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   49. Culture(s) et biodiversité

mi-janvier 2018
Dans mon billet 47 de novembre dernier, je mentionnais un livre de Catherine et Raphaël Larrère (*). Bien construit et solidement argumenté, ce livre (écrit en 1997) ne veut pas être pris en défaut, ce qui est beaucoup, mais sa lecture en devient parfois un peu laborieuse pour un lecteur ordinaire. Je le vois surtout comme un livre pour philosophes, dont le but était de consolider la problématique environnementale contemporaine dans le champ philosophique (**), et de proposer des références ou des arguments audibles par les philosophes "de profession". Mais je ne suis pas sûr (sans que son mérite soit ici en question) que plus de vingt ans après sa parution, il y soit si bien parvenu. Par ailleurs, certaines questions ont depuis changé de dimension, des doutes (notamment scientifiques) ont été levés, des certitudes se sont constituées, et du temps a passé, notamment dans la vie politique ou économique.

A la fin du livre, les auteurs proposent notamment de résumer l'impératif majeur issu de l'Ethique de la Terre (Aldo Léopold et John Baird Callicott) comme un impératif d'agir en faveur de la biodiversité (et de façon corollaire en faveur de la diversité culturelle). Cette formule me convient assez, et elle permet de ne pas réduire la protection de la nature à la sauvegarde mythique, illusoire et simpliste d'écosystèmes vierges de toute intervention humaine (la wilderness des américains). L'idée générale est que par leur présence accrue dans la biosphère, du fait leur nombre ainsi que de leur puissance technique, les humains se sont rendus gestionnaires d'une bonne santé environnementale qu'on peut, sans trop la trahir, résumer à des fonctionnements assurant une biodiversité maximale avec un minimum d'interventions.

Il importe donc de comprendre, au passé comme au présent, l'incidence de l'action des hommes sur la biodiversité:

On peut d'un côté dire qu'en faisant des prélèvements importants dans la nature, en cherchant à favoriser les organismes dont ils profitent et à éliminer ceux qu'ils voient comme défavorables, les hommes ont une action plutôt négative. Il en est de même lorsque les espaces qu'ils aménagent sont peu favorables aux autres espèces animales, végétales ou microbiennes.

Mais à l'inverse, les espaces aménagés par les hommes (habitats ou cultures) ou sous leur influence peuvent profiter à certains organismes et ces espaces peuvent parfois former des écosystèmes prospères. Certaines des pratiques humaines de contrôle de la nature ont pu favoriser des évolutions vers la variété, que ce soit pour l'agriculture, pour l'agrément ou la curiosité. Dans ce cas, l'action des hommes peut être vue comme positive dans la mesure où elle favorise une nature plus variée et plus riche en biomasse que si elle était livrée à elle-même.

Les civilisations anciennes (celles qu'Ivan Illich appelle vernaculaires), ont évolué lentement avec leur géographie, et par là ont souvent pu trouver des ajustements permettant de concilier l'entretien d'une nature productive et des moyens d'intervention relativement limités. A la variété des civilisations produites par l'expansion des hommes dans des géographies très variées, correspond une variété des espèces domestiquées et des méthodes de culture ou d'élevage de ces espèces. C'est une des raisons pour lesquelles l'Ethique de la Terre préconise le respect de la diversité culturelle.

La tendance change avec l'augmentation des possibilité de voyage, de transport et de comparaison des cultures et la puissance accrue des interventions. Les voyageurs colonisateurs acclimatent de nombreuses espèces qui concurrencent les espèces indigènes, ils pratiquent des cultures de rendement avec des esclaves, puis des machines, la grande agriculture a recours aux pesticides et aux engrais chimiques. On transporte les denrées dans le monde grâce aux nouvelles possibilités de stockage et de conservation. La compétition mondiale sélectionne un petit nombre de gagnants et fait disparaître (ou tomber dans l'oubli) les perdants. L'agronomie de rendement à court terme appuyée sur l'investissement dans la science de pointe est une étape de plus dans ce processus (abus de pesticides et mépris pour la vie des sols). Aujourd'hui, en étendant leur domaine et en utilisant la puissance des techniques modernes, les hommes surexploitent la nature et tendent globalement à en réduire la biodiversité.

Cette évolution est visible dans bien des domaines (***): Alors que l'agronomie du XVIIIe siècle affichait un catalogue d'une grande richesse, quelques races à haut rendement spécialisé dominent les circuits de l'élevage, et les étals de la grande distribution sont aujourd'hui trustés par un petit nombre de variétés cultivées (celles qui se prêtent bien aux formes dominantes du commerce).

Il faut quelques éleveurs marginaux soucieux de patrimoine, ou mieux la protection par des labels et des appellations d'origine, pour tenter d'enrayer la disparition à laquelle sont promises de nombreuses races locales de bétail. Il faut des passionnés de pommes, de légumes, ou de variétés de blé pour tenter d'organiser des conservatoires de variétés anciennes (qualificatif qui au passage est révélateur du désintérêt de l'agronomie moderne pour cette richesse biologique).

