié de ses convictions nous dit dans une interview à Libération ce qu’elle pense de tout cela avec le recul.

C’est instructif, et cela nous fait aussi malheureusement prendre conscience du temps perdu.

(*)Je préfère dire les choses ainsi plutôt que de parler de syndrome d'Asperger. Notre époque aime un peu trop nommer comme des maladies la grande variabilité de traits de caractère par ailleurs répandus. Ce faisant, on prend certes conscience de la nécessité de chercher une solution pour améliorer la difficulté qui en résulte, mais on stigmatise aussi ceux qui y sont sujets. (retour)
(**) Ingmar Rentzog, un promoteur suédois du capitalisme vert soupçonné d'avoir utilisé l'image de Greta pour lever des fonds. (retour)
(***) Pasionaria, pythie (à couettes), prophétesse (en culottes courtes), gourou (apocalyptique), on a aussi parlé de religion du climat. (retour)
(****) Régis Debray considère ainsi les diverses formes du communisme comme des religions. Je souscris largement à cette vision. J'ai abordé cela dans d'autres pages. J'inclus dans les religions d'aujourd'hui le sport ou certaines formes du culte de l'argent. Stéphane Foucart chroniqueur scientifique au journal Le Monde a lui aussi écrit un essai sur la religion du Marché. (retour)
(*****) La saisine de cette instance ressemble à une action en justice mais a des conséquences plus symboliques. Les jeunes ont ciblé sur des pays économiquement forts, ayant signé la convention internationale des droits de l'enfant, et insuffisamment actifs à leurs yeux en matière d'engagement écologique. Les USA, la Chine ou l'Arabie n'étant pas signataires de la convention ils sont hors de portée de la saisine. (retour)

Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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