L'histoire ancienne et récente des plantes cultivées et des animaux d'élevage montre bien que les hommes peuvent tout autant être des agents favorables à la biodiversité que des menaces pour elle. Cela dépend beaucoup du contexte géographique et culturel, et en particulier du devenir local ou mondial des produits agricoles. L'agriculture locale de niche est favorable à la variété des espèces cultivées, tandis que la confrontation aux marchés mondiaux pousse à une compétition uniformisante. D'un côté  une agronomie qui cherche intelligemment à tirer parti des circonstances particulières, de l'autre une nature soumise à la puissance des moyens d'intervention.

La menace essentielle sur la biodiversité des espèces domestiques est donc directement liée à l'élargissement de la concurrence par l'internationalisation du commerce (****). C'est la course au rendement qui favorise un nombre réduit d'espèces championnes (ou réputées telles) au détriment du patrimoine varié des espèces domestiques accumulé dans les époques anciennes par l'action patiente des agriculteurs locaux. Cette course est aussi une menace pour la biodiversité des écosystèmes gérés par l'agriculture, à cause de la tendance massive à éliminer les maladies, parasites et autres "nuisibles", ou à tuer la vie des sols par les apports massifs d'intrants chimiques ou les labours profonds.
L'amélioration des rendements est bien souvent une illusion de courte durée, car les colosses sont fragiles,  et tributaires de la fuite en avant agronomique. L'escalade des manipulations génétiques, des apports d'intrants de synthèse, des nourritures agro-industrielles et des pratiques vétérinaires lourdes (*****) est soutenue par le système économique international de la grande agriculture, mais ce système enrichit moins les peuples que quelques acteurs bien placés dans les circuits de la production et du commerce. Et surtout, il ne va pas vers l'autonomie alimentaire des peuples. En effet, loin de "nourrir la planète" comme le prétendent les slogans, il dépossède la multitude des petits producteurs de leurs ressources comme de la légitimité de leur savoir faire, et alimente par là la pauvreté et l'exode rural. L'éleveur de poulets africain est concurrencé par les surgelés à bas prix de poulet industriel breton, le paysan malgache perd ses débouchés face au riz importé massivement d'Asie.

Et paradoxalement, tandis que la matière des produits agroalimentaires (comme d'autres biens de consommation) devient de plus en plus standardisée et uniforme, le commerce des pays riches entretient une diversité de façade par laquelle l'industrie prétend donner l'impression de liberté: variété des parfums de glace, de laitages, variété des modèles automobiles, mais standardisation des procédures de production, des matières premières, même d'origine vivante, et donc standardisation du vivant lui-même. L'industrie va même jusqu'à récupérer des valeurs de l'artisanat, par exemple en donnant à certains produits une apparence rustique, ou en prétendant qu'une part de la fabrication serait manuelle.

L'occidental urbain moyen a paraît-il en tant que consommateur appris à se retrouver dans la jungle des marques, des modèles et des options, mais il peine à repérer dans la nature plus ou moins sauvage ou agricole le foisonnement des espèces ou des variétés. Combien connaît-il de noms d'arbres, d'oiseaux ou d'insectes ? Combien connaît-il de variétés de pommes ou de légumes ? Certes, en France, nous sommes encore paraît-il attachés à nos quelques centaines de variétés de fromages.

Il serait grand temps de nous détourner du mirage de la variété factice entretenue par les grandes multinationales pour renouer avec la variété des géographies et des cultures.


(*) "Du bon usage de la nature", Flammarion, Champs Essais. Ces auteurs sont respectivement philosophe et agronome, et sont les promoteurs en France de la pensée du philosophe américain de l'environnement John Baird Callicott. (retour)
(**) On était à l'époque où Luc Ferry, après s'être élevé de façon virulente contre "Le Nouvel Ordre écologique", rencontrait une certaine audience. (retour)
(***) En dehors des pratiques de gestion de la nature (agricoles pour une très grande part), on peut constater ces phénomènes d'unification dans d'autres secteurs culturels. La confrontation des cultures par la mondialisation s'accompagne de la disparition de nombreuses langues, incapables de résister à l'usage majoritaire. Il n'est pas impossible qu'il en soit de même pour la musique, ou les traditions locales sont en concurrence avec les modes dominantes de la musique commerciale. Les modes vestimentaires tendent à s'internationaliser, tout comme certaines formules alimentaires, ou la conception du confort domestique. (retour)
(****) Il est donc logique que les écologistes (et les petits agriculteurs) s'opposent aux accords de commerce internationaux qui visent en général à unifier de grands espaces de marchés, en cassant ou en affaiblissant les "barrières non tarifaires" dénoncées comme "protectionnistes". (retour)
(*****) Les espèces domestiquées incapables capables de survivre sans l'intervention des hommes sont monnaie courante: insémination artificielle, transplantation d'embryons, vêlage par césarienne, élevage hors sol avec des aliments complémentés. L'existence des animaux d'élevage modernes est tributaire de tout cela, et dans le domaine végétal bien des plantes agricoles ne sont pas viables à l'état sauvage et dépendent de conditions d'entretien et de protection entretenues par les hommes.
 (retour)

Antoine Li               http://www.think-thimble.fr
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billet n°49

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